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29 mai 2025

Un Sisyphe tombal

 1er janvier

Je sens que mon temps est venu de laisser ce monde auquel je suis inadapté. Les tourments sont trop oppressants.

Sous la couette-linceul je reste étendu. Le silence. Me laisser gagner par la vieillesse si le mal ne m’emporte pas. A mon âge la plupart des Romantiques avaient disparu. Les Dumas, de Nerval, Baudelaire, Balzac, Delacroix… L’Armée des romantiques en quatre volets dépeint leurs pérégrinations artistiques dans la sève des jeunes années jusqu’aux désillusions du crépuscule. Le patriarche Hugo vivra quelques années politiques supplémentaires, mais les souffrances pétrissaient son cœur.

Retiré de tout, je n’ai évidemment rien de commun avec ces créateurs. Même le Charles Juliet du Vingtième cultive un relationnel. J’ai pour ma part méthodiquement éradiqué toute source humaine. Cela va continuer jusqu’à ma propre extinction. Journal de Juliet – 13 janvier 1982 : "Depuis l'adolescence, le besoin ne m'a pas quitté de partir en quête de ce que j'ai perdu sans jamais l'avoir possédé."

La lente désagrégation est en cours. Désocialisation, désintérêt pour quasiment tout, isolement forcené… les spécificités essentielles de l’humanité disparaissent en moi. Agonie sans retour. Vie sans horizon, désormais.

2 janvier

Quasiment pas dormi, agité par des tourments, un cauchemar avec suicides... j'ai eu du mal à me lever pour aller donner deux heures de cours dont je sors à l'instant. Je rentre. Je reste chez moi, comme tous ces jours. Dépérissement.

J’éradique toute forme d’espérance, anesthésie tout ressenti, errant aux confins de l’inexistant. Inapte à la vie, je meurs.

3 janvier

Sentir ses forces diminuer, la lassitude se systématiser, toute forme de joie disparaître à jamais. Me résigner à quoi : au néant ou au sordide… Je suis coupé des autres, j’en ai eu la confirmation la semaine dernière : tout s’est passé en prestation et à aucun moment je ne me suis senti moi-même. Quelque chose est mort en moi.

Et cette logorrhée qui tourne à vide… ne sortira jamais du néant dans lequel elle s’enfonce sitôt rédigée.

4 janvier

Que devrais-je faire ? Me vautrer dans la fange pour assouvir mes besoins sexuels ? Passer par-dessus bord ce qui m’a guidé pour reprendre la recherche effrénée de coups tirés ? Est-ce vraiment la fin d’existence que je veux ? Jouir sans attache et finir par en crever, comme Félix Faure [nom de l’avenue où je réside] ? L’ironie existentielle poussée jusqu’au bout… Je devrais donc renoncer à ce qui a été la quête d’une vie et faire comme si j’étais passé à autre chose, c’est-à-dire à la vacuité relationnelle orientée vers la seule satisfaction charnelle.

Peut-être que je ne vaux rien de plus que ces sordides histoires d’un soir de blafardes coucheries. Tuer tout ce dont je croyais être fait, depuis cette Rencontre, et régresser à l’avant, quand mon mal-être se dissimulait derrière une pratique démultipliée de la séduction intéressée. L’artificiel comme seule aspiration. Bien triste crépuscule.

5 janvier

Plus qu’un semblant d'existence. Vivoter ainsi jusqu’à la fin sans plus aucune joie de vivre, sans projet, sans avenir.

Rupture psychique pour sombrer dans une léthargie terminale, peut-être ce qui me guette.

Entre la tempête et d'obsédantes pensées, impossible endormissement. Je vais en devenir malade.

6 janvier

Jamais je ne me suis senti si à bout de tout, sans force, prêt à me laisser embarquer par la mort. Cette perte de sens a dû déclencher quelque chose en moi qui relève d'une forme de maladie mentale. Je devrais peut-être tout abandonner, ne plus me battre pour ce que je crois être mon aspiration et me laisser mourir.

Crâne en furie : il a ce prurit qui augure une nuit tourmentée. Je n'arrive pas à sortir ces pensées qui tambourinent. Tout ce pour quoi je sais être fait, je ne peux le vivre. Tout ce à quoi j'ai droit me révulse ou m'indiffère. Je me suis trompé d'existence ou pire, je n'aurai jamais dû naître.


7 janvier

Tout se bouscule en moi. Cette vie impossible donc gâchée. Le deuil dont je ne sors pas. L'anéantissement de toute vie sociale. L'impasse mortifère de cette mise à distance. Ne vaut-il mieux pas ne plus être, que subir cette infra-vie ?

11 janvier

Sombre soirée pour moi. On s'habitue à la non-vie, antichambre mortuaire.

12 janvier

Le monde m’est de plus en plus étranger.

