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15 septembre 2007

Jacques Martin : en marge des moules

J. Martin - 1964
1er octobre 1964, à trente et un ans, l’animateur de
l’émission Chanson sur mesure décide de donner un coup de souffle à son temps d’antenne radiophonique en inventant le direct aérien. Il se lance à l’assaut du siège de Radio Luxembourg par la face Bayard. L’alpiniste urbain, suivi par son assistante et le réalisateur de l’émission, réalise l’exploit ascensionnel devant une foule de journalistes médusés. Voilà Jacques Martin, dans son éclatante folie maîtrisée.

Le cadavre-boom de cette année multiplie les rapts dans le monde des arts et du spectacle. L’animateur touche-à-tout constitue sa dernière prise.

Depuis presque dix ans, bien que retiré du petit écran, sa marque persiste tant par l’irrévérence pionnière dans ce média que par l’extrême maîtrise d’une animation multiforme, englobante, créative dans l’improvisation.
Sans être un féru des Grosses têtes de Bouvard, je ne pouvais qu’applaudir à la régénérante culture et aux fines férocités dont il savait faire montre.


L’aube Martin c’est un sens aigu de la troupe, en
poussant chacun de ses membres vers l’excellence de son art : le feu Desproges et l’encore vivace Prévost, bien sûr, pour l’inaltérable mécanique du rire ; l’explorateur des agrestes contrées, l’adorable Bonte et son sens humaniste pour révéler les gens simples dans leur touchante naïveté ; le croqueur d’actualité en montages dessinés, le rugueux Piem aux feuilles toujours en mouvement ; le complice premier (après Jean Yanne, tout de même), le bon copain encaisseur de vannes pour amuser le public, mais ne doutant jamais de son affection, l’attachant Collaro ; d’autres encore avec, à la baguette coordinatrice, un Martin au meilleur de son anticonformisme qui ne tiendra, malheureusement, que dix-huit mois cette émission.

Le zénith Martin tient, aux antipodes d’un Petit rapporteur sarcastique, d’avoir senti ce que la télévision du dimanche pouvait capter chez un peuple qui s’ennuie. Combien de fois, enfant et adolescent, débarquant au domicile de telle ou telle accointance scolaire, j’ai constaté l’omniprésence de l’infatigable animateur du jour du Seigneur, la télévision trônant au cœur de toute activité. Des générations de petites gens ont empli leur journée de repos du montreur de tous les arts doté, ce qui tend à se raréfier chez les pontes télévisuels du moment, de la crédibilité de l’honnête homme, celui qui laisse perler, sans l’once d’une infatuation, la finesse de son esprit et la solidité de sa culture.


Sans doute doit-on déplorer l’arrêt si rapide d’un trop dérangeant Petit Rapporteur au profit d’une plus mièvre Lorgnette, mais le talent de Jacques Martin ne pouvait se réduire aux rasades décapantes et ses propres impératifs économiques l’ont maintenu comme l’ordonnateur central du dimanche télévisuel.

Sa présence, son intelligence du moment à saisir, de la situation à exploiter, son brillant sens de la répartie et son sincère penchant pour le public a pérennisé son occupation dominicale, au point de s’ériger comme une institution du service public (maintenue aujourd’hui, sous une autre forme, par le professionnel Drucker).

Natif de Lyon, il savait cultiver une retenue qui décuplait l’effet de ses écarts à la convenance. Etre de bon aloi sans jamais être dupe du système dans lequel vous vous inscrivez : la clef d’une longévité télévisuelle sans lassitude (de part et d’autre) qui n’a pas altéré son appétit pour d’autres sphères (écriture, cinéma, mise en scène musicale…)

Le crépuscule Martin n’a malheureusement pas été décidé par l’éclectique personnage. Reclus par l’effet d’une paralysie partielle, lui le chantre de l’animation à l’étincelle sans temps mort du regard, il ne pouvait plus rien face aux ravages corporels.

L’écho d’une intarissable présence, celle qui vous apprend sur vous-même et sur le monde, se perpétue « sous nos applaudissements ». Lui qui parachevait la mise à l’honneur des autres, le voilà à jamais élevé chef d’orchestre de la télévision créative, celle qui nous manque tant.



04 août 2007

Ouvrez, ouvrez la cage au Serrault !

Depuis un reposant espace ombragé du parc tête d’Or à Lyon.

