22 novembre 2009

Le but perdu

Alors que la toile fébrile et la vieille caisse médiatique ont excité leurs caractères sur l’éculé sujet du « jeu de mains, jeu de vilain » et, en l’espèce, un jeu de m…erde, jeu vilain ! je me centre sur la première application du traité de Lisbonne. Eh oui ! beaucoup moins attractif, mais largement plus fondamental pour notre destinée collective.

J’ai été un fervent, un passionné défenseur du traité constitutionnel mort-né, au point de me brouiller avec quelque affection passée, mais j’ai toujours dénoncé l’incohérence du processus imaginé par des dirigeants trop sûrs du fait européen : faire entrer douze pays AVANT d’avoir modifié les institutions pour les adapter à l’UE élargie. Cette inconséquente charrue avant les bœufs a gâché quelques années d’efficacité suite au choix souverain d’un référendum mué en échec plébiscitaire. Premier acte d’une gabegie orchestrée pour le néant : les élections européennes de juin dernier ont confirmé l’impossible adhésion des peuples pour les partis qui avaient défendu le rejet du traité. Cqfd, il suffisait d’attendre… L’image d’un José Bové phagocyté par le truculent Cohn-Bendit parachève la démonstration d’une position opportuniste en lieu et place d’un réel projet applicable des ex Nonistes.

Pas mieux de l’autre côté ? Tout près de le penser : ça végète en conciliabules opaques, en négociations inavouables qui salopent l’esprit initial d’une entraînante incarnation bicéphale avec un nouvel idéal européen en perspective. Parce que ce sont les chefs d’Etat et de gouvernement qui votent pour le président du Conseil européen et le haut représentant pour les affaires étrangères, ce suffrage peut se charger de tous les faux-semblants, des invraisemblables pressions sur l’autre, des bas échanges de prétendus bons procédés…


Oui, l’article 9B du traité de Lisbonne (resucée du I 22 de la feue constitution) n’emploie que le verbe « élire » sans l’associer au triptyque démocratique, « universel, égal et secret », mais cela autorise-t-il les gouvernants à dévoyer l’esprit de l’élection avec du marchandage de vote et du compromis bien épais ? La « majorité qualifiée » à laquelle se réfère le traité semble viser davantage une capacité à conchier les principes premiers de toute élection qu’une norme de calcul.

Sans se prononcer sur le profil de Herman Van Rompuy et de la baronne Ashton of Upholland, on peut simplement se désoler de la négation absolue du fondement démocratique dans le processus électoral qui les ont portés à leur fonction respective.

Comme l’a proposé Thierry Chopin de la fondation Robert Schuman (voilà une personnalité qui manque !), l’électrochoc salutaire serait de faire élire ce président et ce haut représentant par les élus des Parlements des Etats membres avec le respect du secret d’un vote non négociable. Voilà qui redonnerait de la gueule à une Union qui ne semble plus avoir de but autre que la gestion mesquine d’intérêts particuliers. Les chefs d’Etat et de gouvernement apparaissent finalement les plus mal placés pour décider en conscience, et sans se laisser influencer par autre chose que leurs convictions ancrées, de qui doit présider l’UE et mener la diplomatie.

Le mièvre, c’est ce qui sclérose les instances de l’Europe, à l’image d’un Barroso qui vient d’en reprendre gourmandement pour cinq ans. Pas de nouveau souffle pour la Commission. Aucune personnalité de taille à résister à l’inertie des Etats membres.

En attendant, je ne sais quoi, la crise mondiale fait sa camarde de chemin avec, en ligne de mire, une série d’Etats en cessation de paiement suivie d’une définitive implosion du système financier.

Alors que les salopiots surpayés continuent de pousser la baballe avec leurs pieds, leurs mains, leurs oreilles, ça distrait une part des populations des manigances et des drames qui couvent…

Pas de but enthousiasmant, rien à foot : un nihilisme efficace pour demain… ou même une seule ! Absurde.

