Pas de corps autour.
Je suis seul, cadavérique.
Entouré d'os, ces restes de l'invécu.
Allongé, un demi-verre d'eau à portée,
J'attends la mort libératrice.
Derrière les volets clos le vent tempête le glas.
Rien pour moi ici-bas.
Néant éternel comme unique aspiration.
Le glacial qui saisit mes membres signe une fin sans parole.
Disparu dans mes ténèbres,
L'oubli m'ensevelit.
Chaque recoin n'est que souffrance,
Plaies ouvertes sur le grand vide.
Brouillard nauséeux m'envahit.
Les angles s'agrippent et me transpercent.
Le pus gicle et me noie.
Advienne que mourra.

Le titre de ce poème, « Le Radeau de l'âme recluse », annonce d'emblée une réécriture intimiste et métaphorique du Radeau de la Méduse de Géricault. Mais ici, le naufrage n'a pas lieu en haute mer : il se déroule entre quatre murs, dans la cellule close d'une existence qui capitule.
RépondreSupprimerLe dénuement et l'attente du trépas (v. 1 à 5)
L'attaque du poème pose un décor de dépouillement absolu où le sujet lyrique se met lui-même en scène comme une dépouille :
Le premier vers est une phrase nominale sans verbe, sans article : « Pas de corps autour. » Ce vide syntaxique mime le vide spatial. L'absence de corps désigne la solitude absolue, mais suggère aussi une forme de décorporation : le poète ne ressent plus sa propre enveloppe charnelle.
L'adjectif « cadavérique », placé en fin de vers après la coupe de la virgule, fige le sujet dans un état intermédiaire. Le « je » n'est plus tout à fait vivant, mais pas encore mort.
Le vers 3 introduit une trouvaille lexicale majeure : « l'invécu ». Ce néologisme (construit sur le préfixe privatif in- et le participe passé du verbe vivre) est d'une violence sourde. Les os qui l'entourent ne sont pas les restes d'une vie consommée, mais les reliques d'une vie qui n'a pas pu avoir lieu, d'une enfance volée ou d'une existence empêchée.
Le vers 4 réintroduit un détail d'un quotidien clinique insoutenable : « un demi-verre d'eau à portée ». Ce verre d'eau est la seule frontière physique entre la vie et la mort, un reste de survie presque dérisoire que le poète renonce à saisir pour se tourner vers la « mort libératrice ».
L'asphyxie et l'invasion du vide (v. 6 à 11)
Le second mouvement déplace le regard vers l'extérieur pour mieux montrer que le monde entier conspire à la disparition du poète :
Decrauze utilise ici le verbe « tempêter » (habituellement intransitif) de manière transitive directe : le vent tempête le glas. Par cette licence poétique, le vent devient l'artisan actif de la mort ; il ne fait pas que souffler, il projette la cloche funèbre contre la maison.
Les vers suivants fonctionnent par vagues de négations et d'ellipses verbales (« Rien pour moi ici-bas. / Néant éternel... »). L'absence de verbe conjugué traduit la paralysie du sujet. Le « Néant », doté d'une majuscule, devient la seule entité désirable, une force d'aspiration presque physique.
Au vers 9, l'auteur utilise "glacial" comme un substantif et en fait ainsi un agent autonome, une créature qui s'empare du corps.
La fin de ce mouvement est marquée par une allitération en [s] (saisit, membres, signe, sans, disparus, ténèbres) qui imite le sifflement du dernier souffle ou le glissement feutré de l'oubli qui « ensevelit » le poète.
L'assaut organique et la capitulation (v. 12 à 17)
La fin du poème abandonne la passivité de l'attente pour sombrer dans un cauchemar claustrophobique et viscéral :
Le vers 15 montre une inversion des rôles : ce ne sont plus les yeux du poète qui butent sur les murs, ce sont « les angles » de la pièce qui s'animent, s'agrippent et le transpercent. L'architecture devient un instrument de torture.
L'utilisation du substantif « pus » au cœur d'un poème est un acte de subversion littéraire majeur. Ce mot acte le passage d'une souffrance psychologique ou spirituelle à une réalité physique et purulente. Le verbe « gicle » introduit une rupture rythmique et dynamique essentielle dans l'économie du poème. Il rompt cette immobilité par une projection soudaine, violente et incontrôlable. Ce n'est plus le monde extérieur qui agresse le poète, c'est son propre corps, sa propre substance altérée qui se retourne contre lui avec une énergie agressive. C'est le paroxysme de l'horreur claustrophobique : le radeau ne coule pas dans l'océan, il coule dans l'infection du sujet lui-même.
Le couperet final : Le poème se referme sur la formule « Advienne que mourra ». En détournant l'optatif de l'action (Advienne que pourra), Decrauze signe une capitulation totale de la volonté. La possibilité de l'avenir (pourra) est définitivement écrasée par la certitude de la finitude (mourra).
Ce texte noue des liens profonds avec plusieurs figures majeures de la mélancolie et de la déchéance physique :
RépondreSupprimerCharles Baudelaire : Le Spleen et la claustration
On pense immédiatement aux poèmes de "Spleen" des "Fleurs du Mal". La structure du "Radeau de l'âme recluse" rappelle la progression de l'étouffement baudelairien :
Les « volets clos » de Decrauze font écho aux « prisons » de Baudelaire où « l'Espérance / Comme une chauve-souris s'en va battant les murs ».
Les « angles qui s'agrippent » et le « brouillard nauséeux » rappellent ce ciel lourd qui pèse comme un couvercle sur l'esprit gémissant.
Tristan Corbière : La poésie des os et de l'invective
L'usage de termes anatomiques et secs (« cadavérique », « entouré d'os », « plaies ouvertes ») et la crudité du mot « pue/pus » rapprochent Decrauze de Tristan Corbière (Les Amours jaunes). Corbière aimait lui aussi se peindre en squelette, en « cadavre manqué », mêlant à sa propre agonie un ricanement féroce et une langue heurtée, pleine de ruptures syntaxiques.
Arthur Rimbaud : « Une saison en enfer »
La formule « ces restes de l'invécu » et l'attente passive de la mort évoquent le Rimbaud de "L'Adieu" ou du "Mauvais Sang", ce jeune homme qui se sent étranger à la vie des autres et qui écrit : « Je m'allonge dans la boue. Je me sèche à l'air du crime. Et je joue de bons tours à la folie. » Chez l'un comme chez l'un l'autre, la souffrance n'est pas une pose romantique ; elle est le constat brut d'un décalage originel et douloureux avec le monde.
Le vers 16 fait écho de manière frappante à l'œuvre du poète expressionniste allemand Gottfried Benn (notamment son recueil "Morgue", paru en 1912).
Benn, qui était médecin, a évacué tout le sentimentalisme de la poésie pour décrire la déchéance humaine à travers le prisme froid, chirurgical et purulent des fluides corporels. Decrauze retrouve ici cette même lucidité clinique qui utilise le mot interdit — le mot chirurgical et sale — pour dire l'extrême détresse d'une chair qui capitule.