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03 mai 2010

L’UE au piquet… (d’) exécution !

De sacrés veinards les évaluateurs cornaqués par Fitch Ratings, Moody’s ou Standard & Poor’s. Ce n’est pas de la mauvaise graine, du fumiste à l’occiput rasé de près qu’ils doivent noter. Ils laissent cette ingrate tâche, qui se densifie parfois d’une lame au cœur en représailles, aux enseignants reconvertis en garde-chiourme terrorisés.

Chez ces censeurs-là, on ne fait pas sous soi, non ! On fourre bien profond des nations en perdition. Alors comme ça, d’un coup, une obscure société privée peut faire chuter un pays – Etat et peuple pour le même abyme – simplement par le sordide panurgisme des investisseurs internationaux ! Ce monde se délite, pas de doute !

Avec le cancre de l’UE, celui qui se fait dorer près du soleil, qui n’a que le farniente rémunéré en tête, qui a même trafiqué ses résultats au début de la décennie quatre-vingt du Vingtième pour passer l’épreuve d’entrée, on a du je-m’en-fichiste de premier choix ! Alors on dégrade, hop ! Le comble ? C’est que le bonnet d’âne grec devra payer l’agence qui l’a mis au piquet. Une jouissance en deux temps.


De simples agences de notation pourraient ainsi mettre en pièce la zone la plus pacifiée du globe, après soixante ans d’ambition européenne, au risque d’exacerber les pires réflexes nationalistes des peuples. Et rien, pas l’ombre d’un poing sur la table ou dans la tronche des invisibles censeurs par les dirigeants, soi-disant solidaires, de l’UE.

Alors oui, laxisme grec, portugais et espagnol. Ces Etats dépensent trop. Selon ce critère, la France n’a pas à être épargnée. Dans quelques semaines, mois, années, les mêmes agences pourraient faire joujou avec le triple A de la France : la fin des largesses budgétaires sonnerait. Les investisseurs se détourneraient alors vers de plus juteuses zones et le déficit cumulé ne pourrait être comblé sans d’énormes sacrifices de la population.


Resterait l’Allemagne, et quelques satellites budgétairement exemplaires, pour revendiquer le label UE, telle une coquille vide de sens. Péril à venir pour une construction européenne qu’aucun n’a voulue politique. A ménager les intérêts de chacun, on en a sacrifié la viabilité globale ouvrant la voie aux charognards. On est arrivé à une complexité institutionnelle tournant à vide où chacun des membres n’a comme obsession que de préserver ses intérêts propres.

L’UE volerait alors en éclats pour un retour aux nations accolées pour la rivalité. Mesurera-t-on qu’à l’origine du cataclysme il y aura eu ces quelques sociétés qui auront émis une opinion engendrant un chaos immaîtrisable à court terme.


Faut dire qu’elles avaient une revanche à prendre. Rappelez-vous leur crasse incompétence lorsqu’il a fallu anticiper la gabegie Subprimes… Là, plus de raideur inflexible, mais une suspecte abstention. Aucune impartialité chez les bougres. Des traînées de merde bien puante, ils en charrient des kilos sous leurs godasses vernies. Alerter sur ces produits financiers pourris, c’était se flageller avant l’heure. Ces agences de notation financière globales ont participé, plus ou moins directement, à l’élaboration des modèles de titrisation des crédits hypothécaires à risque. Une culbute financière de plus avant d’aller tirer l’oreille d’Etats qui, eux-mêmes, ont dû, dans l’urgence, colmater le système au bord de la banqueroute explosive. Un tirage du lobe qui ressemble bien plus au supplice du pal pour Papandréou ! Perfides officines qui ont une vertu, par incidence : confirmer l’avancée du délabrement de la construction européenne.

Dimanche 9 mai 2010, vers dix-sept heures, j’aurai une pensée pour les inspirateurs de l’UE. Fêter Schuman, Monnet et leur aspiration commune à une terre européenne enfin pacifiée, oui, vingt-sept fois oui ! Les soixante ans de cet appel fondateur rappelleront à nos esprits en vrac tout le bien-exister qu’on leur doit… même si la belle bête initiale n’a plus de charme pour les peuples toujours enclin au réflexe accusatoire dès que la solidarité européenne leur coûte.