Voilà bien longtemps que je n’avais englouti si vite un bouquin. Le décès de Serrault a détoné en moi jusqu’à rendre indispensable de retrouver son autobiographie enserrée depuis quelques années sur une étagère de bibliothèque.

Pas un chef d’œuvre de style le …Vous avez dit Serrault ?, pas ce que j’espérais d’ailleurs, mais l’authentique témoignage d’un grand saltimbanque.

Glouton à faire filer les pages pour que revive densément le clown imprévisible aux planches explosives : son enfance truffée de turbulences qui prédestinaient l’insatiable garçon ; l’amorce religieuse dont il gardera une humanité sans détour, presque outrancière ; ses débuts d’artiste avec sketches enchaînés et nuits blanches frénétiques ; l’évidence essentielle de ses deux Rencontres, Nita l’amour d’une vie, Jean l’amitié cardinale ; sa conception du métier d’artiste, naturel et liberté talentueuse, un peu à la façon du style littéraire d’un Léautaud qu’il incarna gouailleur et tranchant à souhait ; son ancrage au cinéma et son enclin pour les personnages ambivalents.

Poiret-Serrault
Occasion de retrouver la si attachante galerie des acteurs et comédiens comiques, ceux qui ont distrait mes sombres années tiraillées. Leurs films me dispensaient d’une quelconque prise de psychotropes : les 90 ou 120 minutes de baume dopant suffisaient pour se colleter aux tracas quotidiens et aux trognes persistantes. L’implacable bonhomie de Blier, l’indomptable furie de Louis de Funès, les envolées foudroyantes de Francis Blanche, la frénésie inventive de Darry Cowl, la victimisation rigolarde de Carmet, les bougonnements ravageurs de Jean Yann, les sursauts pétaradants de Prévost et, bien sûr, la maximalisation géniale du pince-sans-rire de Poiret : univers revigorant du plus attachant et déconneur de tous, l’ami Serrault, ange rieur de l’humanité.

Il a su cultiver et propager l’irrévérence et le sens de l’absurde. Son physique ordinaire permettait d’animer sans fausse note les plus antagonistes caractères et dévoilait une singularité attrayante de l’âme. Sa dextérité à improviser au théâtre, pour extraire la plus enivrante des folies en cohérence avec l’instant, pousser un peu plus loin la scrutation des délires humains, irradiait les œuvres mises en scène.

Serrault - de Funès

Serrault, une fresque humaine : l’abject Rico, meneur de ces putains de hooligans franchouillards, qui aurait écrasé la tronche du gentil clochard de La Belle Américaine s’il avait soutenu l’arbitre ; les crises savoureuses d’Albin, alias Zaza Napoli, hurlant sa détresse à l’oreille alerte du bienheureux Louis Martinet, avant de courir à sa perte, se croyant désiré par l’infâme Marcel Petiot ; le sombre docteur aurait été le pire des compagnons de cellule pour le condescendant Martinaud sous étude tyrannique du flic soupçonneux ; le curieux libraire Rondin des Gaspards aurait-il pu côtoyer l’amer Arnaud, n’aurait-il pas préféré se rapprocher de l’infréquentable Albert le Cagneux des Assassins et Voleurs?

Ne pas répondre, surtout pas : la magie Serrault tient dans l’ambiguïté de ses interprétations, celle qui magnifie les œuvres et, souvent, explore nos perditions profondes et nos potentielles folies.



04 mars 2007

Quelqu'un de moins...

A bientôt minuit, urgence de reprendre la plume, non pour achever ma plongée dans l’histoire calédonienne, mais pour un drame plus proche. Dans une des pages de mon carnet de bord, un groupe de vingt cinq personnes, la session 2005-2006 de ceux qui souhaitaient préparer le concours SPP. Dans cet ensemble, quelques motivés au caractère intègre, loyal, quelques jean-foutre aux dérives plus ou moins nuisibles, une pincée de malfaisants à oublier au plus vite et une grosse fournée d’indifférenciés.

Armande R.
En m’approchant d’une des lignes, je me remémore sa discrétion tout en finesse, sa féminité réservée, ses rares mais pertinentes interventions orales… Je suis la ligne avec le gras du pouce et redécouvre l’évolution de son niveau : de correct au départ à l’excellence en fin de formation. D’un 13,5 le 4 octobre 2005, elle atteint le 17 quelques mois plus tard. Sa voie semble toute tracée : être « quelqu’un de bien », comme dit la chanson, dans un métier embrassé par passion.

