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29 mai 2025

Un Sisyphe tombal

 1er janvier

Je sens que mon temps est venu de laisser ce monde auquel je suis inadapté. Les tourments sont trop oppressants.

Sous la couette-linceul je reste étendu. Le silence. Me laisser gagner par la vieillesse si le mal ne m’emporte pas. A mon âge la plupart des Romantiques avaient disparu. Les Dumas, de Nerval, Baudelaire, Balzac, Delacroix… L’Armée des romantiques en quatre volets dépeint leurs pérégrinations artistiques dans la sève des jeunes années jusqu’aux désillusions du crépuscule. Le patriarche Hugo vivra quelques années politiques supplémentaires, mais les souffrances pétrissaient son cœur.

Retiré de tout, je n’ai évidemment rien de commun avec ces créateurs. Même le Charles Juliet du Vingtième cultive un relationnel. J’ai pour ma part méthodiquement éradiqué toute source humaine. Cela va continuer jusqu’à ma propre extinction. Journal de Juliet – 13 janvier 1982 : "Depuis l'adolescence, le besoin ne m'a pas quitté de partir en quête de ce que j'ai perdu sans jamais l'avoir possédé."

La lente désagrégation est en cours. Désocialisation, désintérêt pour quasiment tout, isolement forcené… les spécificités essentielles de l’humanité disparaissent en moi. Agonie sans retour. Vie sans horizon, désormais.

2 janvier

Quasiment pas dormi, agité par des tourments, un cauchemar avec suicides... j'ai eu du mal à me lever pour aller donner deux heures de cours dont je sors à l'instant. Je rentre. Je reste chez moi, comme tous ces jours. Dépérissement.

J’éradique toute forme d’espérance, anesthésie tout ressenti, errant aux confins de l’inexistant. Inapte à la vie, je meurs.

3 janvier

Sentir ses forces diminuer, la lassitude se systématiser, toute forme de joie disparaître à jamais. Me résigner à quoi : au néant ou au sordide… Je suis coupé des autres, j’en ai eu la confirmation la semaine dernière : tout s’est passé en prestation et à aucun moment je ne me suis senti moi-même. Quelque chose est mort en moi.

Et cette logorrhée qui tourne à vide… ne sortira jamais du néant dans lequel elle s’enfonce sitôt rédigée.

4 janvier

Que devrais-je faire ? Me vautrer dans la fange pour assouvir mes besoins sexuels ? Passer par-dessus bord ce qui m’a guidé pour reprendre la recherche effrénée de coups tirés ? Est-ce vraiment la fin d’existence que je veux ? Jouir sans attache et finir par en crever, comme Félix Faure [nom de l’avenue où je réside] ? L’ironie existentielle poussée jusqu’au bout… Je devrais donc renoncer à ce qui a été la quête d’une vie et faire comme si j’étais passé à autre chose, c’est-à-dire à la vacuité relationnelle orientée vers la seule satisfaction charnelle.

Peut-être que je ne vaux rien de plus que ces sordides histoires d’un soir de blafardes coucheries. Tuer tout ce dont je croyais être fait, depuis cette Rencontre, et régresser à l’avant, quand mon mal-être se dissimulait derrière une pratique démultipliée de la séduction intéressée. L’artificiel comme seule aspiration. Bien triste crépuscule.

5 janvier

Plus qu’un semblant d'existence. Vivoter ainsi jusqu’à la fin sans plus aucune joie de vivre, sans projet, sans avenir.

Rupture psychique pour sombrer dans une léthargie terminale, peut-être ce qui me guette.

Entre la tempête et d'obsédantes pensées, impossible endormissement. Je vais en devenir malade.

6 janvier

Jamais je ne me suis senti si à bout de tout, sans force, prêt à me laisser embarquer par la mort. Cette perte de sens a dû déclencher quelque chose en moi qui relève d'une forme de maladie mentale. Je devrais peut-être tout abandonner, ne plus me battre pour ce que je crois être mon aspiration et me laisser mourir.

Crâne en furie : il a ce prurit qui augure une nuit tourmentée. Je n'arrive pas à sortir ces pensées qui tambourinent. Tout ce pour quoi je sais être fait, je ne peux le vivre. Tout ce à quoi j'ai droit me révulse ou m'indiffère. Je me suis trompé d'existence ou pire, je n'aurai jamais dû naître.