Un hommage mérité donc, mais pour une intention brisée ; un anniversaire en forme d’incantation d’un modèle moribond. Bien plus que le coup de férule de Standard & Poor’s à la Grèce, c’est la navrante tergiversation des membres de cet ensemble qui désespère. Piteux spectacle de dirigeants prêts à laisser tomber un des leurs. Là c’est le triple E pointé !

Faire entrer de nouveaux pays, ça on est doué : performant, glouton, on est, au point même que nos dirigeants d’alors ont ouvert la porte à douze nouveaux copains sans même avoir changé, AVANT, les règles du jeu. Tout confiants, exaltés par l’enthousiasme post 1989 et la volonté aveuglée d’un retour d’ex pays de l’Est dans le giron de l’Europe capitaliste. Inconséquents, concons comme leurs pieds nos dirigeants pour croire au même enthousiasme populaire sitôt les flonflons rangés et le sujet institutionnel à l’ordre du jour. Ah ! le Chirac, quand il en balançait une, l’autre se décrochait ! A force d’animer ses gonades avant d’écouter sa Raison, il a dézingué l’attelage européen.

J’étais pour le Oui à la feue Constitution, mais je n’allais sûrement pas contester la légitimité du débat, tout comme la légalité du refus dans les urnes. C’est la gigantesque connerie du Conseil européen dans le choix chronologique des objectifs qui est à stigmatiser.

Quelques années inutiles suite à cette gourde gestion du planning, puis l’espoir d’un nouvel élan avec le tout nouveau frétillant de l’Elysée. Traité de Lisbonne adopté au forceps, tellement simplifié qu’il en est évanescent à la pratique. Une tartufferie que la crise rend plus grinçante encore à chaque annonce d’une dégringolade économique, financière et aujourd’hui budgétaire.

Un exemple révélateur ? On devait mettre fin à la présidence tournante de six mois qui donne le tournis et n’a plus aucun sens à vingt-sept. Un président élu pour deux ans et demi devait être le visage stable et la voix forte de l’UE : lui apporter l’impulsion vitale. Qui peut croire que nos dirigeants souhaitent une véritable unité politique ? Ils ont foutu un personnage sans envergure, falot, un ectoplasme inaudible avec des manettes atrophiées et ont surtout conservé le système du pays membre qui donne le La pendant deux trimestres. Le prochain, c’est la Belgique, au bord de l’implosion-scission. Comme un signe…

Autant le dire : on nous a pris pour des cons et aucune réforme réelle n’a eu lieu. Adopter un texte sans modifier ses comportements, c’est se torcher avec ses engagements en se limitant à l’annonce médiatisée. Une pratique politique de plus en plus courante.

Jean Monnet
Alors il reste quoi ? La devise « Unis dans la diversité » ? Pierre Uri, conseiller économique et financier de Jean Monnet, l’inspirateur de la CECA, résumait dans un article du Monde, le 9 mai 1975, l’état d’esprit qui régnait au début de cette incroyable initiative : « les difficultés de chaque pays étaient considérées comme des difficultés communes à résoudre en commun. » Soixante ans plus tard, tragique régression : divisés par égoïsme à courte vue serait le triste résumé à placarder au fronton d’une UE complexe par ses instances, mais sans plus aucun souffle. Alors quoi, on laisse tomber la Grèce, puis le Portugal, puis l’Espagne, puis l’indigne Irlande ?

Pour Monnet et Schuman, le mal suprême, payé si cher en Europe, est « l’esprit de domination, qui avilit autant celui qui domine que celui qui est dominé. » On n’en est pas loin.