13 janvier

Plus rien à écrire. J’aurai raclé le possible jusqu’à l’insignifiance expressive. Les années assèchent le flux et aseptisent le fond. Ne reste que la coquille.

14 janvier

Être en sursis : voilà comment je sens les quelques années qui me restent. Le plaisir de vivre avec projet, projection et jubilation présente a totalement disparu. Anéantissement de toute ma sociabilité. Seules les interventions professionnelles me contraignent à être encore en interaction avec mes contemporains. Pour le reste, la réclusion opère. La sentence fait son œuvre.

La fatigue qui s’abat sur moi dès que je remplis ces lignes ou que je lis Juliet confirme mon inappétence pour ce monde.


15 janvier

Être heureux doit être au-dessus de mes forces. Cas désespéré. Défaite actée. Il n’y aura rien que désillusion pour cette suite et fin d’infra-vie. Plus la force de rien. Même tracer ces poussives lignes n’engendre plus aucune créativité. Ressort perdu. Décrépitude galopante avec mutisme en ligne de mire.

16 janvier

Charles Juliet, le 28 juillet 1983, retour des sombres lignes qui résonnent tant en moi : « Las. Découragé. En cette zone de lucidité où tout se décolore, s’affadit, où la conscience de notre précarité, de notre impermanence m’écrase, me retire toute envie de faire quoi que ce soit. Il y a des années que je ne me suis senti pareillement médiocre, vide, inutile. »

Le 31 juillet de la même année il précise que son écriture se concentre sur la poésie et le Journal. Son impératif : « éliminer (…) les productions de l’imaginaire. Inventer, c’eût été pour moi mentir, et la seule idée de ce mensonge m’était intolérable. » Mon rejet du mastodonte éditorial, le ROMAN, rots de l’imagination qui ment complaisamment.

22 octobre 1983, sur la complicité outre-temps : « Des êtres que nous ne rencontrerons jamais, qui peuvent avoir vécu il y a plusieurs siècles, font ainsi partie intégrante de notre substance la plus intime, deviennent des compagnons de vie avec lesquels nous ne cessons d’échanger. » Pour moi il y eut Montaigne, Rabelais, Artaud et son Ombilic, Bloy et Léautaud, Céline et aujourd’hui Juliet.

Pages 88 et suivantes du tome IV, son rapport contrasté et évolutif à Lyon. «Je redoute cette ville inconnue qui m’offre ce soir un visage hostile. » Puis : « Une ville amène, vivante, lumineuse, ayant parfois l’air et la nonchalance d’une ville du Midi et dont on peut légitimement penser qu’elle est un lieu où il doit être fort agréable de vivre. »

« (…) ces soirs d’avril ou d’automne, place Bellecour, au moment où la nuit tombe, alors que la théâtrale colline de Fourvière se découpe en noir sur un ciel de tourmente, et qu’un ultime rayon de soleil veloute d’une lumière mourante les gris subtils nuages en tumulte, fouaillés par le vent. »

« (…) le contraste entre la vaste trouée que ménage un Rhône aux eaux parfois sauvages (…) et l’étroit couloir où stagne une Saône inerte, enserrée dans ses quais ».

Je devrais, en écho et en hommage à cette métropole cardinalement discrète, noter quelques instantanés, ressentis, émotions qu’elle a su engendrer.

17 janvier

Longue marche depuis le cours Vitton jusqu’au cimetière ancien de la Croix-Rousse pour passer un moment près de ma Blandine. Les bruyères et la plante grasse tiennent bon malgré le froid. Intense moment près d’elle. A chaque fois cette souffrance plus vive de me dire qu’elle n’est plus là. Cet "être de lumière" (expression de Musine) reste bien là, vivant en moi, mais me manquant atrocement chaque jour depuis qu’elle s’en est allée rejoindre le firmament.


19 janvier

Juliet – 25 février 1984 – "Tailladé. Terrassé. Redressé. Exalté. Une allégresse indissociable d'une souffrance qui me rappelle au tragique de la vie. Une ardeur à vivre exacerbée, alors que tout ce que je suis halète, crie, geint, exulte."

Me voilà plombé par un malaise nauséeux, dépossédé de toute énergie, comme si la vie n’avait plus rien à faire en moi.

Vu une moitié d’un documentaire consacré à l’actrice Sharon Stone. Comme souvent, désormais, je retrouve une figure médiatique familière dans mon adolescence et ma vie de jeune adulte sans l’avoir vue depuis au moins dix ans. Ce décalage temporel, avec le vieillissement inhérent, dans son cas peut-être suppléé par quelques interventions chirurgicales, m’anéantit. Une lassitude rongeante qui rend tout vain. Le mal-être atteint une telle profondeur qu’il rend indistinctes les parts psychique et physiologique. Et cette fatigue… une vieillesse déjà là.

