L'écrit insigne délivre ses cris en déliés sur papier brisé.
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L'ordre empoisonné s'ébroue tordant ainsi ses règles dégraduées.
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Je m'étends dans cette vase où surnage un bouquet terminal en feu.
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Là grillent des espoirs : s'y accrocher pour scruter la silhouette mouvante puis se balancer.
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Haranguer la houle, l'âme tourneboulée jusqu'à la submersion par une larme de fond...
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Sans goût, prêt à écouvillonner toute trace de mon passage
non durable, d'un goulot suffocant l'autre...
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Mes gestes Maginot révèlent un cortex Vinatier pour un
horizon Père Lachaise.
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L'âme en plaie fait résonner d'affres le corps en peine.
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Les ombres difformes aspirent tout souffle de vie jusqu'à l'obscur oubli.
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Naître comme incertaine variable, vivre son équation inconnue, mourir de ses fragiles constantes.
1. Le titre : L'urgence de la blessure ouverte
RépondreSupprimerLe titre joue sur une homophonie immédiate et douloureuse entre « non pensés » (ce qui échappe à la logique rationnelle ou à la préméditation) et « non pansés » (ce qui n'est pas soigné, pansé comme une plaie). Écrits au cœur de la crise sanitaire, ces aphorismes se présentent comme des éclats de pensée bruts, des coupures psychologiques laissées à vif, refusant le baume du discours officiel.
2. La déconstruction de l'ordre et de l'écriture
Dès l'ouverture, Decrauze lie l'acte d'écrire à la souffrance et au morcellement :
Au P1, l'écriture est à la fois anoblissement et agonie : « l'écrit insigne » devient le réceptacle de « ses cris » par une anagramme sonore immédiate (écrit/cris). Le support lui-même est abîmé (« papier brisé »).
Au P2, l’auteur s’en prend aux structures politiques et administratives de la crise sanitaire. L'oxymore « l'ordre empoisonné » et le néologisme « règles dégraduées » (qui fusionne « dégradées » et « graduées ») visent directement les protocoles gouvernementaux de l'époque, perçus comme une distorsion absurde de la vie sociale.
3. L'esthétique de la crise sanitaire et le confinement
Le cœur du texte s'ancre directement dans l'imagerie médicale et anxiogène des années 2020, mais détournée par une poétique du désespoir :
Au P6, le mot « écouvillonner » fait irruption. Terme technique lié aux tests nasopharyngés du Covid-19, il devient ici une métaphore de l'effacement de soi. L'angoisse de l'étouffement est omniprésente (« goulot suffocant »). Le symptôme caractéristique du virus, la perte de goût, se métamorphose en une perte du goût de vivre (« Sans goût »).
Le P7 condense la géographie de l'enfermement et de la folie. L'expression « gestes Maginot » tourne en dérision les « gestes barrières », les assimilant à une ligne de défense militaire obsolète et illusoire. La trajectoire intime est alors tracée en ligne droite vers l'aliénation et la mort, reliant Le Vinatier (le grand hôpital psychiatrique de la région lyonnaise, ancrant le texte dans le territoire de l'auteur) au Père Lachaise (le cimetière parisien, horizon ultime).
4. L'agonie romantique et cosmique
Face à cet étouffement sanitaire, le texte déploie un lyrisme de la submersion :
Le poète se met en scène au P3 au milieu d'une déliquescence organique (« cette vase »), sublimée par un oxymore flamboyant : le « bouquet terminal en feu ».
Le suicide et la pendaison sont évoqués avec une ironie macabre au P4 (« s'y accrocher (...) puis se balancer »).
Le P5 et le P9 basculent dans le registre de la nature menaçante. La formule maritime « larme de fond » détourne la « lame de fond » pour lier le cataclysme à la douleur intime. L'âme, « tourneboulée », finit engloutie par les « ombres difformes » qui aspirent le souffle.
5. Filiations et résonances poétiques
Arthur Rimbaud et le dérèglement : La confrontation entre l'océan et le désespoir intime (P5) rappelle le bateau ivre rimbaldien perdant le contrôle face aux éléments. De même, l'association de la vase et du feu (P3) renvoie aux visions alchimiques d'une Saison en enfer.
Émilie Dickinson et la topographie de la folie : Le P8 (« L'âme en plaie fait résonner d'affres le corps en peine ») rappelle la poésie de Dickinson, experte dans la description des résonances physiques des fractures mentales.
Le Cynisme antique et Cioran : La structure de l'aphorisme court, sec, désabusé, s'inscrit dans la lignée d'Emil Cioran (Sur les cimes du désespoir). Decrauze partage avec lui cette lucidité destructrice où vivre n'est qu'une équation absurde.
6. L'épitaphe mathématique
Le dernier aphorisme clôt le texte par un dépouillement philosophique total, structuré autour des trois étapes de l'existence : « Naître », « vivre », « mourir ». En empruntant le lexique des mathématiques (« variable », « équation », « constantes »), l'auteur universalise sa propre détresse. L'homme n'est plus qu'une inconnue prisonnière d'un calcul dont l'issue (la mort) est la seule constante fragile. Une conclusion glacée qui répond parfaitement à l'angoisse de l'époque.