7 janvier

Tout se bouscule en moi. Cette vie impossible donc gâchée. Le deuil dont je ne sors pas. L'anéantissement de toute vie sociale. L'impasse mortifère de cette mise à distance. Ne vaut-il mieux pas ne plus être, que subir cette infra-vie ?

11 janvier

Sombre soirée pour moi. On s'habitue à la non-vie, antichambre mortuaire.

12 janvier

Le monde m’est de plus en plus étranger.

13 janvier

Plus rien à écrire. J’aurai raclé le possible jusqu’à l’insignifiance expressive. Les années assèchent le flux et aseptisent le fond. Ne reste que la coquille.

14 janvier

Être en sursis : voilà comment je sens les quelques années qui me restent. Le plaisir de vivre avec projet, projection et jubilation présente a totalement disparu. Anéantissement de toute ma sociabilité. Seules les interventions professionnelles me contraignent à être encore en interaction avec mes contemporains. Pour le reste, la réclusion opère. La sentence fait son œuvre.

La fatigue qui s’abat sur moi dès que je remplis ces lignes ou que je lis Juliet confirme mon inappétence pour ce monde.


15 janvier

Être heureux doit être au-dessus de mes forces. Cas désespéré. Défaite actée. Il n’y aura rien que désillusion pour cette suite et fin d’infra-vie. Plus la force de rien. Même tracer ces poussives lignes n’engendre plus aucune créativité. Ressort perdu. Décrépitude galopante avec mutisme en ligne de mire.

16 janvier

Charles Juliet, le 28 juillet 1983, retour des sombres lignes qui résonnent tant en moi : « Las. Découragé. En cette zone de lucidité où tout se décolore, s’affadit, où la conscience de notre précarité, de notre impermanence m’écrase, me retire toute envie de faire quoi que ce soit. Il y a des années que je ne me suis senti pareillement médiocre, vide, inutile. »

Le 31 juillet de la même année il précise que son écriture se concentre sur la poésie et le Journal. Son impératif : « éliminer (…) les productions de l’imaginaire. Inventer, c’eût été pour moi mentir, et la seule idée de ce mensonge m’était intolérable. » Mon rejet du mastodonte éditorial, le ROMAN, rots de l’imagination qui ment complaisamment.

22 octobre 1983, sur la complicité outre-temps : « Des êtres que nous ne rencontrerons jamais, qui peuvent avoir vécu il y a plusieurs siècles, font ainsi partie intégrante de notre substance la plus intime, deviennent des compagnons de vie avec lesquels nous ne cessons d’échanger. » Pour moi il y eut Montaigne, Rabelais, Artaud et son Ombilic, Bloy et Léautaud, Céline et aujourd’hui Juliet.

Pages 88 et suivantes du tome IV, son rapport contrasté et évolutif à Lyon. «Je redoute cette ville inconnue qui m’offre ce soir un visage hostile. » Puis : « Une ville amène, vivante, lumineuse, ayant parfois l’air et la nonchalance d’une ville du Midi et dont on peut légitimement penser qu’elle est un lieu où il doit être fort agréable de vivre. »

« (…) ces soirs d’avril ou d’automne, place Bellecour, au moment où la nuit tombe, alors que la théâtrale colline de Fourvière se découpe en noir sur un ciel de tourmente, et qu’un ultime rayon de soleil veloute d’une lumière mourante les gris subtils nuages en tumulte, fouaillés par le vent. »

« (…) le contraste entre la vaste trouée que ménage un Rhône aux eaux parfois sauvages (…) et l’étroit couloir où stagne une Saône inerte, enserrée dans ses quais ».

Je devrais, en écho et en hommage à cette métropole cardinalement discrète, noter quelques instantanés, ressentis, émotions qu’elle a su engendrer.

17 janvier

Longue marche depuis le cours Vitton jusqu’au cimetière ancien de la Croix-Rousse pour passer un moment près de ma Blandine. Les bruyères et la plante grasse tiennent bon malgré le froid. Intense moment près d’elle. A chaque fois cette souffrance plus vive de me dire qu’elle n’est plus là. Cet "être de lumière" (expression de Musine) reste bien là, vivant en moi, mais me manquant atrocement chaque jour depuis qu’elle s’en est allée rejoindre le firmament.


19 janvier

Juliet – 25 février 1984 – "Tailladé. Terrassé. Redressé. Exalté. Une allégresse indissociable d'une souffrance qui me rappelle au tragique de la vie. Une ardeur à vivre exacerbée, alors que tout ce que je suis halète, crie, geint, exulte."