20 janvier

Trump II, jour 1 : la frénésie présidentielle va s’incarner dans quelques dizaines de décrets pour signifier clairement à ses électeurs qu’il agit. Toujours cette personnalisation obscène de la chose politique qui trouve en lui un paroxysme dans un pays encore démocratique. Et l’UE ? Une serpillère prête à tous les compromis. Les Lagarde de la BCE et autres responsables de la Commission adoptent l’indigne louvoiement comme réponse à la brute américaine. Sinistre construction au ras du cloaque désormais. Quelques voix, notamment celle du si gaulliste de Villepin, appellent au sursaut européen. Insuffisant pour nous arracher à l’inertie mortifère.


21 janvier

Bourrasque de sang

Glace les cendres

Au feu du firmament

Se cisaille l'étrange

Je n'ai plus que la mort en ligne de mire. Jamais été dans un tel isolement. Plus de contact avec rien. L'illusoire s'ajoute au dérisoire, le dégoût à la répulsion. Crever, plus que ça de viable.

Le grotesque d’Ubu-Trump atteint la quintessence. Ses déhanchements sur un air de Village People alors qu’il agite un sabre pour singer sa puissance, résument le délire gesticulatoire.

Toujours cette extrême lassitude qui prend le dessus et me laisse sur la berge de mes propres réflexions. Je me liquéfie.

22 janvier

Chaque soir, après avoir tenté d'émerger du cercueil, je retombe au fond. Condamné à cette non-vie par incapacité à me supprimer d'un coup bref. Je sais pourtant ne déjà plus faire partie des vivants sans pouvoir me glisser chez les morts. Inapte à interagir je reste dans le silence, seul, noyé dans ce qui subsiste du passé avant que tout soit englouti pour l'oubli éternel.


24 janvier

La conspiration du silence, documentaire en plusieurs volets consacré aux multiples crimes de prédateurs sexuels ayant sévi plusieurs décennies dans l’Yonne et aux dysfonctionnements des principaux services de l’Etat, au premier rang desquels la Justice. L’incompétence, ou pire la complaisance, de magistrats a indirectement laissé prospérer ces tueurs et/ou pédocriminels en série. Le montage du doc est particulièrement efficace et montre des images glaçantes de ce département, de sa préfecture et de l’ambiance y régnant. Tout me rappelle étrangement (ou logiquement) les terres de la Somme et surtout de l’Aisne avec son prédateur désormais en cendre, l’abject Heïm.

Retour du vent tempétueux cette nuit. Ce défilé de semaines donne le tournis et ne m’apporte plus rien qu’une lassitude redoublée.

26 janvier

Quelque chose de flétri dans mon particulaire royaume. Toute cette légèreté anéantie par la dévastation : perte de ma Blandine. Cette peine dénature mon rapport à l’alentour, rendant plus aiguë et ingérable le penchant misanthropique qui couvait.

Tout le passé va s’effacer et rien de moi ne subsistera. Sans doute une forme de nihilisme intime que je ne parviens plus à dompter. Assister à son propre effondrement jusqu’à ce que le néant s’ensuive.

27 janvier

J'ai décidé de ne plus rien attendre ou chercher dans cette piteuse fin d'existence. Ma réclusion de vieillard sans aucun contact sera la forme de mon lent suicide.

28 janvier

Lorsqu'on ne trouve plus le sommeil c'est que seule la mort peut nous offrir le repos. J'ai trop cumulé de souffrances. Je ne tiendrai pas longtemps. Je me vide de toute pulsion vitale. Ne pas résister à l'appel de la Camarde. Elle seule sera ma compagne, pour l'éternité. Je ne laisse rien. Ni descendance, ni œuvre, ni quoi que ce soit. Je peux m'éteindre dans l'indifférence puisque c'est ce que j'éprouve pour ce monde. Étranger à tout. Le vide. Le néant. L'absolu rien.



04 avril 2023

Immonde état...

Tout ce qui se déroule incite à se retirer du champ humain. Les dirigeants criminels qui jouent avec la vie des autres pour assouvir leurs archaïques ambitions et combler leur ego grotesque, avec la complicité d'une partie de la population pour qui la "servitude volontaire", décrite par le fulgurant La Boétie, est devenue une raison d'être ; la dérive climatique qui rend dérisoire toute initiative à l'échelle d'un ou de quelques pays ; les manifestants et grévistes français qui s'acharnent dans leur pseudo révolution d'autruches... et tant d'autres facteurs qui pourraient s'agréger ici avec un peu plus de suivi de ma part.


