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08 avril 2021

Chiche ! Monsieur Doucet : végétalisons !

 

Projet Nexity au 191 avenue Félix Faure - Lyon

Au coin de l'avenue Félix Faure et de la rue Meynis (troisième arrondissement) se prépare une opération immobilière de poids, et ce malgré la lyonnaise ère écologique : un immeuble atteignant les trente mètres, pour sa partie la plus haute, jetterait son ombre bétonnée sur la cour de récréation de l'école élémentaire juste en face. Ses petits bâtiments classés seraient alors inesthétiquement surplombés.

 

L'école élémentaire classée située en face

Une archaïque pradélisation de ce coin de Lyon se prépare, donc... Pour les non-Lyonnais, petite digression d'histoire communale : Louis Pradel dit "Zizi béton", à la tête de la capitale des Gaules de 1957 à 1976, eut la charmante idée de faire passer l'autoroute Paris-Marseille au cœur de la ville et d'ériger le hideux pôle d'échanges multimodal qui défigure l'espace alentour de la Brasserie Georges, institution culinaire et merveille architecturale. L'infect "plat de nouilles" grises avait alors l'apparence de l'irrésistible modernité. Rappelons également, pour finir de croquer cette laide politique urbanistique complaisamment soutenue par la presse locale (Le Progrès de Lyon d'alors) que le maire Pradel envisageait de détruire les quartiers d'époque Renaissance du vieux Lyon. Sans le combat de Régis Neyret pour éviter ce patrimonocide, nous aurions peut-être une enfilade de parallélépipèdes verticaux à l'indigeste sauce béton en lieu et place d'un ensemble classé au patrimoine mondial de l'humanité ! Heureusement, pour l’intégrité et le rayonnement de Lyon, le ministre de la Culture Malraux s'empara de l'affaire…

Vue d'en haut, état actuel.

Eh bien ! voilà ce que je vous demande aujourd'hui, à l'échelle d'un quartier, Monsieur Doucet : ne pas laisser se construire cette verrue immobilière manifestement trop haute pour respecter l’esprit de la loi.

 Oui, la faille juridique à cet inadapté projet Nexity semble exister : dix-sept places de parking prévues pour... trente-quatre logements ! Comment le permis de construire a-t-il pu être délivré le 2 mars dernier ? L’article R. 111-25 du Code de l’urbanisme dispose que « le permis ou la décision prise sur la déclaration préalable peut imposer la réalisation d'installations propres à assurer le stationnement hors des voies publiques des véhicules correspondant aux caractéristiques du projet » L'un des points faibles de ce quartier tient justement à la difficulté d’y trouver une place pour son véhicule (je n'ai pas ce souci ayant choisi de ne jamais passer mon permis de conduire et de faire mes deux mille kilomètres de vélo'v par an) : cet aberrant projet ne fera que multiplier les stationnements sauvages et les voitures qui tournent, tournent et tournent pour dénicher un coin libre. Le plan local d’urbanisme est-il si laxiste qu’il autoriserait la construction d’un mastodonte ne proposant une place de parking qu’à un occupant sur deux ? Y aurait-il de tels intérêts financiers en jeu que cela dispenserait de respecter une règle de bon sens ?

 

A droite se dresserait l'immeuble de 30 mètres

Alors voilà, Monsieur Doucet : Lyonnais depuis 1999, ayant fréquemment déclaré ma flamme à cette ville de cœur, je me permets d'interpeller votre fibre végétalisante et d'appeler à la mobilisation écocitoyenne contre ce très contestable projet. Préemptez la parcelle n°6 du cadastre et faites naître un vrai "petit jardin" qui ne renifle pas trop la "fleur de béton" et ne se limite pas à ce qui est concédé par les promoteurs : une malheureuse bande de quatre mètres de large sur l'un des flancs du colosse immeuble.

 

Permis de construire délivré

Une pétition est en cours de diffusion pour tenter d'éviter cette anachronique bétonisation.

13 octobre 2007

Langue à croquer !

Timour Serguei Bogousslavski et sa Morue de Brixton m’offrent quelques plaisirs stylistiques. Ce récit d’une vie mouvementée, en rupture avec une société saisie au scalpel, pourrait m’inciter à convertir mon témoignage chronologique en cohérence littéraire. Pas encore mûr pour cela. La distance temporelle fera peut-être émerger des détails et affûtera mes propos comme ceux de ce « jeune écrivain de quatre-vingt-quatre ans » en 1998, ainsi que l’annonce la quatrième de couverture de ce pavé aux joyaux incisifs.