Me voilà plombé par un malaise nauséeux, dépossédé de toute énergie, comme si la vie n’avait plus rien à faire en moi.

Vu une moitié d’un documentaire consacré à l’actrice Sharon Stone. Comme souvent, désormais, je retrouve une figure médiatique familière dans mon adolescence et ma vie de jeune adulte sans l’avoir vue depuis au moins dix ans. Ce décalage temporel, avec le vieillissement inhérent, dans son cas peut-être suppléé par quelques interventions chirurgicales, m’anéantit. Une lassitude rongeante qui rend tout vain. Le mal-être atteint une telle profondeur qu’il rend indistinctes les parts psychique et physiologique. Et cette fatigue… une vieillesse déjà là.

20 janvier

Trump II, jour 1 : la frénésie présidentielle va s’incarner dans quelques dizaines de décrets pour signifier clairement à ses électeurs qu’il agit. Toujours cette personnalisation obscène de la chose politique qui trouve en lui un paroxysme dans un pays encore démocratique. Et l’UE ? Une serpillère prête à tous les compromis. Les Lagarde de la BCE et autres responsables de la Commission adoptent l’indigne louvoiement comme réponse à la brute américaine. Sinistre construction au ras du cloaque désormais. Quelques voix, notamment celle du si gaulliste de Villepin, appellent au sursaut européen. Insuffisant pour nous arracher à l’inertie mortifère.


21 janvier

Bourrasque de sang

Glace les cendres

Au feu du firmament

Se cisaille l'étrange

Je n'ai plus que la mort en ligne de mire. Jamais été dans un tel isolement. Plus de contact avec rien. L'illusoire s'ajoute au dérisoire, le dégoût à la répulsion. Crever, plus que ça de viable.

Le grotesque d’Ubu-Trump atteint la quintessence. Ses déhanchements sur un air de Village People alors qu’il agite un sabre pour singer sa puissance, résument le délire gesticulatoire.

Toujours cette extrême lassitude qui prend le dessus et me laisse sur la berge de mes propres réflexions. Je me liquéfie.

22 janvier

Chaque soir, après avoir tenté d'émerger du cercueil, je retombe au fond. Condamné à cette non-vie par incapacité à me supprimer d'un coup bref. Je sais pourtant ne déjà plus faire partie des vivants sans pouvoir me glisser chez les morts. Inapte à interagir je reste dans le silence, seul, noyé dans ce qui subsiste du passé avant que tout soit englouti pour l'oubli éternel.


24 janvier

La conspiration du silence, documentaire en plusieurs volets consacré aux multiples crimes de prédateurs sexuels ayant sévi plusieurs décennies dans l’Yonne et aux dysfonctionnements des principaux services de l’Etat, au premier rang desquels la Justice. L’incompétence, ou pire la complaisance, de magistrats a indirectement laissé prospérer ces tueurs et/ou pédocriminels en série. Le montage du doc est particulièrement efficace et montre des images glaçantes de ce département, de sa préfecture et de l’ambiance y régnant. Tout me rappelle étrangement (ou logiquement) les terres de la Somme et surtout de l’Aisne avec son prédateur désormais en cendre, l’abject Heïm.

Retour du vent tempétueux cette nuit. Ce défilé de semaines donne le tournis et ne m’apporte plus rien qu’une lassitude redoublée.

26 janvier

Quelque chose de flétri dans mon particulaire royaume. Toute cette légèreté anéantie par la dévastation : perte de ma Blandine. Cette peine dénature mon rapport à l’alentour, rendant plus aiguë et ingérable le penchant misanthropique qui couvait.

Tout le passé va s’effacer et rien de moi ne subsistera. Sans doute une forme de nihilisme intime que je ne parviens plus à dompter. Assister à son propre effondrement jusqu’à ce que le néant s’ensuive.

27 janvier

J'ai décidé de ne plus rien attendre ou chercher dans cette piteuse fin d'existence. Ma réclusion de vieillard sans aucun contact sera la forme de mon lent suicide.

28 janvier

Lorsqu'on ne trouve plus le sommeil c'est que seule la mort peut nous offrir le repos. J'ai trop cumulé de souffrances. Je ne tiendrai pas longtemps. Je me vide de toute pulsion vitale. Ne pas résister à l'appel de la Camarde. Elle seule sera ma compagne, pour l'éternité. Je ne laisse rien. Ni descendance, ni œuvre, ni quoi que ce soit. Je peux m'éteindre dans l'indifférence puisque c'est ce que j'éprouve pour ce monde. Étranger à tout. Le vide. Le néant. L'absolu rien.