Pétrifiant panorama qui impose un changement radical de fonctionnement de l'espèce humaine : l'anthropocène requiert une organisation politique à la hauteur de l'ère ouverte par notre genre vivant qui exploite, saccage et détruit massivement. Victor Hugo appelait en son temps à la naissance des "États-Unis d'Europe", mais la situation rend cette ambition, qui nous semble pourtant encore, pour nous Européens, inaccessible, trop timide et inadaptée aux défis imposés. Seule une gouvernance mondiale réelle - un Etat-Monde - pourrait atténuer la suite du processus provoqué par la frénétique activité humaine... Montaigne affirmait que ne rien faire constitue la première et la plus fondamentale des occupations, car elle se concentre d'abord sur l'acte de vivre : suivre ce précepte humaniste nous aurait fait économiser et mieux respecter les trésors de la Terre.


Nous voilà dans le chaos du changement climatique et des décérébrés aux manettes s'acharnent dans leur dérisoire, mais hautement criminel, déferlement militaire. Tant de vies, d'énergie et de moyens dédiés à la stérile folie de quelques-uns : voilà ce que devrait juger une juridiction pénale internationale, voilà ce que jaugeront, avec dégoût, les générations des siècles suivants si la dévastation engendrée par notre époque leur laisse la simple perspective d'exister. Honteuse arriération comportementale qui se déroule sans qu'individuellement on puisse influer en quoi que ce soit.


Alors modérer son rapport au monde aliénant reste la seule voie sans issue supportable.

24 février 2016

L'humanisme médical, ça vous grattouille ?

La pratique médicale du docteur Knock (Knock ou le triomphe de la médecine, pièce de Jules Romains, 1923) se fixe comme impératif de déceler le malade qui sommeille chez tout bien portant, incarnant ainsi la ligne anti-hippocratique de la démarche de soin. Le professeur Louis Portes, ambivalent président du Conseil supérieur de l’Ordre des médecins de 1942 à 1956 résume une tout autre philosophie thérapeutique qui doit régner lors d’une consultation, moment privilégié entre le soigné et le soignant : "une confiance qui rejoint librement une conscience". Le second, selon cette approche, devrait être reconnu et accepté par le premier pour l’exercice éthique de son savoir. La symbiose d’un patient s’en remettant totalement à la déontologie du médecin est-elle concevable pour la médecine contemporaine ?
Si l’impératif humaniste demeure un objectif de tous les instants dans cette discipline, les contraintes cumulées s’érigent comme autant de rappels à ce que doit être l’âge réaliste d’une médecine idéalisée.

L’humanisme, tel que défendu par Montaigne ou Rabelais, exige de considérer la personne humaine comme une fin. L’acte de soin, par essence, relève de cette attention de chaque instant. Raoul Dautry, en 1929, dans une allocution aux médecins du Réseau de chemin de fer de l’Etat, rappelle un principe professionnel fondamental : « (…) la meilleure façon de bien exercer son métier est de vivre quelque chose de plus grand que le métier lui-même ». Ce souci d’une démarche englobante trouve son écho antique chez Hippocrate de Cos : son serment amorce l’éthique d’une démarche médicale qui s’abstient « de tout mal et [de] toute injustice ». Le Conseil de l’ordre des médecins, loin de délaisser ce message primordial, lui a conféré un statut référentiel, à l’image de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen dans le domaine politique, et sa formulation sacralise l’humanisme exigé du soignant : « Je ne tromperai jamais leur confiance et n’exploiterai pas le pouvoir hérité des circonstances pour forcer les consciences. »
Au-delà de l’attitude humaniste propre au thérapeute, c’est bien le lien cultivé entre médecin et patient qui parachève le modèle de la démarche de soin à suivre lors d’une consultation, instant révélateur de l’état éthique de notre médecine.
Sans verser dans la dévotion évoquée dans Le Docteur Pascal d’Emile Zola (« Ces pauvres gens lui serraient les mains, lui auraient baisé les pieds, le regardaient avec des yeux luisant de gratitude ») le rapport entre ces deux êtres, en rencontre médicosociale, ne peut tolérer la méfiance. Certes, nous ne sommes plus à l’époque paternaliste de la médecine qui infantilisait le patient, mais pour que cette « confiance » trouve un répondant sincère, il faut qu’en face une « conscience » se dessine afin d’intégrer la complexité des ressentis de celui qui consulte. Kant prônait la réceptivité à la souffrance dans une distance maîtrisée et la mise en commun de la parole mutuelle. Là réside tout l’équilibre humaniste de la consultation.
Cette approche humaine offre à la discipline médicale l’opportunité de prendre en compte le discours du patient, tant dans son contenu que dans sa façon de l’exprimer. Cela contrecarre le portrait que Celse (Ier siècle) avait fait du chirurgien, technicien hors pair mais imperméable à son alter ego soigné : « il doit tout faire comme si aucune plainte du patient ne l’affectait ». Le patient ne peut plus être, aujourd’hui, celui qui endure sans mot dire. L’humanisme requiert l’écoute analytique, laquelle facilite le diagnostic et améliore la qualité de la décision thérapeutique. Le ressenti du soigné participe donc bien à l’élaboration de ce qui doit ressortir d’une consultation, premier acte déterminant d’une maïeutique médicale.
Tous ces préceptes déontologiques, que le plus célèbre représentant de l’École de Cos ne renierait pas, ne peuvent trouver leur envergure moderne qu’en tenant compte des contraintes actuelles, lesquelles donnent un visage plus réaliste à cet humanisme invoqué.

