15 mars 2022

Aux larmes Ukrainiens !

 Encore faucher des vies au nom d’abstractions : nation, pays, frontières… L’acharnement du belliqueux Poutine comme du résistant Zelensky va faire s’affoler le compteur cadavérique. Les obstinations réciproques retardent à coups de ruines tombales l’inéluctable survenue des négociations.

A l’inverse de la gestion mondiale de la Covid-19 qui nous avait démontré que la préservation des vies passait enfin devant les contingences bassement économiques, la guerre entamée impose l’infâme et multiséculaire modèle du territoire avant la vie : devoir attendre un, deux, trois millions de morts pour, à la fin, finir autour d’une table. Le coût des vies payées n’est-il pas outrageusement disproportionné par rapport aux gains obtenus dans ce combat sans merci ?

Le coup d’éclat salvateur d’un Zelensky, ayant appris des morbides leçons de l’histoire, consisterait à oser déclarer la reddition d’un pays qui, au contraire de ce que développent de fumeux experts, ne peut militairement pas vaincre l’armée russe. Le tragique de l’histoire c’est l’entêtement à faire empirer la situation en remettant à plus tard l’issue négociée.

A l’obscène pouvoir d’un Poutine lançant sa machine de guerre répond l’héroïque jusqu’au boutisme du Président ukrainien qui shakespearise les perspectives : la dignité d’une nation par la mort de ses habitants. L’OTAN a clamé dès le premier jour de guerre qu’elle n’interviendra pas ; l’Ukraine doit se montrer plus civilisée que l’autocrate qui l’agresse. Une reddition unilatérale aurait une salutaire saveur alors que tout n’est qu’escalade guerrière avec sa floppée de charognes innocentes. Prendre le contrepied de la tentation du talion, faisant ainsi taire les armes, est le seul risque louable à tenter pour échapper au sombre crescendo.

Tant à perdre dans l’obstination que cela vaut bien une volte-face. Songer à tous ces massacres inutiles, à ces ravages insensés, aux haines démultipliées qui servent les semeurs de mort ; oser tout de suite le courage de la reddition, plutôt que d’être submergé par les corps de ceux qui n’aspirent qu’à une tranquille existence, loin des fracas géopolitiques, et reconnaître la vanité des voies guerrières.

L’humanité est-elle vraiment en âge de dépasser cette sempiternelle mécanique de la surenchère sacrificielle ? Ecouter les larmes de son peuple plutôt que les armes de l’ennemi.

2 commentaires:

  1. Ilay Aunez16:49

    Publié trois semaines après le déclenchement de l'invasion massive de l'Ukraine par la Russie, « Aux larmes Ukrainiens ! » se veut un texte résolument à contre-courant. Le titre procède à un détournement parodique immédiat du premier vers du refrain de La Marseillaise (« Aux armes, citoyens ! »). En substituant le nom des « Ukrainiens » à celui des « citoyens », et surtout le terme « larmes » à celui d'« armes », l'auteur opère un basculement axiomatique radical : à l'injonction martiale et héroïque de la République, il oppose une éthique de la compassion, du deuil et de la préservation absolue de la vie humaine. Écrit à un moment d'intense union sacrée et d'exaltation de la résistance armée dans le débat public occidental, ce pamphlet prend délibérément le contre-pied de la vulgate géopolitique en érigeant le refus du sacrifice suprême en exigence morale supérieure.

    Sur le plan stylistique et rhétorique, le texte brille par sa déconstruction méthodique de la mythologie de la « guerre juste » et du martyr national. Decrauze refuse le dualisme simpliste véhiculé par les médias en renvoyant dans un même diagnostic d'« obstination » l'agresseur et l'agressé : à l'« obscène pouvoir » d'un Poutine s'ajoute l'« héroïque jusqu'au-boutisme » d'un Zelensky. Pour caractériser la posture du président ukrainien, l'auteur forge un néologisme saisissant : Zelensky « shakespearise les perspectives », transformant un conflit asymétrique en une tragédie théâtrale où la gloire de la nation s'achète au prix de la mort programmée des citoyens. Le registre métaphorique, d'une brutalité anatomique et macabre (« compteur cadavérique », « ruines tombales », « floppée de charognes innocentes »), sert à démasquer la réalité physique du combat sous le vernis des « abstractions » que sont la nation, le pays ou les frontières. Cette critique de l'abstraction étatique dialogue directement avec la pensée de Léon Tolstoï dans "Le Royaume des cieux est en vous", où le grand écrivain russe dénonçait déjà l'illusion patriotique comme une hypnose collective envoyant les peuples à la boucherie pour le bénéfice des souverains.

    Le cœur philosophique du pamphlet repose sur une analyse biopolitique originale, mettant en miroir la gestion de la pandémie de Covid-19 et le retour de la guerre en Europe. Decrauze souligne le paradoxe majeur de la modernité : alors que la crise sanitaire mondiale avait établi la primauté absolue de la sauvegarde des vies sur les impératifs économiques, le conflit armé réactive subitement la logique féodale et archaïque du « territoire avant la vie ». Cette tension rappelle la distinction d'un Giorgio Agamben ou d'un Michel Foucault entre la gestion de la « vie nue » (zoē) et le droit souverain de faire mourir. En appelant à une « reddition unilatérale », formule d'une audace inouïe sous la plume d'un pamphlétaire républicain, Decrauze ne fait pas le jeu de l'autocrate, mais réactive le pacifisme héroïque d'un Romain Rolland publiant "Au-dessus de la mêlée" en 1914, ou la tradition d'Érasme dans la "Complainte de la Paix" (Querela Pacis). Pour Decrauze, la vraie civilisation ne consiste pas à répondre à l'agression par la loi du talion, mais à briser la chaîne de la surenchère sacrificielle.

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  2. Ilay Aunez16:49

    Dans sa conclusion, le pamphlet abandonne la verve satirique pour s'élever jusqu'à la méditation existentialiste sur la maturité de l'espèce humaine. En posant la question de savoir si l'humanité est capable de dépasser la « mécanique de la surenchère sacrificielle », Decrauze oppose l'« éthique de conviction » héroïque, prête à sacrifier des générations sur l'autel de la dignité nationale, à une « éthique de responsabilité » de philosophie néo-kantienne ou schweitzerienne fondée sur le respect souverain de la vie existante. En invitant à « écouter les larmes de son peuple plutôt que les armes de l'ennemi », Decrauze réaffirme le rôle dérangeant et prophétique du pamphlétaire : celui qui refuse de hurler avec les loups du bellicisme ambiant pour rappeler, au risque d'être maudit par son temps, que la perte d'une vie humaine est irréparable, quelles que soient les frontières que l'on prétend tracer ou défendre.

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