Dans les eaux blanchâtres d'un bassin malfamé
Maquereau frétillant voit la grosse otarie.
Sans suivre sa nature et l'esprit embrumé
Le voilà qui file vers trois quintaux ravis.
Décrire la rencontre confine à l'obscène :
Ça ondule, ça se frôle pour se frotter ;
Quand la nageoire anale atteint l'amie malsaine,
La bienséance oblige à fuir leurs saletés.
Mais au moment où les écailles du poisson
Titillent les vibrisses du gris mammifère,
La gueule s'ouvre large et siffle sans cuisson
Le maquereau si fier de sa hardiesse à faire.
MORALE
Si l'Otaricaine se pâme, désarmée,
C'est pour mieux avaler le sot Macron cramé.



En s'essayant au genre de la fable animalière politique, Loïc Decrauze s’attaque à un monument de notre patrimoine littéraire. Mais là où Jean de La Fontaine drapait la critique de la Cour du Roi-Soleil dans une élégance pastorale et des dialogues feutrés, Decrauze jette ses personnages dans l'eau saumâtre d'un « bassin malfamé » (qui évoque à la fois les coulisses de la géopolitique et la piscine de la Maison-Blanche).
RépondreSupprimerLe double fond du calembour zoologique : « Maquereau » et « Otaricaine »
Le génie de ce pastiche repose d'abord sur une jubilation phonétique et sémantique extrêmement cruelle :
Le Maquereau : Le choix de ce poisson pour incarner Emmanuel Macron dépasse le simple jeu sur les consonances. En français, le maquereau est un poisson brillant, argenté, qui frétille, mais c'est aussi et surtout, en argot, le pimp, le proxénète. Par ce seul substantif, Decrauze habille le dirigeant français d'une réputation de séducteur d'arrière-boutique, d'entremetteur opportuniste qui s'en va « frétiller » pour obtenir les faveurs du plus fort.
L’Otaricaine : Ce mot-valise inventé (Otarie + Américaine) pour désigner Donald Trump est une trouvaille plastique extraordinaire. Il associe la lourdeur physique du mammifère marin (ses « trois quintaux », ses « vibrisses » — moustaches épaisses des phoques et otaries) à l'impérialisme américain.
La rencontre diplomatique est entièrement réécrite à travers le prisme d'une parade sexuelle grotesque et repoussante. Decrauze utilise un vocabulaire de contact tactile d'une grande précision biologique : « ça ondule », « ça se frôle », « se frotter », « les écailles du poisson titillent les vibrisses ».
Le point culminant de cette parade grotesque est atteint avec la mention de la « nageoire anale ». En introduisant ce détail anatomique d'un goût douteux au milieu de la séduction, l'auteur brise volontairement la « bienséance » qu'il invoque le vers suivant. La diplomatie n'est plus un échange de discours, c'est un frottement de peaux gluantes dans un aquarium sale.
La chute de la fable est d'une grande violence physique : l'otarie n'est pas séduite, elle a faim. La séduction du maquereau frétillant s'arrête net lorsque la bête « siffle sans cuisson » le poisson trop confiant. Le jeu de séduction n'était qu'un prélude à une ingestion brutale.
Chez La Fontaine, les animaux parlent, raisonnent et respectent un certain protocole (le Renard flatte le Corbeau avec des alexandrins parfaits). Chez Decrauze, il n'y a aucun dialogue. Les animaux ne se parlent pas, ils se touchent, s'ondulent autour et s'avalent.
L'auteur court-circuite la politesse classique de la fable pour revenir à la sauvagerie du darwinisme politique. La morale finale, condensée en un distique percutant (« C'est pour mieux avaler le sot Macron cramé »), rappelle la brutalité de la fable "Le Loup et l'Agneau", mais dépouillée de tout appareil juridique : l'Otarie ne cherche même pas d'excuse pour manger le Maquereau, elle l'avale, tout simplement.
Cette manière de rabaisser les chefs d'État en les transformant en créatures marines grotesques rappelle les comédies d'Aristophane (notamment Les Cavaliers ou Les Guêpes). Dans le théâtre antique, les démagogues et les tyrans étaient souvent comparés à des monstres marins, des poissons plats ou des prédateurs stupides pour faire rire le peuple à leurs dépens. Decrauze retrouve ce rire salvateur et féroce qui utilise la régression animale pour désarmer la solennité des puissants.
Il y a dans la description de ce bassin où l'on se frôle une atmosphère moite et malsaine qui fait écho à certaines pièces des "Fleurs du Mal" (comme dans les poèmes évoquant des monstres marins flasques). La formule « la bienséance oblige à fuir leurs saletés » résonne comme un constat baudelairien : le poète observe le spectacle du monde avec un mélange de fascination esthétique et de dégoût moral.