14 mai 2015

Booba, le bourge mal rappé


Il en a pris un coup dans le caisson et les gonades mal testostéronées le bestiau ès expectorations… 2004, les pecs bandés contre la Camarde, il se vantait : « On sait pas jouer à part avec le feu » ! Onze piges carbonisées et le 92 tonnes de barbaque rabougrit son détournement de truisme à l’insipide lieu commun pour excuser les charognes Kouachi-Coulibaly que les vers doivent finir de becqueter : « Quand on joue avec le feu, on se brûle. » Et c’est avec ce néant cucul la praline qu’il affole réseaux et médias. Booba le bourge conformiste aurait fait enrager Léon Bloy : « Je rêve parfois d’un Samson moderne qui mettrait le feu au derrière de trois cents bourgeois et les lâcherait au milieu des autres. » (Exégèse des lieux communs).
Réponse du bourge Booba : restituer la bonne taille aux bijoux...
Dans son bac à sable, il sacque à tour de bras gonflés et crâne pour emplir ses bourses de liquide puant. Son argent schlingue la jute et la chatte des mères obsède ce branque primaire sans doute frustré de n’avoir pu fourrer la moule maternelle.

Le bourge fat « encule l’Etat » mais lèche au fond l’anus de son prophète qu’on ne doit surtout pas croquer, sinon pan ! pan ! Charlie ! L’univers du bougre : une porcherie de fric, des trous de balle en chair et en crosse, des femelles à bourrer… A trente-huit berges il pratique encore le concours de bites entre ados boutonneux qui mâchouillent leur smegma s’irritant que leur pendante merveille ne soit pas un os : braquemart braqué sur le cul de ces « putes » dont dépend sa virilité en bandoulière.

Le coquet à casquette chie sur l’hexagone, mais s’amollit à Miami. Sa hantise ? retomber « à l’Opel » et ne plus pouvoir mépriser les échoués qui n’ont pas l’oseille à hauteur de Ferrari lamborghinisée. Un bourge bidonnant, je vous le dis. Et certains exégètes ont osé rapprocher la pauvre prose du rappeur encrassé de l’explosive virée célinienne ou de l’Ombilic des limbes incandescent. Visez la tronche : « Bad boy évite la cellule, les filles évitez la cellulite » ! Il en reste à racler ? « Nique sa mère, même une sexagénaire ». A savourer : le bourge ordurier se dit musulman, mais NON pratiquant… normal ! Bien trop accaparé par ses inopportunes postures râpeuses.


Cadeau pour sa méditation d’après pituite : « (…) le feu est, en même temps, un mot banal et une réalité des plus mystérieuses, et quand il est annoncé, que ce soit à voix basse ou par la clameur désespérée des tocsins, on dirait que c’est lui qui joue avec l’homme, tant il affole du pressentiment divin les plus lamentables imbéciles ! » (Léon Bloy, entrepreneur de démolitions).

30 août 2009

Prière de rentrer… sans croire

Le vent de fraîcheur sur les bords du Rhône signe la fin d’une saison estivale. Progressif retour à l’actualité. Aucune source de réjouissance : poursuite des petites batailles sanglantes pour le pouvoir au cœur des nations instables, affaiblissement des projets de démocratie pour l’Irak et l’Afghanistan, enlisement inexorable du volontarisme d’Obama malmené par des conservateurs revigorés, imperturbable reprise des obscénités financières, autarciques gesticulations de l’opposition politique en France, frénétiques propositions d’un Exécutif en cours d’exécution populaire, le tout en évitant d’invectiver les déprimants protagonistes avec des postillons chargés en H1N1.

Changement de décor : l’ombre apaisante au bord du lac Tête d’Or. Ensemble de coins familiers qui atténuent mes plongées récurrentes.

Nature impassible, combien ton contact épiphénoménise les fracas mis en scène puis entretenus. S’alléger un peu des empesées religions qui handicapent l’âme et obstruent l’esprit ; déposer les armes doctrinales aux sueurs excessives, donc suspectes ; purger les sens des perceptions hâtives pour recouvrer les frémissements initiaux, la part d’émerveillement qui grise. Assumer, surtout, ses contradictions dans l’instant et dans le temps comme le gage d’un rapport sain au monde. 