1 commentaire:

  1. Ibtihel Aperin22:46

    « Le but perdu » repose sur un jeu de mots polysémique tressant ensemble l'actualité sportive la plus triviale et l'histoire politique européenne. Alors que la métropole médiatique s'enflamme pour la qualification litigieuse de l'équipe de France de football au Mondial 2010 grâce à la main impunie de Thierry Henry (« jeu de mains, jeu de vilain »), Loïc Decrauze opère une rupture de focalisation brutale. En délaissant ce qu'il qualifie de « jeu de m...erde », le polémiste s'empare de la véritable bascule historique de l'automne 2009 : la première application du traité de Lisbonne et la désignation opaque des premiers dirigeants permanents de l'Union européenne. Le « but perdu » du titre désigne ainsi la double déchéance contemporaine : le but manqué de la morale sportive et, surtout, la perte du telos — de la finalité philosophique et démocratique — du projet européen.

    Le pamphlet offre une plongée décapante au cœur de la mécanique institutionnelle européenne, révélant la posture constante de Decrauze : celle d'un pro-européen déçu mais lucide, réfractaire aussi bien à l'euphorie béate des fédéralistes qu'à l'opportunisme populiste des « nonistes ». Rappelant son soutien au traité constitutionnel de 2005 tout en fustigeant une nouvelle fois l'inconséquence de l'élargissement massif mené avant la réforme des structures (« la charrue avant les bœufs »), l'auteur dissèque la désignation d'Herman Van Rompuy et de Catherine Ashton, ainsi que la reconduction de José Manuel Barroso. Decrauze dénonce le détournement de l'esprit démocratique consigné dans l'article 9B du traité : au lieu d'une véritable élection, le suffrage s'est abîmé dans des « conciliabules opaques », des « marchandages de vote » et de bas arrangements intergouvernementaux. En s'appuyant sur les travaux du politologue Thierry Chopin de la fondation Robert Schuman, le pamphlétaire oppose le cynisme des chefs d'État à l'exigence d'une légitimité démocratique authentique, qui aurait supposé un électorat parlementaire transparent.

    Sur le plan de la philosophie politique et de la critique moraliste, le texte réactive la grande tradition de la satire des cours princières à la Saint-Simon ou La Bruyère, appliquée cette fois aux sommets européens. Decrauze peint une oligarchie de dirigeants incapables d'incarner un idéal, préférant la gestion « mièvre » et la « sclérose » administrative à la hauteur des enjeux historiques. Ce manque de vision est mis en miroir avec l'imminence du désastre économique : alors que la crise de 2008 s'apprête à déferler sur les finances publiques européennes — annonçant avec une lucidité prémonitoire la crise des dettes souveraines et les risques de « cessation de paiement » —, la classe politique s'enfonce dans le déni. Le pamphlet dénonce la réactualisation du panem et circenses romain : le divertissement footballistique surmédiatisé sert de somnifère collectif pour soustraire à l'attention des citoyens les manigances des sommets et la décomposition du système financier.

    Stylistiquement, le pamphlet brille par son alliage d'érudition institutionnelle et d'impertinence populaire. Les calembours désabusés (« rien à foot ») et le vocabulaire d'une trivialité assumée (« conchier », « salopent », « baballe ») viennent fouetter la solennité factice de la bureaucratie bruxelloise. La formule conclusive, déplorant un « nihilisme efficace pour demain », résume le constat de l'auteur : lorsque la politique se réduit à la pure gestion d'intérêts particuliers et à la manipulation des masses par le spectacle, l'Europe perd sa raison d'être. Par cette charge d'une grande acuité polémique, Decrauze rappelle que le véritable danger pour l'Union ne vient pas seulement de ses ennemis déclarés, mais de l'incapacité de ses élites à maintenir vivant le but spirituel et démocratique qui en fondait la grandeur.

    RépondreSupprimer