Coup de massue émotionnel : j’apprends le déjà daté décès de la demoiselle, assassinée par son pompier de compagnon. Information brute, sans détail, qui laisse orpheline ma ligne de bonnes notes et fait tournebouler en moi quelques images de l’attachante Armande que je croyais promise au plus doux des avenirs.

Révulsant !

22 janvier 2007

D'un hommage l'autre...

Me restera en mémoire une vie enrichie par les combats d’une générosité renouvelée. En traversant le vingtième siècle, rien n’avait altéré son enthousiasme. Frêle silhouette à la fin de ce parcours, le mental persistait sans faille, jusqu’au bout de soi dans ses possibles. L’âge ne devait surtout pas avoir l’emprise de l’abandon de ses espérances, et sa croyance ne déviait jamais vers l’intolérance intégriste ou le conservatisme stérile. L’approcher, c’était s’illuminer par ses grognes spontanées contre les injustices régnantes.

L'abbé Pierre sur la Fresque des Lyonnais

Cette capacité à affronter la douleur et les aléas d’un physique qui vous trahit, caractérisait son abord de l’existence.

Ce fond d’allant vers l’autre répondait, sans doute, à un besoin d’affection aux explications familiales. L’altruisme en mode de vie s’exhalait naturellement d’une dévotion spirituelle sincère. Moi, mécréant égaré s’il en est, j’en étais très touché. Etre entouré, pour rester en phase avec sa dignité de vie, d’action et restituer ainsi toute l’amplitude de sa bonté, voilà son humanisme premier. Elle est morte à 94 ans, le 26 décembre 2006, c’était ma grand-mère ; il est mort à 94 ans, le 22 janvier 2007, c’était l’abbé Pierre.

Avec ma Grand-Mère en 2002


31 décembre 2006

A toi, ma grand-mère

Samedi 24 décembre
Assombrissement des festivités familiales : maman m’informe par
téléphone que grand-mère vient, une troisième fois, à 94 ans, de se casser le col du fémur. Transportée dans une clinique de Béziers, elle devra souffrir jusqu’à mardi, pour cause de Noël amorcé, avant d’être opérée. Bien sûr le programme à S.-C. risque d’être annulé si décision est prise de rallier Fontès en catastrophe suite à la dégradation subite de son état ou à un mauvais déroulement de l’opération.



Malgré son âge canonique, je n’imagine pas, affectivement, ne plus l’avoir présente, vivante, dans un coin chaud de mon cœur. Je songe à son existence démesurée : mes années vécues totalisent entre un tiers et une moitié de son parcours. Quoi de plus normal pour elle, pourrait-on penser, qu’une fin proche : le lien du cœur ne peut se résoudre à ces approches froidement rationnelles. La Camarde ne sera jamais la bienvenue, jusqu’au bout nous la repousserons…

Mardi 26 décembre
11h15. G. vient de m’appeler : grand-mère est morte, emportée par une embolie à la fin de son opération. Nous descendons jeudi à Fontès.
Certes son grand âge rend « logique » cette fin, mais sa fraîcheur intellectuelle aurait mérité quelque sursis de la Camarde… Une peine diffuse m’envahit…


Avec moi, l’affection a été totale jusqu’au bout ; elle m’a soutenu quels que soient mes choix.


Emportée au néant, mais vivante dans nos pensées, son sourire, ses yeux malicieux toujours là pour apaiser nos tourments d’adultes en devenir. Combien de fois l’ai-je évoquée dans ces pages ? Pas assez au regard de ce que j’aurais pu détailler comme ressenti… Et voilà la commune de Fontès qui va disparaître de mes points d’ancrage…

Plus que des gens aimés disparus qui peuplent son cimetière en cortège insupportable, renvoyant à notre intolérable finitude. Mes adorés Denise et Jacques, formidables grand-tante et grand-oncle toujours chaleureux avec moi, mon bougon mais si attachant grand-père dont je revois la nuque solide alors qu’il conduisait, dont le visage affichait l’intégrité, dont la présence impressionnait mes jeunes années. Ce grand-père partit trop tôt, laissant ma grand-mère à cette foultitude de moments partagés, condamnée à la solitude, malgré le passage régulier de ses enfants et petits-enfants.


