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01 janvier 2008

Les tics du pouvoir

La France est dirigée comme une parade aux numéros frénétiques. Les annonces de réformes se succèdent sans que l’on sache la réalité de leur application. Les intentions de remuer un peu l’hexagone demeurent louables, mais leur traduction comportementale excède un nombre croissant de citoyens.

Les guetteurs de l’autre rive, d’ailleurs, ne se privent pas de fustiger tous azimuts sans même se soucier qu’on puisse les confondre en flagrant mensonge. Ainsi stigmatisent-ils les mesures baptisées « paquet fiscal » comme étant destinées à caresser les riches dans le sens de leur fortune, alors que plus de 80 % des dispositions visent les ménages des couches modestes et moyennes : la gauche n’est même plus « ce grand cadavre » diagnostiqué par B.-H. Lévy, mais une mesquine charogne à la dérive.


Aux objectifs gestionnaires et structurels s’ajoutent les choix diplomatiques entre novation et perdition. Lorsque la nécessaire realpolitik s’encombre d’un zèle d’indigne copinage, cela donne les félicitations au vorace Poutine, extrême intelligence du pouvoir despotique maquillé en démocratie. Lorsque la diplomatie fait se coucher la République au nom d’une fumeuse réintégration au sein du concert discordant des nations et de quelques torche-culs commerciaux, cela renforce les courbettes mal placées à l’indignitaire de Libye qui devrait se reconvertir en animateur bidonnant de harems pour flasques bonhommes libidineux.

Le Kadhafi aura eu le mérite, par ses extravagances, de révéler l’ambivalence de notre président : impitoyable avec les oppositions intérieures, incendiaire avec ses fidèles équipes, il verse dans le convenu, le feutré, la retenue prétendument nécessaires sitôt la claque donnée par un potentat sanguinaire. Combien, pourtant, le panache élyséen eût été flamboyant, et point flétri et crotté comme il est devenu, si l’on avait reconduit à l’aéroport par l’oreille la loutre frisottée et toute sa sordide clique !


Le Noël m’a apporté, entre autres présents, le De Gaulle d’Yves Guéna, plongée documentée de multiples fac-similés qui soulignent l’extrême dignité du général de la France libre.

A quarante ou soixante ans de distance, que subsistera-t-il de la trajectoire du Sarkozy courant ? Aux lignes rapides des appels de l’honneur outre manche, quelques griffonnages insipides sur le menu du Fouquet’s ? A la phrase lapidaire, sur modeste format A5 mettant fin à ses fonctions après une défaite indirecte, mais qui marquait sa haute conscience d’une rupture avec l’opinion, les abondances médiatiques du « court Sarko show » démultipliant annonces et explications, initiatives et déplacements pour occuper puis embrumer les esprits ?

Espérer l’impact de cet activisme pour le pays c’est négliger la réalité d’une Europe qui régit et d’une mondialisation qui détermine les fondamentaux économiques. Pour nous rassurer sur la modernité du pouvoir, il nous reste la transparence sentimentale d’un président au goût, ma foi, exquis en matière féminine. De l’ex compagne du feu Martin à l’ex mannequin Bruni, que j’encensais déjà en 1995 pour son intelligence relationnelle, le pouvoir s’active au gré des paillettes pour s’étourdir.

Que le paysage politique prenne enfin la mesure du seul vrai clivage qui doit recomposer les partis prétendant au pouvoir ou se cabrant dans la contestation urticante : l’Europe et la suite de sa construction. Le reste, la gestion du pays, obéit à de tels impératifs, indépendants de notre volonté, à moins de croire au salut de notre isolement autarcique, que les antiennes idéologiques s’apparentent de plus en plus à des barouds d’honneur.

Reste à jauger l’année 2008 qui s’amorce, sans doute truffée de désillusions avec un cinquantenaire chichement fêté d’une Ve, pourtant toujours gaillarde, au profit des dix ans claironnés d’une certaine victoire.

