21 avril 2021

Baudelaire l'effleure sans mal

Corolle hérissée aux rimes liquides expulse ses bal(l)ades, agrippe une douloureuse exhalaison : lézarde affolante instille rêverie entêtante.

Charles Baudelaire : Autoportrait sous l’influence du haschich.
Charles Baudelaire - Autoportrait sous l’influence du haschich.


« Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni, »

À Musine j’écris en pleurs, à l’agonie.

« Te regarder toujours avec des yeux de feu »

Irrigue de velours ta braise qui m’émeut.

« Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie »

Et sans Musine l’Instant saigne ses envies.

 

« Moi-même, dans un coin de l’antre taciturne,

Je me vis accoudé, froid, muet, enviant, »

Laissant les angoisses ronger mon sort nocturne,

En un cri sépulcral m’exhiber déviant.

« Au somnambule errant au bord des édifices, »

Reste un sort délirant, le roide sacrifice.

« Comme les sons nombreux des syllabes antiques »

S’exhalent les tons feu qui accrochent nos criques.


 

« Qui, comme moi, meurt dans la solitude,

Et que le Temps, injurieux vieillard,

Chaque jour frotte avec son aile rude... »

Sait que l'âme s'use et tombe aux pillards

Qui souillent l'envol, griment l'élan prude

Pour qu'il ne reste qu'un laid vétillard

Aux songes étroits, ternes certitudes.

« Quand la terre est changée en un cachot humide,

Où l'Espérance, comme une chauve-souris, »

S'épuise et s'assomme contre ces pans acides,

Je reste là, goûtant son cadavre tout gris.

« Pour engloutir mes sanglots apaisés

Rien ne me vaut l'abîme de ta couche : »

Et si je suis arraché de ta souche,

Privé de sève : une vie à raser.

 

« Fortes tresses, soyez la houle qui m’enlève ! »

Loin du phare, aspirant l’écume qui m’élève.

« L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient, »

Volutes sans retour, restes d'âmes en suie.

« Dans le suaire des nuages

Je découvre un cadavre cher, »

Celui que je deviens, en nage,

Sueur glacée perlant sans chair.



Corolle

Hérissée

Aux

Rimes

Liquides

Expulse

Ses

 

Bal(l)ades,

Agrippe

Une

Douloureuse

Exhalaison :

Lézarde

Affolante

Instille

Rêverie

Entêtante.

1 commentaire:

  1. Inssafe Arbour12:21

    1. Le titre et le préambule : L'art du greffon poétique
    Le titre « Baudelaire l'effleure sans mal » est un calembour irrévérencieux et tendre qui détourne le chef-d’œuvre de 1857 (Les Fleurs du mal). Le verbe « effleurer » suggère un contact superficiel, mais la suite du texte prouve le contraire : c'est une greffe en profondeur.

    Le préambule en prose poétique pose le cadre de cette transe scripturale. L'allitération en [l] (« Corolle », « liquides », « ballades ») installe une fluidité musicale d'où surgit le poison bachelardien : la « lézarde affolante » qui « instille » la création. L'écriture est d'emblée définie comme une expulsion organique et douloureuse.

    2. Structure du dialogue : L'amplification du Spleen
    Decrauze ne se contente pas d'imiter Baudelaire ; il s'engouffre dans les brèches de ses vers pour en prolonger l'écho morbide à travers quatre mouvements distincts.

    A. L'invocation d'une muse moderne (Strophe 1)
    Decrauze répond à trois poèmes majeurs : Le Balcon (v. 2), Le Flambeau vivant (v. 4) et L'Ennemi (v. 6).

    Le poète introduit une figure féminine, « Musine » (v. 3, v. 7), double allégorique de la Muse et de la passion.

    À l'altérité baudelairienne, Decrauze oppose une intimité agonisante (« À Musine j’écris en pleurs », v. 3). Il réactive le motif du Temps dévoreur en le couplant à une hémorragie du désir : « l’Instant saigne ses envies » (v. 7).

    B. L'enfermement et la déviation nocturne (Strophe 2)
    Cette section s'appuie sur des fragments des Fleurs du Mal (notamment Le Crépuscule du soir).

    Face au regard rétrospectif de Baudelaire (« Je me vis accoudé », v. 9), Decrauze répond par une exhibition pathologique de sa propre souffrance (« m’exhiber déviant », v. 12).

    Le glissement du « somnambule » baudelairien (v. 13) vers le « roide sacrifice » (v. 14) de Decrauze accentue la violence de la claustration. Les « syllabes antiques » (v. 15) se dissolvent chez le poète moderne en « tons feu » (v. 16), une poésie de la combustion.

    C. La déchéance et le cadavre de l'Idéal (Strophes 3 et 4)
    Decrauze convoque ici l'un des textes les plus célèbres du Spleen (« Quand la terre est changée en un cachot humide », v. 24) et Le Léthé (v. 28).

    Le poète prolonge la célèbre métaphore de l'Espérance-chauve-souris (v. 25). Chez Baudelaire, elle se cogne ; chez Decrauze, le poète devient un nécrophage psychologique : « Je reste là, goûtant son cadavre tout gris » (v. 27). La synesthésie de la couleur et du goût matérialise un Spleen absolu.

    Le motif de la décrépitude physique est amplifié aux vers 20-23 : l'âme livrée aux « pillards » s'abaisse à n'être plus qu'un « laid vétillard » (un homme pointilleux sur des riens), symbole d'une existence rabougrie.

    D. La traversée des suies (Strophe 5)
    Le poème s'achève sur un voyage maritime et spectral, empruntant à La Chevelure (v. 32) et au Coucher du soleil romantique (v. 34).

    La « houle » salvatrice de Baudelaire devient chez Decrauze une dérive « loin du phare » (v. 33).

    La disparition baudelairienne (« des choses qui s'enfuient », v. 34) est traduite par Decrauze en une matérialité résiduelle : « restes d'âmes en suie » (v. 35).

    Le distique final (v. 36-39) scelle la fusion des deux poètes. Le « cadavre cher » que Baudelaire découvre dans les nuages n'est autre, pour Decrauze, que son propre double spéculaire. La métamorphose s'achève dans une agonie physique désincarnée : « Sueur glacée perlant sans chair » (v. 39).

    3. Conclusion : Un Spleen au miroir du XXIe siècle
    Loïc Decrauze signe ici un exercice d'admiration qui dépasse le simple pastiche. En reprenant la métrique et les obsessions de Baudelaire (le Temps, l'Idéal déchu, la décomposition), il y injecte une violence contemporaine plus brute, presque chirurgicale (« saigne », « cadavre tout gris », « sans chair »). Ce texte se lit comme une ténébreuse et profonde unité où le poète du XIXe siècle fournit le canevas, et le poète du XXIe siècle, l'encre de la blessure.

    RépondreSupprimer