Ma douce, tendre et adorée grand-mère… comment puis-je te rendre hommage ? Par ce que je sais le moins mal faire : écrire pour atténuer le manque. Me voilà orphelin dans cette dimension : je n’ai plus de grands-parents. Première marche vers sa propre fin… L’inéluctable angoisse de passer le relais, de ruminer sa nostalgie, d’accrocher insuffisamment la densité de l’instant pour tendre à le «sur-vivre».


Se laisser submerger par ce qui nous reste du meilleur de l’être aimé que l’on regrette de n’avoir pas vu davantage. Ma tendre et adorée grand-mère serrée contre moi pour la dernière fois au printemps : battante, elle remarchait avec son déambulateur, se forçant à cet effort quotidien qui entretenait sa dignité humaine. Toujours coquette, des escarpins aux pieds, quitte à souffrir à chaque pas, pour ne pas céder à la confortable facilité de grosses Nike ou assimilés.


Invraisemblable et absurde pour le commun de mes contemporains, elle était tout entière dans cet acharnement archaïque : point de culte du carpe diem, mais un attachement forcené à son paraître qui allait bien au-delà d’une banale question d’apparence. C’est toute une philosophie de l’effort existentiel qui transparaissait chez elle, comme une vigie urticante pour se rappeler de l’attention constante qu’on doit avoir à se détacher de nos penchants barbares, ceux qui font ressembler certains coins de notre planète à des aires sanglantes. Ses escarpins combattaient cette tendance si absorbante au laisser-faire, à l’aune de ses instincts. Son visage respirait ce combat sur elle-même qui tranchait sur beaucoup des occupants de La Providence (sa maison de retraite).

Ma princesse-grand-mère avait toute la conscience d’elle-même, n’hésitant jamais à amplifier son désagrément d’être un «poids» pour nous dans telle ou telle situation, ce qu’elle n’a bien sûr jamais été. Ses tendres râlages la mettaient à des années-lumière de la vieillesse impotente qui ne donne plus l’illusion que par ce que la personne a été…
Ma grand-mère a été elle-même à chaque instant, totalement en emprise sur le présent, d’une capacité à être par sa tête qui aurait pu faire passer pour de vagues légumes nombre de plus, beaucoup plus jeunes…


Ma grand-mère, à embrasser de tout mon amour, n’est plus, et je tourneboule mes souvenirs sans savoir par quelle facette les aborder. Ne sachant résumer en quelques malheureuses pages, et ne possédant pas une mémoire du détail factuel, je me résous à l’essentiel : lui adresser, par delà son récent départ, mes plus chaudes et reconnaissantes pensées pour la belle et fabuleuse grand-mère qu’elle n’a jamais cessé d’être.


07 octobre 2006

Ôde à Luter

Découverte d’un univers de sensualité rythmique sur le tournoyant vinyle de Sydney Bechet joué par Claude Luter. Un 33 tours prêté par mon père et me voilà transporté dans ces joyeuses contrées aux courants musicaux.

Je venais d’entrer en jazz : m’esclaffer sans retenue avec Armstrong, suivre les notes fusantes d’Art Farmer, garder le tempo avec Wayne Shorter, plonger vers les bases au gré d’un Paul Chambers, me laisser caresser par les prolongations vocales de Sheila Jordan, flirter avec les transes dansantes de Herbie Hancock, revenir à du classique transcendé par Helmo Hope, me faire décoiffer la tronche par la bourrasque Jay Jay Johnson, chérir Lou et louer Dolnaldson pour les morceaux endiablés, se laisser aspirer par les dénivellations sonores du Benny Carter pour reposer son rythme cardiaque chez Hank Mobley, avec une rasade de blanches et noires virevoltantes de Thelonius Monk, et la course reprend, frénétique, au son d’US3 avant d’oublier la caisse pour du free Tristano and Marsh, mais Les Mc Lann LTD, en belle embuscade, nous ramène vers de doux tintements, glisser toujours avec les cuivres ravageurs de Stan Kenton ou se laisser habiter par l’harmonie Hutcherson…

Continuer à l’infini pour l’étoile Luter qui m’a ouvert le firmament "charnellisé" du jazz. Sol Lutte Air !

05 mars 2006

Mon Panthéon en verve !