22 novembre 2009

Le but perdu

Alors que la toile fébrile et la vieille caisse médiatique ont excité leurs caractères sur l’éculé sujet du « jeu de mains, jeu de vilain » et, en l’espèce, un jeu de m…erde, jeu vilain ! je me centre sur la première application du traité de Lisbonne. Eh oui ! beaucoup moins attractif, mais largement plus fondamental pour notre destinée collective.

J’ai été un fervent, un passionné défenseur du traité constitutionnel mort-né, au point de me brouiller avec quelque affection passée, mais j’ai toujours dénoncé l’incohérence du processus imaginé par des dirigeants trop sûrs du fait européen : faire entrer douze pays AVANT d’avoir modifié les institutions pour les adapter à l’UE élargie. Cette inconséquente charrue avant les bœufs a gâché quelques années d’efficacité suite au choix souverain d’un référendum mué en échec plébiscitaire. Premier acte d’une gabegie orchestrée pour le néant : les élections européennes de juin dernier ont confirmé l’impossible adhésion des peuples pour les partis qui avaient défendu le rejet du traité. Cqfd, il suffisait d’attendre… L’image d’un José Bové phagocyté par le truculent Cohn-Bendit parachève la démonstration d’une position opportuniste en lieu et place d’un réel projet applicable des ex Nonistes.

Pas mieux de l’autre côté ? Tout près de le penser : ça végète en conciliabules opaques, en négociations inavouables qui salopent l’esprit initial d’une entraînante incarnation bicéphale avec un nouvel idéal européen en perspective. Parce que ce sont les chefs d’Etat et de gouvernement qui votent pour le président du Conseil européen et le haut représentant pour les affaires étrangères, ce suffrage peut se charger de tous les faux-semblants, des invraisemblables pressions sur l’autre, des bas échanges de prétendus bons procédés…


Oui, l’article 9B du traité de Lisbonne (resucée du I 22 de la feue constitution) n’emploie que le verbe « élire » sans l’associer au triptyque démocratique, « universel, égal et secret », mais cela autorise-t-il les gouvernants à dévoyer l’esprit de l’élection avec du marchandage de vote et du compromis bien épais ? La « majorité qualifiée » à laquelle se réfère le traité semble viser davantage une capacité à conchier les principes premiers de toute élection qu’une norme de calcul.

Sans se prononcer sur le profil de Herman Van Rompuy et de la baronne Ashton of Upholland, on peut simplement se désoler de la négation absolue du fondement démocratique dans le processus électoral qui les ont portés à leur fonction respective.

Comme l’a proposé Thierry Chopin de la fondation Robert Schuman (voilà une personnalité qui manque !), l’électrochoc salutaire serait de faire élire ce président et ce haut représentant par les élus des Parlements des Etats membres avec le respect du secret d’un vote non négociable. Voilà qui redonnerait de la gueule à une Union qui ne semble plus avoir de but autre que la gestion mesquine d’intérêts particuliers. Les chefs d’Etat et de gouvernement apparaissent finalement les plus mal placés pour décider en conscience, et sans se laisser influencer par autre chose que leurs convictions ancrées, de qui doit présider l’UE et mener la diplomatie.

Le mièvre, c’est ce qui sclérose les instances de l’Europe, à l’image d’un Barroso qui vient d’en reprendre gourmandement pour cinq ans. Pas de nouveau souffle pour la Commission. Aucune personnalité de taille à résister à l’inertie des Etats membres.

En attendant, je ne sais quoi, la crise mondiale fait sa camarde de chemin avec, en ligne de mire, une série d’Etats en cessation de paiement suivie d’une définitive implosion du système financier.

Alors que les salopiots surpayés continuent de pousser la baballe avec leurs pieds, leurs mains, leurs oreilles, ça distrait une part des populations des manigances et des drames qui couvent…

Pas de but enthousiasmant, rien à foot : un nihilisme efficace pour demain… ou même une seule ! Absurde.