Ainsi, mon regard sur l’incandescent Bloy, encensé sans modération sur la base de quelques lectures isolées et par une séduisante musique entretenue qui allait jusqu’à tourner en dérision le jugement sans appel de Léautaud.

Bloy devant cochon, 1911

« Faux bonhomme », Léon Bloy ?
L’abondance diariste, même dans sa version épurée par l’auteur, impose un fond beaucoup moins attractif. Des fulgurances littéraires, oui, une singulière approche des gens et des choses, sans un doute. La traque des travers du contemporain inutile pour sa survie orchestrée : moins séduisant atour lorsqu’il se combine à une mendicité revendiquée qui rend l’imprécateur obséquieux pour son objectif à durée très déterminée. Passer outre ses surdoses religieuses pour louer le génial vociférateur ne doit pas occulter l’étiolement d’une parole rongée par un culte exacerbé, un petit air d’intégrisme… Croire à un dieu, c’est un peu laisser mourir sa capacité à transcender sa nécessité mortelle, son existence unique sans prolongation divine, c’est entériner l’explication de facilité, se contenter du confort des jalons d’un autre chose pour notre sort scellé. Croire pour ne pas voir…

Les mythologies grecques et romaines nous font aujourd’hui sourire, mais nous voilà encore si sérieux, si définitifs lorsque se profile le monothéisme. L’unicité du dieu rendrait-elle notre esprit monolithique, incapable d’une souple remise en question que requiert la lucidité minimale ? Les leurres envahissent déjà tellement nos existences qu’il faudrait éviter de s’encombrer en plus du religieux… pour les siècles des siècles !

05 mars 2006

Mon Panthéon en verve !

Louis Armstrong : joyeusement religieux

A écouter Louis Armstrong passer tour à tour du ronronnement métallique au grondement jovial, j'étais presque parti pour m'engager dans le corps monacal. Déficience d'un instant. Me faire noir poserait déjà un certain problème, notamment pour épater le pif, mais me laisser glisser vers, puis dans la soutane, il en est hors de question.

Certes, Armstrong embrassant le Good Book nous élève bien au-dessus des raideurs religieuses. Mais l'envolée n'est bien due qu'au seul Louis, à sa joie de vivre et à l'intense, voire paroxystique, vibration de ses cordes. Que pourrait bien sermonner un ecclésiastique après avoir écouté les rythmes swingués du noir, et l'orgiaque débordement de ses explosions gutturales ? Peut-être cela l'aiderait-il à mirer d'un peu plus loin les monumentaux postulats d'un système qui vous constiperait l'athée le plus prolixe en selles liquéfiées. Mangez mes frères.
J'ai toujours trouvé quelque chose de très laid et de très malsain dans la religion. Je crois bien que c'est son rapport à la mort qui me dégoûte. Rien de grand, rien de combattant, rien d' « illuminant ».Voyez les églises et les cathédrales de notre religion à nous. Qu'y a-t-il de plus froid ? Et puis ça n'est pas avec la hauteur des plafonds que l'on fait les grands esprits, comme dirait mon couvreur qui en est un autre.
De la grosse bête au pâle humanoïde en passant par la plus nébuleuse des immanences, tout ce qui est déifié n'apporte que rarement la joie de vivre. Et ses portefaix encore moins. Au moins Armstrong nous aura fait mouiller la Bible et juter le Coran.
Une chance que Cabrel soit encore parmi nous pour accrocher son âme au rocher. Nom de Dieu ! Un jour il va la perdre à la laisser traîner comme ça partout.
27 janvier 1990