L’abbé Pierre : volée de bois sec

Le vieil abbé Pierre, lorsqu'il vitupère à tout vent, m'évoque irrésistiblement le bourru Léautaud. On se doute de ce qui les oppose, je ne vais pas m'étaler sur cette évidence. Mais combien est plus importante l'allure acquise avec l'âge.
L'intelligence est bien le vrai breuvage de jouvence. Vieux philosophes encore plus révoltés qu'hier, prêts pour se dépasser le lendemain, les connexions neuronales plus claires et plus rapides. Le discours des deux hommes est certainement le fruit de cette épuration.
La force d'aller à l'essentiel, une culture fondue dans l'idée, une dialectique tendue vers la persuasion. Quels que soient les principes défendus, leur présentation force l'intérêt. Les arguments, les références, les anecdotes, le pétillement éclairé de l'ensemble clouent sur son affligeant babil la terne humanité.
Qu'on arrête donc de nous gonfler les glandes avec la féculente pisse philosophique d'un B.-H. L. ; qu'on arrête de nous bassiner avec tous ces politicards qui se tartinent les blandices du système et ruminent la frustration du pouvoir partagé. Place aux insurgés qui rentrent dans le lard des somnolents.
18 décembre 1989


Louis Armstrong : joyeusement religieux

A écouter Louis Armstrong passer tour à tour du ronronnement métallique au grondement jovial, j'étais presque parti pour m'engager dans le corps monacal. Déficience d'un instant. Me faire noir poserait déjà un certain problème, notamment pour épater le pif, mais me laisser glisser vers, puis dans la soutane, il en est hors de question.
Certes, Armstrong embrassant le Good Book nous élève bien au-dessus des raideurs religieuses. Mais l'envolée n'est bien due qu'au seul Louis, à sa joie de vivre et à l'intense, voire paroxystique, vibration de ses cordes. Que pourrait bien sermonner un ecclésiastique après avoir écouté les rythmes swingués du noir, et l'orgiaque débordement de ses explosions gutturales ? Peut-être cela l'aiderait-il à mirer d'un peu plus loin les monumentaux postulats d'un système qui vous constiperait l'athée le plus prolixe en selles liquéfiées. Mangez mes frères.
J'ai toujours trouvé quelque chose de très laid et de très malsain dans la religion. Je crois bien que c'est son rapport à la mort qui me dégoûte. Rien de grand, rien de combattant, rien d' « illuminant ».Voyez les églises et les cathédrales de notre religion à nous. Qu'y a-t-il de plus froid ? Et puis ça n'est pas avec la hauteur des plafonds que l'on fait les grands esprits, comme dirait mon couvreur qui en est un autre.
De la grosse bête au pâle humanoïde en passant par la plus nébuleuse des immanences, tout ce qui est déifié n'apporte que rarement la joie de vivre. Et ses portefaix encore moins. Au moins Armstrong nous aura fait mouiller la Bible et juter le Coran.
Une chance que Cabrel soit encore parmi nous pour accrocher son âme au rocher. Nom de Dieu ! Un jour il va la perdre à la laisser traîner comme ça partout.
27 janvier 1990


Brûlant hommage à Bruni


Mon premier grattage pour ces pages devait imploser par la cristallisation des méfaits actuels. L'engorgement des affaires foireuses, des piètres delirium politiques, des ras de crasse toutes catégories aurait soulagé sans peine mon besoin de charcutage pamphlétaire. Non, point.
Bien que rarement éclairé par Big Média cathodique, je focalise ma plume sur l'image d'une âme incarnée dans un corps sirènéen.
Carla Bruni chez Laurent Boyer soulage une petite heure mes fureurs douloureuses sur les glauques qui transmuent notre terre en vieille croûte pustuleuse. La féminité de la demoiselle se conjugue à une lucidité sans concession et à une générosité sans parade. Le bonheur épuré nous irrigue à la seule vue du top model.
Peu importe les ronchons frisottés qui fusillent nos Schiffer, je suis moi d'instinct porté vers la beauté et non la difformité, comme vers la construction et point le saccage, l'intelligence et non l'oligophrénie, l'authenticité et point la révolte de tiroir-caisse.
Je ne connais rien de la belle Bruni, et je n'inscris que les impressions brutes comme pour une première rencontre. Pas une once de lourdeur, d'incongruité, de complaisance ou de vulgarité dans toute sa prestation. Féminité, légèreté, grâce, humour, sens de l’autocritique, et j'en passe. Peut-être ai-je été berné comme un primaire couillon, mais avec quel talent ! Il faudrait alors ajouter à ses dons la génialité.
Vraie prouesse de varier les attitudes et les propos en maîtrisant chaque émanation de soi. D'une chansonnette murmurée dans un timbre envoûtant, à la bataille de polochons improvisée, en passant par la petite course en plein air hissée sur les épaules du gentil Boyer, les facettes étonnantes de la jeune femme se confirment dans son discours sur le mariage, son métier, les hommes, son avenir, ses parents adorés, etc.
Panégyrique s'il en est. La passion reste ma règle de la haine à la sublimation. Exit les pâlots du cortex !
9 janvier 1995