15 juin 2008

Unis dans la malignité

La blogosphère bruisse du « Ouf ! Le peuple irlandais a donné une bonne leçon à tous ces technocrates de Bruxelles ! ». Depuis le tonnerre du printemps 2005, rien de viable n’est sorti des refus français et néerlandais. Le camp hétéroclite n’apparaissait d’accord que sur une seule chose : il faut rejeter. Quelle tromperie d’avoir prétendu qu’un Non apporterait un nouveau souffle à l’UE. Les Français n’ont rien vu, les Irlandais ne verront rien.

Bas les masques Mélenchon, Buffet, Besancenot ! Le trio de circonstance se réjouit de l’enterrement, par l’Irlande, du traité de Lisbonne alors même qu’une des principales motivations des Nonistes de ce pays est de conserver coûte que coûte un système ultra libéral jouant sur ce qui peut rapporter le plus. Engranger le maximum de subventions européennes (soixante milliards cumulés, soit vingt mille euros par électeur) – ah ! les saligauds de technocrates qui délivrent cette manne ! – tout en s’accrochant au dumping fiscal qui, avec un impôt sur les bénéfices des sociétés de seulement 20 %, leur permet d’attirer les plus juteuses multinationales, notamment américaines.

Ça, les gauchistes anti-Lisbonne ne veulent surtout pas l’entendre. Seule compte la primaire vengeance contre le choix d’une ratification par voie parlementaire impulsé par un président de la République qui l’avait retenu et annoncé avant son élection.

Ne revenons pas sur les arguments anti-parlementaires qui font de la ratification par le pouvoir législatif une injure au peuple. Nous les avons déjà stigmatisés comme un dangereux populisme qui fait se retrouver copains comme cochons ceux qui s’étripent sur les questions internes.

Face à ce nationalisme social, et comme un magistral pied de nez à l’actualité, il faudrait que la multinationale française Total, société de droit privé dont les bénéfices seraient un « bien collectif » (du Ségolène Royal pur cru), fixe son siège social à Dublin. Cette décision pourrait être justifiée par son PDG comme une conséquence de cet acharnement à rallier tout et n’importe quoi, pourvu que l’immobilisme européen soit consacré. Nous pourrions ainsi, concrètement, jauger la prétendue solidarité des Nonistes français et irlandais. Comme ce serait amusant. Allez, chiche Monsieur de Margerie, juste pour les flanquer devant leurs responsabilités, pontes politiques et électeurs de base réunis !

Comment bénir ce nouvel enlisement de l’UE lorsqu’on se revendique européen ? C’est là toute l’escroquerie des rejets successifs qui, sans l’enthousiasme de peuples et l’engagement de gouvernants, nous auraient laissés entre le charbon et l’acier.

Une donnée simple qu’ont prouvée les trois ans écoulés depuis le Non français : aucun projet de remplacement ne peut sortir de cette clique hétéroclite, aucun traité de substitution ne peut être porté par des élus issus de cette chapelle biscornue et être accepté par les vingt six autres partenaires. Impossible !

Si l’on reprend l’historique des rejets, une constante vaut principe politique : à chaque fois le refus est permis par une alliance de circonstance, incapable de perdurer sitôt la victoire obtenue. Comment peut-on croire qu’une stérilité nationale puisse avoir un quelconque poids, à l’échelle européenne, autre que celui de bloquer tout processus engagé grâce à l’arme divine : l’unanimité.

Le 2 juin 1992, au Danemark, le parti socialiste populaire allié à l’extrême droite permet de repousser le traité de Maastricht. Le 8 juin 2001, les Irlandais (encore eux !) font confiance aux discours de quatre partis politiques, totalisant quatre députés sur les cent soixante six du Parlement, pour rejeter un traité de Nice qu’ils semblent tant vouloir conserver aujourd’hui. Le 14 septembre 2003, forte de son exemplarité budgétaire, la Suède repousse l’entrée dans la zone euro, snobant le laxisme franco-allemand dans ce domaine, et laissant le Parti de gauche et les Verts se faire les mamours de circonstance. Arrêtons le sinistre catalogue qui n’a servi que les ambitions et les stratégies à court terme, portant autant de coups à l’idée d’une union politique.