Les outils techniques à disposition du soignant se sophistiquent et se diversifient au point de parfois phagocyter la part de l’humain dans le processus de soin. Le philosophe grec Platon rappelle que la médecine est une « teknê » qui, tout comme l’éducation, figure parmi « les Arts du Salut ». La facette technique ne peut évidemment pas être ignorée : il revient au médecin de la contrôler afin que cette aide précieuse, mais sans âme, ne porte pas atteinte à ce qu’il convient de sanctuariser comme dimension relationnelle et, au contraire, s’articule avec cette dernière pour une bénéfique complémentarité. Nicole Lafont (interniste et psychiatre) ajoute, dans une formule incisive, que le médecin doit, à tout prix, éviter de devenir « l’outil de ses outils ».
Là où la maîtrise du médecin s’amenuise, au point parfois de détériorer la consultation, c’est face aux pressions économiques et aux tâches administratives croissantes qui grignotent ce temps médical essentiel, aujourd’hui un gros quart d’heure en moyenne par patient selon une enquête (2006) du ministère de la Santé. L’organisation financière du système de santé s’accommode, depuis des décennies, d’une situation déficitaire : certains prévoient un déficit annuel de l’assurance maladie de 100 milliards d’euros en 2020 (DEA de Florian Mayneris à l’EHESS sous la direction de Thomas Piketti, 2004). Sans prise en compte humaine dans le processus soignant, la réalité financière pourrait atteindre gravement notre généreux système de santé. La bonne gestion des deniers publics ne s’oppose d’ailleurs pas au respect du patient, lequel peut, en parallèle, comme citoyen, apprécier la manière dont ses prélèvements sociaux sont utilisés par le secteur médical.
Cette exigence, qui sort la médecine d’une tour d’ivoire éthérée, se retrouve sous une forme plus contestable dans ce que le patient attend de son médecin, influencé par la consultation préalable de sites sur Internet qui peuvent faire germer ou hypertrophier une hypocondrie latente chez l’internaute-patient au point, parfois, de pratiquer l’automédication. Là se niche l’atteinte la plus grave à la confiance qu’un patient devrait avoir pour son interlocuteur sachant dans l’univers réel. Le pseudo savoir glané sur la toile parasite le contenu de la consultation en obligeant le médecin à déconstruire les apriorismes de l’impatient ausculté. Cette factice connaissance pollue la médecine humaniste par une suspicion pavlovienne qui incite, parfois, à saisir la juridiction compétente. C’est donc aussi au patient de respecter les règles du contrat déontologique qui régit toute consultation, sous peine de rendre adversatif et contreproductif cet instant crucial d’échanges.

 « L’humanisme médical doit vivre avec son temps » rappelle l’Académie de médecine. Il lui faut trouver une voie en phase avec les impératifs qui font de cette activité humaine l’une des plus sensibles aux évolutions socio-économiques. Ce chemin doit être balisé en responsabilité partagée, même si le soignant, en « conscience », insuffle une orientation décisive.
L’humanisme survivra-t-il, en médecine, lorsque le diagnostic sera à la portée de l’intelligence artificielle consultable à distance à tout instant pour une performance désincarnée ?


17 août 2010

Viser la tête !

Vingt ans d’écriture, depuis la Guerre du Golfe. Extraits d' "Abécédaire d'un pamphlétaire au fil du temps"  (l'intégralité se trouve ici) :

A comme Amants enlacés, tableau de Klimt
Phagocytose plus ou moins digérée de deux humanoïdes en rut. (1996)

B comme Betancourt (Ingrid)
Otage héroïque dont l’entendement a vite décliné après sa libération. Dès qu’on lui présentait l’acronyme F.A.R.C., elle s’écriait : « Flouze A Réclamer Comptant ! ». (2010)