Bloy : « doux comme une teigne… »

Instants délicieux pour moi : le mélange des plaisir est sur ma tablette de train. Pour les oreilles, la dernière livraison de Phil Collins, douces

mélodies inspirantes. Pour la vue et accessoirement (!) l’esprit, Le Mendiant Ingrat du cataclysmique Léon Bloy, dans une édition de 1948, encore vierge de toute lecture. C’est au coupe-papier que je dois ouvrir et découvrir les pages. Presqu’aussi sensuel que d’ouvrir une demoiselle fruitée...
Cette considération :
« 8h40 du matin, train des employés. Ces gens qui se connaissent tous, arrivent, invariablement, un petit sac ou un petit panier de provisions à la main pour leur déjeuner au bureau. Ils se serrent la main et, du commencement de l'année à la fin, échangent les mêmes lieux communs dans lesquels on les ensevelira, après qu'ils auront fait semblant de mourir. »
Terrible et dérisoire destinée du commun des mortels, ce que Heïm rassemble sous la catégorie « d'usines à merde s'agitant dans leur activité occupationnelle ».
Dans un article inédit au titre prometteur, La revanche de l'Infâme, cette définition du conducteur de voiture : « tout automobiliste ambitieux est un assassin avec préméditation ». Cela fait belle lurette que je suis conscient de vivre dans un monde de délinquants.
Décidément, les aphorismes abondent chez notre truculent désespéré : « Il y eut, autrefois, la sélection merveilleuse du Sang et de l'Âme qui s'est nommée l'aristocratie des vertus. Il y a, aujourd'hui, la sélection de l'argent qui produit naturellement l'aristocratie des imbéciles et des assassins (...). »
Allez, encore deux belles formules :
« Les peintres ont le pouvoir de faire entendre par les yeux. »
« Les Prophètes sont des gens qui se souviennent de l’avenir. » Merci Léon !
Je comprends pourquoi, il y a quelques années, Heïm m'avait demandé d'attendre d'avoir mûri avant d'entreprendre la lecture de Bloy. Son agonie, sa misère plus profonde, les jours passants, terrifient le lecteur, mais l’extrême difficulté à vivre est transcendée par une révolte éperdue.
Le mendiant ingrat reçoit quelques francs d'un tout jeune enfant, André Martineau. L'enragé lui écrit ce mot touchant :
« Mon cher petit ami. Tu es le bienfaiteur de Léon Bloy. C'est une chose que tu ne peux pas encore très bien comprendre. Mais si, gardant cette lettre, tu la relis dans vingt ans, lorsque le pauvre Léon Bloy sera sous la terre, tu pleureras de pitié en songeant à la vie terrible de cet écrivain si malheureux. En même temps tu pleureras de joie en te souvenant que le pouvoir te fut donné de le consoler quelques heures. »
C'est quoi sa misère ? Lis donc : « On commence à ne plus pouvoir nourrir les enfants. Affranchissement d'une lettre nécessaire, trente centimes, une saignée en pleine carotide, un flot de sang ! ».
Mars 1994


Coldplay : tension musicale



Le dernier titre des Coldplay confirme mon enclin pour leur teinte musicale, une espèce d’état de tension semi-dramatique qui glisse avec retenue vers l’éclatement. Un lyrisme mélodique qui m’enchante.
27 juillet 2002


Le dernier album de Coldplay : une merveille ! De tels créateurs d’enivrement musical réconcilient le plus coriace misanthrope avec l’humanité. Cela enchante, élève, inspire, transcende. Un deuxième album encore plus créatif que le premier : l’assurance d’une œuvre d’exception. Chapeau à ces Anglais ! Voilà un vrai bonheur qui m’illumine : le talent de certains artistes.
26 août 2002