Brûlant hommage à Bruni


Mon premier grattage pour ces pages devait imploser par la cristallisation des méfaits actuels. L'engorgement des affaires foireuses, des piètres delirium politiques, des ras de crasse toutes catégories aurait soulagé sans peine mon besoin de charcutage pamphlétaire. Non, point.
Bien que rarement éclairé par Big Média cathodique, je focalise ma plume sur l'image d'une âme incarnée dans un corps sirènéen.
Carla Bruni chez Laurent Boyer soulage une petite heure mes fureurs douloureuses sur les glauques qui transmuent notre terre en vieille croûte pustuleuse. La féminité de la demoiselle se conjugue à une lucidité sans concession et à une générosité sans parade. Le bonheur épuré nous irrigue à la seule vue du top model.
Peu importe les ronchons frisottés qui fusillent nos Schiffer, je suis moi d'instinct porté vers la beauté et non la difformité, comme vers la construction et point le saccage, l'intelligence et non l'oligophrénie, l'authenticité et point la révolte de tiroir-caisse.
Je ne connais rien de la belle Bruni, et je n'inscris que les impressions brutes comme pour une première rencontre. Pas une once de lourdeur, d'incongruité, de complaisance ou de vulgarité dans toute sa prestation. Féminité, légèreté, grâce, humour, sens de l’autocritique, et j'en passe. Peut-être ai-je été berné comme un primaire couillon, mais avec quel talent ! Il faudrait alors ajouter à ses dons la génialité.
Vraie prouesse de varier les attitudes et les propos en maîtrisant chaque émanation de soi. D'une chansonnette murmurée dans un timbre envoûtant, à la bataille de polochons improvisée, en passant par la petite course en plein air hissée sur les épaules du gentil Boyer, les facettes étonnantes de la jeune femme se confirment dans son discours sur le mariage, son métier, les hommes, son avenir, ses parents adorés, etc.
Panégyrique s'il en est. La passion reste ma règle de la haine à la sublimation. Exit les pâlots du cortex !
9 janvier 1995


Bloy : « doux comme une teigne… »

Instants délicieux pour moi : le mélange des plaisir est sur ma tablette de train. Pour les oreilles, la dernière livraison de Phil Collins, douces

mélodies inspirantes. Pour la vue et accessoirement (!) l’esprit, Le Mendiant Ingrat du cataclysmique Léon Bloy, dans une édition de 1948, encore vierge de toute lecture. C’est au coupe-papier que je dois ouvrir et découvrir les pages. Presqu’aussi sensuel que d’ouvrir une demoiselle fruitée...
Cette considération :
« 8h40 du matin, train des employés. Ces gens qui se connaissent tous, arrivent, invariablement, un petit sac ou un petit panier de provisions à la main pour leur déjeuner au bureau. Ils se serrent la main et, du commencement de l'année à la fin, échangent les mêmes lieux communs dans lesquels on les ensevelira, après qu'ils auront fait semblant de mourir. »
Terrible et dérisoire destinée du commun des mortels, ce que Heïm rassemble sous la catégorie « d'usines à merde s'agitant dans leur activité occupationnelle ».
Dans un article inédit au titre prometteur, La revanche de l'Infâme, cette définition du conducteur de voiture : « tout automobiliste ambitieux est un assassin avec préméditation ». Cela fait belle lurette que je suis conscient de vivre dans un monde de délinquants.
Décidément, les aphorismes abondent chez notre truculent désespéré : « Il y eut, autrefois, la sélection merveilleuse du Sang et de l'Âme qui s'est nommée l'aristocratie des vertus. Il y a, aujourd'hui, la sélection de l'argent qui produit naturellement l'aristocratie des imbéciles et des assassins (...). »
Allez, encore deux belles formules :
« Les peintres ont le pouvoir de faire entendre par les yeux. »
« Les Prophètes sont des gens qui se souviennent de l’avenir. » Merci Léon !
Je comprends pourquoi, il y a quelques années, Heïm m'avait demandé d'attendre d'avoir mûri avant d'entreprendre la lecture de Bloy. Son agonie, sa misère plus profonde, les jours passants, terrifient le lecteur, mais l’extrême difficulté à vivre est transcendée par une révolte éperdue.
Le mendiant ingrat reçoit quelques francs d'un tout jeune enfant, André Martineau. L'enragé lui écrit ce mot touchant :
« Mon cher petit ami. Tu es le bienfaiteur de Léon Bloy. C'est une chose que tu ne peux pas encore très bien comprendre. Mais si, gardant cette lettre, tu la relis dans vingt ans, lorsque le pauvre Léon Bloy sera sous la terre, tu pleureras de pitié en songeant à la vie terrible de cet écrivain si malheureux. En même temps tu pleureras de joie en te souvenant que le pouvoir te fut donné de le consoler quelques heures. »
C'est quoi sa misère ? Lis donc : « On commence à ne plus pouvoir nourrir les enfants. Affranchissement d'une lettre nécessaire, trente centimes, une saignée en pleine carotide, un flot de sang ! ».
Mars 1994


Coldplay : tension musicale



Le dernier titre des Coldplay confirme mon enclin pour leur teinte musicale, une espèce d’état de tension semi-dramatique qui glisse avec retenue vers l’éclatement. Un lyrisme mélodique qui m’enchante.
27 juillet 2002