C comme Camarde (La)
A l’enterrement de Gide, et notamment lors de la vue du corps, Paul Léautaud ne peut retenir ses larmes : sincère chagrin pour la disparition de son confrère d’écriture ou conscience accentuée du temps qui passe et de sa fin prochaine ? Le temps des moissons de la Camarde dans nos contrées affectives doit être particulièrement angoissant lorsque notre moment d’être fauché s’approche. Je pressens ce que seront ces années canoniques, si j’y parviens : les remontées nostalgiques, les regrets de l’irréalisé, le sentiment de ne pas avoir embrassé à plein chaque seconde et, peut-être, la sérénité de s’inscrire dans une histoire collective, au-delà de soi. (2002)

D comme De Gaulle (Charles)
Général ayant connu des débuts difficiles, notamment par une difficulté extrême à se faire entendre des Français : quatre terribles années pour son Appel et douze ans pour son discours de Bayeux. Lui, au contraire, a parfaitement compris les démons de son peuple : une épuration, mais pas trop longtemps, une décolonisation, mais pas trop vite, la chienlit, non ! Le gaulliste demeure encore aujourd’hui le déguisement préféré de nos politiques. (2010)

E comme Elephant Man
L'œil gauche tendance flou, l'écoulement purulent pointe au coin de la prunelle ; je laisse remonter, comme de petits vomissements mentaux, les vapeurs d'Elephant Man. Mes tendances comportementales, sous une carapace à peu près potable, m’assimilent davantage, le temps s'égrenant, au monstre éperdu. Ma face cachée se crispe en terrifiante déliquescence. (1994)

F comme Fesses de femme
Au creux grisant de leur courbure, je goûte au ferme rebondi dont la nature les a dotées. Charnues, oui, nous pouvons l’inscrire. Certes, elles ne m’ont pas encore accueilli jusqu’au tréfonds de leur embouchure, mais j’y parviendrai par l’alliance de la douceur et de la détermination.
La teinte nacrée, la texture de soie chaude, elles ont la discrétion des vierges contrées et la complicité d’adolescentes assoiffées.
J’y exerce mes sens exacerbés jusqu'à l’heureuse perdition : je les mire dans leur frémissement, je les sens brûlantes sous mes phalanges, j’ois leur enchanteur ballottement, j’inspire la fragrance de la raie en ébullition et je reprends des saveurs de leur fraîche rose des vents...
Oui, je l’avoue, je les aime ! (1996)

G comme Gassman (Vittorio)
Emporté par la Parque, il a déjà son éternité assurée dans le patrimoine cinématographique mondial. Toutes ces figures incarnées, une capacité à l’excellence multiforme, deux chefs-d’œuvre me reviennent comme des joyaux : une comédie où il virevolte dans la peau tannée d’un démon déjanté ; dans la teinte dramatique, ce personnage schizophrène entre le mari exemplaire, posé, brillant, de Catherine Deneuve, et l’autre, le fou à la pastèque que l’on cache au grenier et que le neveu découvre dans l’œil de bœuf. Vision saisissante du malade qui tire la langue et se repaît du gros fruit juteux. (2000)

H comme Habache (L’affaire)
Nouvelle embrouille dans l'Etat socialiste. Georges Habache, leader terroriste du FPLP (Front Populaire de Libération de la Palestine) est accueilli sur le sol français pour se faire soigner les boyaux de la tête. Version officielle : décision prise par quelques hauts fonctionnaires sur la demande expresse de Georgina Dufoix ; aucun des ministres n'était au courant. La presse, toute excitée, graisse ses caractères, l'opposition charge ses canons, le parti socialiste tortille du fondement, et l'Etat saigne ses lampistes.
La France vient encore de tendre son cul à la scène internationale et de recevoir sa dose en plein dans le mille. Ni première, ni dernière fois. L’inconséquence des hautes instances politiques n'est certes pas nouvelle, mais l'accélération du processus de déliquescence des mécanismes de l'Etat prend un tour inquiétant. (1992)

I comme Internet
Incite à la débauche : bien plus facile de se connecter à un site pornographique (vu ce soir Kaléidoscope qui rassemble des photos dénudées de célébrités francophones (Adjani, Kaprisky, Caroline du Juste Prix, etc.) et étrangères (Demi Moore, différents mannequins…) qu’à un site culturel comme Gallica. Si les photos des stars et vedettes féminines apparaissent assez facilement, l’introduction aux Essais de Montaigne, dans son édition originale, peine à se dévoiler sur l’écran. La numérisation des pages (quinze millions disponibles d’après l’accroche) favorise une rapidité d’exécution mais alourdit considérablement le transfert puisqu’elle fait de textes des images. Résultat : après trois pages demandées successivement (comprenant la couverture et la page de titre), l’ordinateur m’a informé d’un souci technique. Impossible d’aller plus en avant dans Michel de la Montagne. Dépité, je suis retourné renifler les monts mammaires et de Vénus des Béart, Cachou, Winter and Cie.
Voilà comment on fait des obsédés ! (2000)