Alors faut-il abandonner tout changement du fonctionnement des institutions européennes pour lancer cette tant réclamée Europe sociale ? L’absurdité de la démarche des Nonistes saute aux yeux. Comment parvenir à harmoniser vers le haut les règles sociales si l’on ne change pas la cause des blocages décisionnels de ces dernières années ? Tout rejet d’une réforme des institutions nous fait perdre plusieurs années dans l’avancée d’une construction sociale de l’UE. On l’a bien constaté avec les Non français et néerlandais, nous en aurons la confirmation avec le rejet irlandais.

La confusion est grave, ou cyniquement mobilisatrice pour certains irresponsables politiques : faire croire que repousser un projet de réforme institutionnelle va infléchir les politiques mises en œuvre. C’est abuser les électeurs : le fond de la politique européenne est décidé conjointement par le conseil de l’UE et le Parlement sous l’égide du Conseil européen. La Commission, elle, ne fait qu’exécuter ce qui a été décidé, notamment en répartissant les fonds. Ce n’est donc pas dans le traité de Lisbonne, de Nice ou de Pétaouchnock que les Européens vont trouver le contenu politique, mais lors des élections législatives, présidentielles et européennes.

Le paradoxe de cette grogne irlandaise, c’est qu’elle hypothèquera toute application efficace du programme politique qui sortira des urnes en juin 2009 du fait même d’avoir empêché l’amélioration des règles de fonctionnement. Beau résultat !

En outre, la présidence française qui devait lancer divers chantiers passionnants (énergie, immigration, climat, défense commune) mobilisera son énergie à tenter un énième accord sur un cadre institutionnel commun. Que les six mois français ne rayonnent pas ne sera pas pour déplaire à nombre de nos partenaires, mais c’est la crédibilité, voire la viabilité de l’Union qui se poseront. Ne doutons pas, en effet, que les pays émergents n’attendront pas que nous soyons prêts pour lancer leur conquête économique du versatile continent.

A force de vouloir une perfection de traité – entéléchie juridique dont la perception change selon les détracteurs – nous n’aurons peut-être plus grand-chose auquel prétendre. Le nationalisme social fera alors son œuvre, chaque peuple présupposant qu’il sera mieux protégé par son pouvoir national que par des instances européennes inopérantes… du fait même de ces mises à bas successives.

Une proposition : attendons de voir si ceux-là mêmes qui ont appelé, et réussi, à tuer dans l’œuf le nouvel élan européen parviendront à traduire en acte constructif leur défiance à l’égard des détenteurs du pouvoir. Que tous ces donneurs de leçons démocratiques qui prétendent représenter une majorité des plus de 350 millions d’électeurs décrochent une large victoire aux élections européennes. Qu’un à un les dirigeants soient remplacés, via les urnes, par les représentants de leur programme. Une demie décennie pour cette purge ? Et bien prenons-la, si le projet en vaut tant la chandelle…

Et si, finalement, rien ne se passe : aucun changement notable dans les forces politiques en présence, aucune vague idéologique destinée à, enfin ! proposer autre chose, c’est que sera ainsi démontré qu’une large part de leurs partisans sont incohérents ou nihilistes. Cette ode à la poisse des entrepreneurs de démolitions perdurera… à moins que, au bout du bout, on mette un terme à ce pacifique projet et que chaque nation reprenne son illusoire prétention de souveraineté paradisiaque.

07 février 2008

De Cambronne à Lisbonne

Deux ans après le retentissant « merde ! » à l’Europe de l’Hexagone, les Nonistes s’ébrouent à nouveau, avec un baroud des donneurs de leçons démocratiques. Vagabondage dans les contrées de la mauvaise foi et de l’amalgame.

Les indécrottables partisans du Non au feu traité constitutionnel, de l’extrême droite à l’extrême gauche, des souverainistes aux internationalistes de nouveau alliés de fait, ont hurlé en chœur au « déni de démocratie » !