Le dernier album de Coldplay : une merveille ! De tels créateurs d’enivrement musical réconcilient le plus coriace misanthrope avec l’humanité. Cela enchante, élève, inspire, transcende. Un deuxième album encore plus créatif que le premier : l’assurance d’une œuvre d’exception. Chapeau à ces Anglais ! Voilà un vrai bonheur qui m’illumine : le talent de certains artistes.
26 août 2002

Léautaud : le plus attachant des bourrus


Livraison, hier soir, du Journal littéraire de Léautaud, en dix-neuf volumes, publié dans la décennie 50, pour l’essentiel, au Mercure de France. 1 500 francs (220 euros environ) chez un bouquiniste nantais : une affaire m’ouvrant la jouissive perspective d’une replongée dans cette fresque socio-intimiste des volumes XIII à XIX. L’œuvre majeure de Léautaud enfin dans ma bibliothèque. Je vais pouvoir rendre le volume XIII, emprunté voilà plusieurs années à Heïm et dont la lecture s’effectuait entre éclipses dominantes. Le plaisir de retrouver ces pages au papier épais, presque de chiffon, ces couvertures blanches, à la sobriété trompeuse pour qui se risque à les ouvrir, ce parfum de vieux bouquin bien conservé, à l’âge serein pour délivrer l’expérience d’une vie d’homme. Me reste à m’immerger totalement dans le monde de Léautaud : la galerie de portraits des gens qui comptent dans la littérature, ceux fustigés, les allusions à une actualité à recomposer.16 avril 2002
Lecture de quelques semaines de l’année 44 dans le volume XVI du JL de Léautaud : l’horreur ressentie et inscrite face aux massacres systématiques (comme celui ayant eu lieu en Pologne au début de la guerre et rapporté dans Combat) confirme la totale absence chez lui d’idéologie mortifère ou de complaisance envers celle qui prônerait de passer par le sang pour l’accomplissement de la doctrine défendue.
5 juillet 2005


A l’enterrement de Gide, et notamment lors de la vue du corps, moment prisé par l’écrivain, Léautaud ne peut retenir ses larmes : sincère chagrin pour la disparition de son confrère d’écriture ou conscience accentuée du temps qui passe et de sa fin prochaine ? Le temps des moissons de la Camarde dans nos contrées affectives ou amicales doit être particulièrement douloureux et angoissant lorsqu’on sait que notre moment d’être cueilli est naturellement (et si vite !) arrivé. Je pressens ce que seront ces décennies canoniques, si j’y parviens. Les remontées nostalgiques, les regrets de l’irréalisé, le sentiment de ne pas avoir embrassé pleinement chaque seconde et, peut-être, la sérénité de celui qui s’inscrit dans une histoire collective, au-delà de soi.
19 août 2002


Le Journal littéraire s’érige comme la forme d’écriture la plus en symbiose avec la trajectoire existentielle de Paul Léautaud : à son aune, selon une réactivité instinctive pour canaliser sa désespérance et prolonger une présence dans un monde abhorré. Diariste par plaisir avant tout, par besoin sans doute, mais peut-être aussi comme fidélité en actes à sa conception de l’art littéraire, non tourné vers soi-même dans l’attractive sphère de l’imaginaire, mais en prise avec la perception partielle, à brut, de son univers de vie, professionnel et affectivo-sexuel, de ses pensées en direct, sans la sécurité d’une mise à distance. Ne pas craindre la contradiction avec soi-même, l’outrance cathartique sur les autres, l’apparente incohérence d’une relation parcellaire, subjective et morcelée.
L’exemplaire harmonie entre ce témoignage écrit et ses entretiens radiophoniques laisse émerger le fond intentionnel de Léautaud d’une modernité involontaire. Le bougre misanthrope demeure comme auteur dans l’histoire littéraire par son Journal, essentiellement. Cette œuvre,
plus que toute autre, doit permettre de réhabiliter, de légitimer le genre diariste qui puise son attractivité dans ce qui peut apparaître, au premier abord, comme des défauts. Le côté tremblant qui sublime l’interprétation musicale se retrouve ici, en littérature, et offre une autre voie que celles de l’imagination peaufinée, de la structuration anticipée ou du lyrisme calculé. Ce direct littéraire accuse plus que tout autre l’écho de son auteur, dans sa capacité à être en écriture. De là un fondu qui fait du journal, simultanément, le creuset et l’œuvre. L’aune de Léautaud, avec ses envolées et ses mesquineries, ses inconséquences et ses engagements, ses transcendances et ses quotidiennetés, offre la plus humaine des oeuvres, celle qui se donne malgré sa faillibilité. La proximité littéraire, voilà qui n’est pas le moindre des paradoxes pour le reclus socialisé qu’il était.
4 octobre 2002
L'article sur Léautaud est également paru sur Agoravox
Pour voir le débat créé autour cliquez sur le mot "Agoravox" ci-dessus.