Léautaud : le plus attachant des bourrus


Livraison, hier soir, du Journal littéraire de Léautaud, en dix-neuf volumes, publié dans la décennie 50, pour l’essentiel, au Mercure de France. 1 500 francs (220 euros environ) chez un bouquiniste nantais : une affaire m’ouvrant la jouissive perspective d’une replongée dans cette fresque socio-intimiste des volumes XIII à XIX. L’œuvre majeure de Léautaud enfin dans ma bibliothèque. Je vais pouvoir rendre le volume XIII, emprunté voilà plusieurs années à Heïm et dont la lecture s’effectuait entre éclipses dominantes. Le plaisir de retrouver ces pages au papier épais, presque de chiffon, ces couvertures blanches, à la sobriété trompeuse pour qui se risque à les ouvrir, ce parfum de vieux bouquin bien conservé, à l’âge serein pour délivrer l’expérience d’une vie d’homme. Me reste à m’immerger totalement dans le monde de Léautaud : la galerie de portraits des gens qui comptent dans la littérature, ceux fustigés, les allusions à une actualité à recomposer.16 avril 2002
Lecture de quelques semaines de l’année 44 dans le volume XVI du JL de Léautaud : l’horreur ressentie et inscrite face aux massacres systématiques (comme celui ayant eu lieu en Pologne au début de la guerre et rapporté dans Combat) confirme la totale absence chez lui d’idéologie mortifère ou de complaisance envers celle qui prônerait de passer par le sang pour l’accomplissement de la doctrine défendue.
5 juillet 2005


A l’enterrement de Gide, et notamment lors de la vue du corps, moment prisé par l’écrivain, Léautaud ne peut retenir ses larmes : sincère chagrin pour la disparition de son confrère d’écriture ou conscience accentuée du temps qui passe et de sa fin prochaine ? Le temps des moissons de la Camarde dans nos contrées affectives ou amicales doit être particulièrement douloureux et angoissant lorsqu’on sait que notre moment d’être cueilli est naturellement (et si vite !) arrivé. Je pressens ce que seront ces décennies canoniques, si j’y parviens. Les remontées nostalgiques, les regrets de l’irréalisé, le sentiment de ne pas avoir embrassé pleinement chaque seconde et, peut-être, la sérénité de celui qui s’inscrit dans une histoire collective, au-delà de soi.
19 août 2002


Le Journal littéraire s’érige comme la forme d’écriture la plus en symbiose avec la trajectoire existentielle de Paul Léautaud : à son aune, selon une réactivité instinctive pour canaliser sa désespérance et prolonger une présence dans un monde abhorré. Diariste par plaisir avant tout, par besoin sans doute, mais peut-être aussi comme fidélité en actes à sa conception de l’art littéraire, non tourné vers soi-même dans l’attractive sphère de l’imaginaire, mais en prise avec la perception partielle, à brut, de son univers de vie, professionnel et affectivo-sexuel, de ses pensées en direct, sans la sécurité d’une mise à distance. Ne pas craindre la contradiction avec soi-même, l’outrance cathartique sur les autres, l’apparente incohérence d’une relation parcellaire, subjective et morcelée.
L’exemplaire harmonie entre ce témoignage écrit et ses entretiens radiophoniques laisse émerger le fond intentionnel de Léautaud d’une modernité involontaire. Le bougre misanthrope demeure comme auteur dans l’histoire littéraire par son Journal, essentiellement. Cette œuvre,
plus que toute autre, doit permettre de réhabiliter, de légitimer le genre diariste qui puise son attractivité dans ce qui peut apparaître, au premier abord, comme des défauts. Le côté tremblant qui sublime l’interprétation musicale se retrouve ici, en littérature, et offre une autre voie que celles de l’imagination peaufinée, de la structuration anticipée ou du lyrisme calculé. Ce direct littéraire accuse plus que tout autre l’écho de son auteur, dans sa capacité à être en écriture. De là un fondu qui fait du journal, simultanément, le creuset et l’œuvre. L’aune de Léautaud, avec ses envolées et ses mesquineries, ses inconséquences et ses engagements, ses transcendances et ses quotidiennetés, offre la plus humaine des oeuvres, celle qui se donne malgré sa faillibilité. La proximité littéraire, voilà qui n’est pas le moindre des paradoxes pour le reclus socialisé qu’il était.
4 octobre 2002
L'article sur Léautaud est également paru sur Agoravox
Pour voir le débat créé autour cliquez sur le mot "Agoravox" ci-dessus.