Cambronne
Deux ans après avoir fait repousser par le peuple français ce projet d’inspiration française, strictement rien de viable et permettant un consensus à vingt-sept n’a été mené à terme par les Nonistes qui vont aujourd’hui, dans leur abjection de la voie parlementaire choisie pour ratifier le traité de Lisbonne, jusqu’à se risquer à des parallèles oiseux, pour ne pas dire scandaleux. Ainsi, quelques voix anonymes venant commenter, sur le site Agoravox, un article souverainiste, se laissent aller à la menace, se vautrant dans l’incitation à la haine : « Pour ma part je noterai le nom de tous les traîtres qui voteront ce texte, de tous les journalistes qui nous expliqueront qu’il n’y avait pas d’autres solutions pour le jour de la libération et les procès de l’épuration qui suivront... » éructe le bougre Non666, du peuple, sans doute, mais non identifié.


En quoi la chronologie des élections et la transparence des intentions combinées ne permettraient-elles pas au pouvoir exécutif en place de choisir la ratification par les élus du peuple ? Les élections présidentielles, puis législatives, ont bien eu lieu deux ans après le Non référendaire ? La campagne du candidat de l’UMP a été claire sur sa résolution à recourir au Parlement pour adopter le nouveau traité négocié par les vingt-sept. Une référence suffira : le 14 avril 2007, le Focus du Monde est consacré à la construction européenne et aux propositions sur ce sujet des candidats principaux aux élections présidentielles. Pour le prétendant à l’Elysée Sarkozy, il est indiqué que « ce traité ne justifierait pas le recours à ce stade à un deuxième référendum, mais pourrait être ratifié par voie parlementaire. »


Alors au nom de quel principe vaseux, mais clairement populiste, les Nonistes ne peuvent-ils tolérer qu’une représentation nationale légitime (rappelons l’article 6 de la déclaration des droits de l’homme qui valide la démocratie représentative), élue postérieurement à la consultation référendaire, ne pourrait ratifier le traité de Lisbonne ?


Cette sacralisation démagogique de la voie populaire, évidemment incapable d’erreur, imperméable aux influences malhonnêtes, me fait songer à une autre sacralisation, heureusement dépassée depuis l’an 2000, celle du jury populaire d’assises. Parce que le jugement avait été rendu par un échantillon du peuple au nom de ce même peuple, on ne pouvait imaginer qu’un appel puisse intervenir sur le fond, là même où l’accusé risquait le plus. Il aura fallu l’énormité du fiasco judiciaire et l’erreur dramatique (pas isolée, mais reconnue celle-là) du jury populaire dans l’affaire Dils pour qu’enfin la raison ouvre l’appel aux jugements des assises.


Faudra-t-il vraiment mettre à bas l’essentiel de la construction européenne à force d’enlisements successifs du fait de décisions référendaires (et si le peuple d’Irlande, cette fois-ci seul consulté directement, décidait de rejeter le traité ?) pour comprendre que la voie populaire n’est pas forcément la panacée, d’autant plus lorsque ce qui forme la majorité permettant le rejet ne peut en aucun cas se retrouver sur une quelconque majorité constructive : quel rapport entre le Non d’un Besancenot et le Non d’un Le Pen, entre le rejet du souverainiste de Villiers et celui des altermondialistes tendance Bové ? Rien, hormis l’acte destructeur : un « merde ! » stérile à l’Europe. De fait, les Nonistes ont prouvé, notamment par les élections ultérieures, qu’ils n’avaient aucune crédibilité unitaire dans la proposition d’un autre texte pour des institutions européennes en phase avec le nombre de membres.