15 septembre 2007

Jacques Martin : en marge des moules

J. Martin - 1964
1er octobre 1964, à trente et un ans, l’animateur de
l’émission Chanson sur mesure décide de donner un coup de souffle à son temps d’antenne radiophonique en inventant le direct aérien. Il se lance à l’assaut du siège de Radio Luxembourg par la face Bayard. L’alpiniste urbain, suivi par son assistante et le réalisateur de l’émission, réalise l’exploit ascensionnel devant une foule de journalistes médusés. Voilà Jacques Martin, dans son éclatante folie maîtrisée.

Le cadavre-boom de cette année multiplie les rapts dans le monde des arts et du spectacle. L’animateur touche-à-tout constitue sa dernière prise.

Depuis presque dix ans, bien que retiré du petit écran, sa marque persiste tant par l’irrévérence pionnière dans ce média que par l’extrême maîtrise d’une animation multiforme, englobante, créative dans l’improvisation.
Sans être un féru des Grosses têtes de Bouvard, je ne pouvais qu’applaudir à la régénérante culture et aux fines férocités dont il savait faire montre.


L’aube Martin c’est un sens aigu de la troupe, en
poussant chacun de ses membres vers l’excellence de son art : le feu Desproges et l’encore vivace Prévost, bien sûr, pour l’inaltérable mécanique du rire ; l’explorateur des agrestes contrées, l’adorable Bonte et son sens humaniste pour révéler les gens simples dans leur touchante naïveté ; le croqueur d’actualité en montages dessinés, le rugueux Piem aux feuilles toujours en mouvement ; le complice premier (après Jean Yanne, tout de même), le bon copain encaisseur de vannes pour amuser le public, mais ne doutant jamais de son affection, l’attachant Collaro ; d’autres encore avec, à la baguette coordinatrice, un Martin au meilleur de son anticonformisme qui ne tiendra, malheureusement, que dix-huit mois cette émission.

Le zénith Martin tient, aux antipodes d’un Petit rapporteur sarcastique, d’avoir senti ce que la télévision du dimanche pouvait capter chez un peuple qui s’ennuie. Combien de fois, enfant et adolescent, débarquant au domicile de telle ou telle accointance scolaire, j’ai constaté l’omniprésence de l’infatigable animateur du jour du Seigneur, la télévision trônant au cœur de toute activité. Des générations de petites gens ont empli leur journée de repos du montreur de tous les arts doté, ce qui tend à se raréfier chez les pontes télévisuels du moment, de la crédibilité de l’honnête homme, celui qui laisse perler, sans l’once d’une infatuation, la finesse de son esprit et la solidité de sa culture.


Sans doute doit-on déplorer l’arrêt si rapide d’un trop dérangeant Petit Rapporteur au profit d’une plus mièvre Lorgnette, mais le talent de Jacques Martin ne pouvait se réduire aux rasades décapantes et ses propres impératifs économiques l’ont maintenu comme l’ordonnateur central du dimanche télévisuel.

Sa présence, son intelligence du moment à saisir, de la situation à exploiter, son brillant sens de la répartie et son sincère penchant pour le public a pérennisé son occupation dominicale, au point de s’ériger comme une institution du service public (maintenue aujourd’hui, sous une autre forme, par le professionnel Drucker).

Natif de Lyon, il savait cultiver une retenue qui décuplait l’effet de ses écarts à la convenance. Etre de bon aloi sans jamais être dupe du système dans lequel vous vous inscrivez : la clef d’une longévité télévisuelle sans lassitude (de part et d’autre) qui n’a pas altéré son appétit pour d’autres sphères (écriture, cinéma, mise en scène musicale…)

Le crépuscule Martin n’a malheureusement pas été décidé par l’éclectique personnage. Reclus par l’effet d’une paralysie partielle, lui le chantre de l’animation à l’étincelle sans temps mort du regard, il ne pouvait plus rien face aux ravages corporels.

L’écho d’une intarissable présence, celle qui vous apprend sur vous-même et sur le monde, se perpétue « sous nos applaudissements ». Lui qui parachevait la mise à l’honneur des autres, le voilà à jamais élevé chef d’orchestre de la télévision créative, celle qui nous manque tant.