J comme journalistes
La belle bête Tapie aurait-elle rendu l'âme ? Ce n’est évidemment pas un enfant de chœur aux dentelles catholiques, mais je suis instinctivement porté à me mettre du côté de celui qui est exposé aux charognards médiatiques.
Quel journaliste peut s'arroger le droit de lyncher, d'écharper et d'achever l’agonisant ténébreux ? L’infection de certains milieux de la presse pourrait bien surpasser celle de l'affairiste. (1994)

K comme King (Rodney)
L'impérialisme américain, prétendument détenteur du bonheur de l'homme, en a pris un grand coup dans l'aile depuis quelques jours. Rodney King, homme de couleur s’il en est, se trouve en période de mise à l'épreuve suite à une affaire de vol à main armée. Le bougre ne trouve rien de plus sérieux que de commettre un excès de vitesse. Quatre policiers blancs, en mal de défoulement, profitent de l'occasion pour s'accorder du bon temps : en clair, du tabassage de noir désobéissant. Film amateur de la scène : les policiers se retrouvent comme accusés au tribunal devant un jury blanc et sont acquittés. Ni une ni deux, Los Angeles s'embrase depuis ses quartiers pauvres : l'émeute prend des proportions cataclysmiques. Des morts par dizaines (tuerie par balles, lynchages, incendies) des blessés par milliers, des destructions pour trois milliards de francs (cinq mille bâtiments en cendre) : les p'tits gars ont fait du bon boulot. Bush envoie marines et militaires : le calme revient progressivement. Avant de faire accroire que son pays est le nombril du Nouvel Ordre international, le président américain devrait s’intéresser aux carences éthiques qui minent son pays. (1992)

L comme Liquéfaction
Je me dépassionne de tout ce qui pouvait un chouïa justifier mon existence ou tout au moins me la faire tolérer. Ma phase de liquéfaction s’amorce... (2001)

M comme Maradona (Diego)
Dieu déchu du ballon, il fait un gros pipi bien dopé à la FIFA, histoire d'épicer un peu la ronronnante coupe du monde de football sise aux United States. Aussi doué que le coureur Ben Johnson pour la récidive, passant sans difficulté de l'herbe du terrain à de la blanche en rail, il a été définitivement remercié pour ses fulgurances à la baballe et renvoyé dans sa fumeuse Argentine. (1994)

N comme Nietzsche (Friedrich)
Refuge spirituel de taille avant de laisser mon cérébral pondre ses crottes oniriques. Quelques pages de sa Généalogie de la morale pour creuser les origines des notions du bien et du mal. A la fin de son avant-propos, le penseur allemand doute de la lisibilité de certains de ses écrits, notamment ceux constitués d’une suite d’aphorismes. Il décèle une tare de taille dans la démarche intellectuelle de chacun : l’absence de « rumination » de la pensée ingurgitée. L’aphorisme est la partie conviviale (donc émergée) de l’iceberg dont il faut reconstituer le corps pour en saisir toute l’amplitude et la profondeur. Zarathoustra reste ainsi dans l’ombre pour ses neuf dixièmes. (2001)

O comme Opacité financière
Intervention sans panache du Premier ministre luxembourgeois, celui que d’aucuns voyaient comme possible premier président de l’UE. Juncker vient de carboniser son éventuelle légitimité à ce poste futur, si le fonctionnement institutionnel change un jour.
Sa défense de l’opacité financière de son bout de territoire confine à l’indécence technocratique en ces temps de chaos boursier. Sans doute qu’il peut se permettre la condescendance offusquée puisque l’argent sale, accueilli dans les officines bancaires, dispensera le Luxembourg de toute perdition à l’Islandaise.
Il n’empêche. La France doit-elle perpétuer cette complaisance à l’égard de ses petits voisins (Suisse, Monaco, Luxembourg) ou doit-elle exiger un coup d’arrêt du secret bancaire comme principe et, en cas de refus, rompre tous les accords bilatéraux ? (2008)

P comme Passion amoureuse
Plus belle que jamais dans une petite robe noire à hurler (comme le loup de Tex Avery), toujours aussi fofolle et agréable. Je ne peux expliquer combien sa présence est une extase de tous les instants, elle m’enchante par sa fraîche vivacité, elle m’enivre par sa féminité transpirante. Je voudrais pouvoir ne jamais la quitter un instant, profiter à mille pour cent de chaque moment en sa compagnie. Son effet sur moi ne tarde jamais : le misanthrope renfrogné devient joyeux, festif, drôle voire délirant. Et je la fais rire, ce qui me ravit chaque fois. Si j’avais pu être lié à elle par le sang, par les sentiments réciproques, mon état d’esprit, mon rapport au monde en eurent été bouleversés. Mais, comme souvent, je demeurerai sur la berge. (2000)

Q comme Quête religieuse
Vénalité exercée sous l’emprise de la honte. (2010)