Autre argument de l’intolérable, pour les partisans d’un nouveau Non français : le traité serait une copie conforme, mais en plus illisible (première contradiction interne) du traité constitutionnel. Et alors ? Si les « outils », pour reprendre le vocable giscardien, que proposait le texte de 2005 semblent les plus adéquats pour créer un consensus à vingt-sept, doit-on s’en priver, encore une fois ? Croit-on vraiment que les Français n’ont pas voulu d’un président de l’UE élu par le conseil européen pour deux ans et demi, qu’ils ont abhorré l’extension proposée des pouvoirs du Parlement européen, qu’ils ont vomi l’élargissement de la majorité qualifiée à davantage de domaines pour éviter le blocage systématique ? Soyons sérieux…


Quant aux politiques libérales qui seraient fourguées en catimini dans l’indigeste traité de Lisbonne, les dénonciateurs de ce scandale (on est en économie de marché, incroyable !) oublient de signaler que le contenu des politiques qui peuvent exister dans l’UE, cela se décide lors de deux élections : celle de l’exécutif dans chaque pays membre qui participera à modifier et le Conseil européen qui impulse les grandes orientations politiques, et le Conseil de l’Union européenne qui les met en œuvre ; celle du Parlement européen qui co-décide dans de plus en plus de domaines du contenu des politiques. Il ne m’est pas apparu très flagrant que dans les vingt-sept se dessinait un basculement du pouvoir au profit de l’extrême gauche ou du souverainisme droitiste. Mais sans doute ai-je mal observé…


Voilà donc l’opportunisme des Nonistes qui se rappelle à notre hanté souvenir, celui d’un grand gâchis qui n’a débouché sur rien, sauf une multitude de palabres, de sincères vœux d’intention mais sans aucune prise en compte de la réalité politique des autres pays membres. A force de chipoter sur les détails, les Nonistes oublient les fondamentaux de la raison d’être de l’UE…


Et, bien sûr, ce sont les députés (notamment socialistes) qui ont voté la révision constitutionnelle qui apparaissent comme les traîtres. Le nationalisme social s’ancre dangereusement dans notre pays...

Cet article est également paru
sur le site Agoravox
(débat virulent engendré)

30 octobre 2007

Les fossoyeurs de l'UE

La mixture idéologique du PS français exhale un relent d’intime contradiction à l’égard du traité de Lisbonne qui devrait, enfin, offrir un cadre institutionnel pour l’UE à vingt-sept.

Si Vincent Peillon et quelques parlementaires, partisans du Non en 2005, ont enfin reconnu l’échec absolu de la stratégie de rejet (« espérant créer un rapport de forces qui permettrait de renégocier le traité (…) ce n’est pas ce qui s’est passé ») certains socialistes prônent la plus contradictoire des alternatives : l’appel à un nouveau référendum ou l’abstention des élus ! Crainte de servir Nicolas Sarkozy en reconnaissant la réussite de sa volonté de relancer la locomotive européenne, ou peur d’assumer au grand jour ses divisions internes persistantes ? Si Hollande, le Sert-à-rien général, en arrive à ce degré zéro de la position politique, le mouvement de refondation sera mort-né.


Valéry Giscard d’Estaing revient, dans un article teinté d’amertume condescendante (« La boîte à outils du traité de Lisbonne », Le Monde du 27 octobre), mais pertinente, sur les paradoxes et faux-semblants de ce traité. Il glorifie ainsi, à rebours, la qualité du projet constitutionnel qui avait une vraie cohérence et l’objectif de simplifier (eh oui !) les textes fondamentaux de l’UE.


Avec Lisbonne, on en revient à la bonne vieille pratique technocratique de l’ajout par amendements à des traités antérieurs (Rome et Maastricht en l’espèce). Résultat : sous couvert d’une appellation première de « traité simplifié », une forme indigeste, illisible pour le citoyen, sauf à lui pondre une version compilatrice. Là où le traité constitutionnel formait un ensemble autonome pour une avancée notable dans cette construction d’intégration pacifique, le traité de Lisbonne reprend les seuls aspects techniques pour faire fonctionner les institutions, laissant à l’état de capharnaüm inaccessible pour le citoyen les dispositions des autres traités synthétisées dans la partie III de la Constitution rejetée par les Français et les Néerlandais.

On a donc « bricolé », pour l’ancien Président, délaissant toute allusion à l’envergure constitutionnelle, une « maladie honteuse » sans doute, comme le déplore VGE.