Michel Polac : au-delà de lui...

A propos de désespoir... Je me reconnais de plus en plus dans l’attitude intellectuelle de Polac. J’attends son Journal avec impatience.

Son passage chez Pivot a confirmé mes affinités : même tentation d’autocritique, de « haine de soi », même désespérance misanthropique, même « maladresse ». Mon point fort reste toutefois un authentique ratage de mon existence et un anonymat absolu. Aucune source de réjouissance pour moi, donc, alors que l’ami Polac peut afficher un beau parcours. Cela me pousse à poursuivre ces brouillonnes annotations, quitte à noircir complaisamment mon portrait.
16 janvier 2000


Oublié de noter mon sentiment général sur les pages choisies du Journal de Polac que j’ai achevé au château : si l’on trouve des passages savoureux, profonds, désespérés et tranchants, la tonalité du diariste n’est pas reproduite du fait de cette sélection. On ressent même parfois l’impression d’un conglomérat de pièces éparses d’où ne s’échappe aucune unité authentique. Passages fabuleux par la clarté de la langue, la qualité de la relation : les aventures de Cricri, de la Grande Sauterelle, etc., autant de bestioles blessées recueillies par Polac et sa Z., je crois. La profondeur de propos simples atteint des sommets.
21 juin 2000


Mitterrand et Revel : unis par l’intelligence

Pour les vingt ans de l’accession au pouvoir de feu Mitterrand, j’ai suivi avec délectation les deux derniers numéros de Conversations avec un Président réalisés par Elkabbach. Quels que soient les désaccords idéologiques ressentis, on ne peut qu’être séduit par la finesse intellectuelle de l’homme et du chef d’Etat en pleine possession de sa fonction. Une telle dextérité, alors que la maladie le tenaillait, force le respect.
Autre grand plaisir pour l’esprit, La Grande Parade de Jean-François Revel. Capacité implacable et brillante à démontrer et démonter la tentative insidieuse de réhabilitation de « l’utopie socialiste », après sa condamnation sans appel par les faits du communisme, par le lynchage du libéralisme.
Deux personnages que tout oppose, mais dont l’intelligence respective réconcilie dans la jubilation procurée.
10 mai 2001


Revel et Dali : tranchons, tranchons…

L’Académie française n’accueille pas que des pontes littéraires ankylosés, ou tout du moins rétifs à l’anticonformisme. La verdeur démonstrative de Revel en témoigne. La Grande Parade, que je déguste dans les transports, fouille le sujet sensible de l’horreur communiste (pour paraphraser Forrester) avec une efficacité argumentative de très grand talent. Revel va jusqu'à démontrer, textes à l’appui, les intentions de génocide inscrites dans les textes fondateurs du socialisme via Engels, Marx, Lénine, etc. Je ressors conforté dans une position maintes fois défendue, mais sans tout cet arsenal référentiel qui prouve sans conteste que communisme et nazisme sont tout autant responsables de crime contre l’humanité.
23h30. Alors que d’aucuns s’avachissent devant l’inanité récurrente du Loft, sorte de régression crétino-banale de la téléchions, j’entame dans quelques lignes la dernière page du Manus IX en inspirantes compagnies : entre Revel et Dalí, le cortex jubile.
J’évoquais les titres déjantés du peintre. Ainsi une toile de 1932 force le
respect de l’allumé talentueux : « Pain français moyen avec deux œufs sur le plat sans le plat, à cheval, essayant de sodomiser une mie de pain portugais ».
(…)
Engels préconise, en 1849, l’élimination des Hongrois en combat contre l’Autriche, et Marx, dans Sur la question juive, estime l’idéologie communiste capable d’instaurer « l’organisation de la société qui ferait disparaître les conditions du trafic et aurait rendu le Juif impossible ». N’est-ce pas le programme réalisé imparfaitement par Hitler ? La puissance de l’essai de Revel tient à ces multiples références, sans énervement littéraire, qui stigmatisent de façon définitive l’ignominie idéologique du communisme et de son cousin par alliance et affinité, le socialisme.
15 mai 2001