R comme Rabelais
Rabelais, renais ! ils amplifient leur folie : progrès technique sans éthique mine l’âme… (2009)

S comme Soleil
Petit film scientifique sur les secrets du soleil. Magnifique découverte de l’histoire de cette quête de connaissance sur l’astre. Une mise en perspective du colosse en fusion-ébullition qui relativise tout le reste. A ces échelles, l’histoire de la terre, n’abaissons même pas l’angle à l’humaine, n’est qu’un épiphénomène. Quelle beauté saisissante que ces éruptions solaires, ces tempêtes magnétiques, ces forces incommensurables qui se déchaînent. De ce chaos, toujours recommencé, les neutrinos en nombre astronomique permettent la vie.
Une grande leçon de modestie, d’humilité lorsqu’on songe à la fragilité inouïe de notre système solaire et à l’ordonnancement du tout. Si l’humanité avait un tant soit peu l’objectif de perdurer sur une durée infinie, elle devrait s’exiler d’ici un à deux milliards d’années dans un autre système, le nôtre étant voué, après la fin en forme d’apogée du soleil, à devenir une naine blanche. Certes les durées avancées sont hors de l’échelle humaine, et semblent absurdes à évoquer. Il convient au moins de le savoir, ce qui fait la caractéristique de notre condition. Impossible maîtrise, mais conscience du tout. (2000)

T comme Techno (La)
Musique hormonale par excellence, elle provoque des trépidations corporelles. Les décibels flirtent avec les sommets, au point de contraindre le cœur à tressauter au rythme de la mélodie en cours.
Etuve chauffée du jeune monde en transes : on imagine aisément le plaisir paroxystique de l'allumé psychotique déterminé au massacre à la Rwandaise. Les flashes blancs découvriraient quelques viscères au rouge. De la mélodie organique pour fêlé du ciboulot. (1994)

U comme Ubiquité stellaire
Le Bring on the night de Sting sur scène, avec un virtuose des blanches et noires, vous envoie vers l’ubiquité stellaire, des ondes musicales comme un voyage à la vitesse des sens, tous azimuts, sans limite, inénarrable décollage vers les cimes de l’impro, chef d’œuvre incarné des élancements rythmés. (2008)

V comme Vengeance
Ce matin, dans la pommeraie, nous découvrons la piscine éventrée par des branleurs de seconde zone. La rage nous prend au ventre. Des envies d'os brisés et de gueules en sang montent en nous. Nos tripes sont incandescentes.
La sanction sera plus subtile. Après repérage de l'ouverture par laquelle ils se sont glissés, nous la truffons de tessons de bouteilles pour honorer leur prochaine visite. Si intention récidiviste il y a, les chairs tailladées rabougriront ces piètres merdeux. (1991)

W comme Webunivers
Internet ne fait qu’amplifier les divergences, chacun propageant sa conception sur la toile sans jamais s’essayer à comprendre l’ennemi déclaré. Triste farce du « village planétaire », oxymore idyllique que la seule évolution des communications et du transport ne pouvait réaliser. Quoique, si ! bien sûr, c’est un dangereux Clochemerle avec six milliard de villageois qu’ont enfanté les déplacements frénétiques et le webunivers. (2009)

X comme XXIe siècle
Dernières heures de cette année 2001 qui ne nous aura pas offert l’Odyssée de l’espace, mais les abysses barbares. Si on la retient comme l’année d’entrée dans le XXIe siècle avec, pour une fois, conjonction entre la logique numérologique et les aléas historiques, elle se hisse aussi comme parangon des penchants les plus primaires de l’être humain. Pauvre monde englué pour longtemps encore dans ses travers toujours recommencés. La gorgone à deux têtes Bush-Laden n’obéit qu’à deux motivations : dominer et posséder. Du classique depuis les grottes cromagnonnes ! (30 décembre)

Y comme Yougoslavie
Le potage yougoslave m'indiffère totalement. Le scénario ne bouscule pas trop mes tripes. Je n'essaye même pas de retenir les noms barbares des hordes ennemies : aucun Saddam Hussein ne vient, flamboyant, éclairer le sinistre tableau. Les militaires onusiens avaient été priés, par un petit chef perdu, de n'intervenir, avec toute la fermeté d'un bleu, que lorsque les parties ennemies ne se tireraient plus dessus. Sir Fanfan Mité est venu, poitrine tombante en avant, tel un condottière sur son hélico, libérer des forces maléfiques et des mauvais courants l'aéroport de Sarajevo. Rien à faire : ça me fait toujours bâiller. (1992)

Z comme Z.I.
Passage par les zones insalubres d'Aubervilliers : errance des passants, laideur des bâtiments, grisaille générale qui se répand comme une sale peste. (1991)