Michel Polac : au-delà de lui...

A propos de désespoir... Je me reconnais de plus en plus dans l’attitude intellectuelle de Polac. J’attends son Journal avec impatience.

Son passage chez Pivot a confirmé mes affinités : même tentation d’autocritique, de « haine de soi », même désespérance misanthropique, même « maladresse ». Mon point fort reste toutefois un authentique ratage de mon existence et un anonymat absolu. Aucune source de réjouissance pour moi, donc, alors que l’ami Polac peut afficher un beau parcours. Cela me pousse à poursuivre ces brouillonnes annotations, quitte à noircir complaisamment mon portrait.
16 janvier 2000


Oublié de noter mon sentiment général sur les pages choisies du Journal de Polac que j’ai achevé au château : si l’on trouve des passages savoureux, profonds, désespérés et tranchants, la tonalité du diariste n’est pas reproduite du fait de cette sélection. On ressent même parfois l’impression d’un conglomérat de pièces éparses d’où ne s’échappe aucune unité authentique. Passages fabuleux par la clarté de la langue, la qualité de la relation : les aventures de Cricri, de la Grande Sauterelle, etc., autant de bestioles blessées recueillies par Polac et sa Z., je crois. La profondeur de propos simples atteint des sommets.
21 juin 2000


Mitterrand et Revel : unis par l’intelligence

Pour les vingt ans de l’accession au pouvoir de feu Mitterrand, j’ai suivi avec délectation les deux derniers numéros de Conversations avec un Président réalisés par Elkabbach. Quels que soient les désaccords idéologiques ressentis, on ne peut qu’être séduit par la finesse intellectuelle de l’homme et du chef d’Etat en pleine possession de sa fonction. Une telle dextérité, alors que la maladie le tenaillait, force le respect.
Autre grand plaisir pour l’esprit, La Grande Parade de Jean-François Revel. Capacité implacable et brillante à démontrer et démonter la tentative insidieuse de réhabilitation de « l’utopie socialiste », après sa condamnation sans appel par les faits du communisme, par le lynchage du libéralisme.
Deux personnages que tout oppose, mais dont l’intelligence respective réconcilie dans la jubilation procurée.
10 mai 2001


Revel et Dali : tranchons, tranchons…

L’Académie française n’accueille pas que des pontes littéraires ankylosés, ou tout du moins rétifs à l’anticonformisme. La verdeur démonstrative de Revel en témoigne. La Grande Parade, que je déguste dans les transports, fouille le sujet sensible de l’horreur communiste (pour paraphraser Forrester) avec une efficacité argumentative de très grand talent. Revel va jusqu'à démontrer, textes à l’appui, les intentions de génocide inscrites dans les textes fondateurs du socialisme via Engels, Marx, Lénine, etc. Je ressors conforté dans une position maintes fois défendue, mais sans tout cet arsenal référentiel qui prouve sans conteste que communisme et nazisme sont tout autant responsables de crime contre l’humanité.
23h30. Alors que d’aucuns s’avachissent devant l’inanité récurrente du Loft, sorte de régression crétino-banale de la téléchions, j’entame dans quelques lignes la dernière page du Manus IX en inspirantes compagnies : entre Revel et Dalí, le cortex jubile.
J’évoquais les titres déjantés du peintre. Ainsi une toile de 1932 force le
respect de l’allumé talentueux : « Pain français moyen avec deux œufs sur le plat sans le plat, à cheval, essayant de sodomiser une mie de pain portugais ».
(…)
Engels préconise, en 1849, l’élimination des Hongrois en combat contre l’Autriche, et Marx, dans Sur la question juive, estime l’idéologie communiste capable d’instaurer « l’organisation de la société qui ferait disparaître les conditions du trafic et aurait rendu le Juif impossible ». N’est-ce pas le programme réalisé imparfaitement par Hitler ? La puissance de l’essai de Revel tient à ces multiples références, sans énervement littéraire, qui stigmatisent de façon définitive l’ignominie idéologique du communisme et de son cousin par alliance et affinité, le socialisme.
15 mai 2001