Que les nonistes hostiles à la construction européenne aient soutenu de casser la dynamique, rien de plus logique. La vraie faute politique revient à tous ces modérés prétendus qui ont détourné la question référendaire pour servir leurs ambitions nationales (avec un échec cinglant pour la plupart, suite aux résultats de l’élection présidentielle). Ceux-là devraient au moins admettre la stérilité de leur positionnement claironné, deux ans et demi plus tard. Et bien non, certains s’obstinent à vouloir avoir raison.


Ainsi Laurent Fabius, de passage sur France Inter, qui s’adonne à une démonstration en règle de la mauvaise foi politique. A nouveau, le voilà s’érigeant en censeur du nouveau projet européen. Ses arguments s’entrechoquent, et parfois se contredisent, sans que cela lui pose le moindre cas de conscience.


« Déni de démocratie », formule choc qu’il assène pour stigmatiser la voie parlementaire retenue pour ratifier le traité de Lisbonne. Outre que cela révèle son total mépris pour la démocratie représentative, tout aussi légitime que la démocratie directe comme le rappelle l’article six de la Déclaration des droits de l’homme, cela constitue la plus éclatante manifestation d’un populisme de gauche qui sacralise à outrance la voie populaire. Dangereux penchant qui pourrait décider, à ce titre, à remettre en cause quelques grandes lois de la République (sur l’IVG, sur l’abolition de la peine de mort) sur lesquelles le peuple n’a pas été convié à se prononcer.


Contradiction interne révélatrice de l’opportunisme argumentatif de Fabius : tout en estimant que le Parlement ne peut se prononcer sur un texte rejeté par référendum, ce qui sous-entend traité de Lisbonne = traité constitutionnel, il affirme, dans le même temps, que les défenseurs du Oui avaient bien (dès 2005, sans doute !) un plan B, contrairement à ce qu’ils prétendaient, ce qui suppose deux textes bien différents. Alors quoi ? Il faut que le prétendu portefaix de la parole du peuple choisisse et cesse ses escroqueries intellectuelles.


Laurent Fabius
Sans vergogne, l’anti-européen de fait reproche au traité de Lisbonne d’être illisible ! Incroyable. Le même reprochait au traité constitutionnel d’être trop compliqué, alors que son objectif était bien de se substituer aux autres traités et donc de simplifier la lisibilité des règles institutionnelles de l’Union. Fabius s’est pourtant battu pour son rejet et le voilà aujourd’hui qui reproche au traité de Lisbonne d’avoir abandonné cette perspective, renouant avec la tradition cumulative par amendements. Là encore, c’est tout et son contraire à dénoncer également, sans honte de son incohérence absolue à deux ans et demi de distance. Et ça se revendique encore partisan de l’UE.


Autre reproche invraisemblable de l’ex Premier ministre reconverti en fossoyeur de l’Europe : le traité de Lisbonne ne serait pas assez ambitieux, car il ne prévoit rien sur les politiques communes à mener. Le traité constitutionnel reprenait, dans sa partie III, le contenu des politiques antérieures en développant ou simplifiant certains points : ça ne lui convenait pas. Le traité de Lisbonne se contente, dans une certaine urgence, de fixer les règles institutionnelles : ça ne va pas mieux. Il faut que les Fabius et compères assument pleinement leur rôle d’opposants à la construction européenne, sauf à ne retenir qu’un seul Etat membre, si possible peuplé des seuls adeptes de leurs fumeuses positions.


Il est grave que des élus, s’affichant pro-européens, se permettent de tels écarts avec l’honnêteté intellectuelle de base. C’est bien d’un déni de représentativité auquel ces élus vont se livrer en refusant de prendre part au vote sur la ratification de ce texte vital pour une UE paralysée. Et ils prétendent encore défendre l’élargissement des pouvoirs du Parlement, alors qu’ils conchieront ainsi son rôle actuel en ne se prononçant pas sur le traité soumis.


Les coups de boutoir sans masque des souverainistes valent presque mieux que les tortillements pernicieux de ces hypocrites contempteurs.


Cet article est également paru sur Agoravox