A l’avenant : « l’Auriol frottait le trône de son cul social, et j’eus plaisir à me souvenir d’avoir, par élan poétique et mépris d’aristo, pissé, à Alger, dans le tiroir de son bureau ».

Pour souligner l’abjection du corps judiciaire faisandé, une charge pamphlétaire du plus bel effet : « Conscient de l’aspect terrifiant et funèbre de son rôle, monsieur le procureur vêtait de noir sa viande que l’on devinait molle sur des os pleins d’orgueil. Après avoir servi le Pétain et sa bande et croqué quelques juifs, il ne rougissait pas d’avoir pendu au mur le noble et fier tarin du général de Gaulle, et il demeurait blême. »

Et comme une implacable généralisation : « Dans le soupir j’appréciai l’esthétique nette et sure de l’état fonctionnaire : un peu de blé dans le goulot et le pantin fonctionne. »

Lucidité inaltérable : « les crimes, les iniquités, les corruptions étant inséparables de l’action politique, seuls les hommes définis par ces actes ambitionnent de s’y adonner et y réussissent. Le tour de leur monde est vite fait, bien qu’il soit sans limites dans ses turpitudes. » Le pauvre Bayrou devrait donc abandonner toute prétention au trône…

Sartre à la fête : Revel l’avait épinglé, Bogousslavski le cloue au pilori. « (…) ce Sartre, animal doté d’un machin mental rare, de talent, et pourtant avec ça nullité spirituelle éclatante. A propos de cet agité, dont l’encre racole encore les amants clopinants de la pensée bancale, il est bon, pour lui donner sa place sur l’échelle de l’esprit, de tirer de l’oubli qu’il fit imprimer et coller sur les murs de Paris la cafetière salvatrice du général de Gaulle pourvue des moustaches d’Hitler… Qu’il y ait parmi les clercs un nombre plus élevé de sots tordus qu’en d’autres espèces devrait être un sujet d’études. »

Mon oncle, coco déclaré et sartrien de fait, avait représenté un de mes grands cousins en cafetière moustachue… une référence indécelable, jusqu’à aujourd’hui, pour le pékin inculte que je suis ! Ce grand cousin, plutôt marqué à droite, s’est fait croquer par l’oncle sans pouvoir imaginer l’attaque clandestine dont il faisait l’objet sous couvert de production affective.

Même le gaulliste Malraux s’en prend une décapante ration : « Ce désir insatisfait m’inspirait devant le faux, le clinquant sottement admiré, et d’abord celui, fleuve, de la tronche à malices et à tics de Malraux, champion incontestable de la frime intellectuelle bien nourrie de bouillie savante. (…) Il me faisait penser à un mérou nerveux, gonflé de verbe[s] creux. »

Le pamphlétaire eut aussi ses admirations : Cocteau, Picasso, Fernand Léger…

Quelques trouvailles à encadrer : « Je n’aimais pas me lever tôt, les matins de la capitale puaient la sueur des pauvres et les pets des ambitieux… » ; « Le touriste, cette ordure animée qui salit la Terre de ses pas afin de fuir son vide et prendre des photos pour montrer à d’autres idiots ce qu’il n’eut pas le temps de voir, est la lèpre du siècle… » Je me fais du mal là…

Et les jockeys, qui eut pensé à les assaisonner : ils « avaient l’air de petits chimpanzés habillés. Ils faisaient jeu de cirque avec leurs culs menus [pluriel curieux], bien trop pour leurs culottes, leurs pattes un peu trop grêles et pas racées du tout à côté de celles des bourrins, leurs blouses de carnaval, leur barda sous le bras pour aller se faire peser comme des poulets ou du fromage sur les marchés. »

Identité de perception via les redoutées cours de récréation : « J’avais en horreur les braillards de mon âge, vulgaires et sots pour la plupart, bêtement brutaux et bruyants. » Tout ce qui emplit les stades à l’âge adulte, tardant à s’entasser dans les fosses très communes.

L’art de la description, il s’y adonne jusqu’au jubilatoire : « De sa vaste personne émanait une odeur légère de friture qui semblait donner la nausée à un grand Jésus crucifié, juste derrière lui sur le mur. » Un régal !
Aphorisme déniché : « Croire est le contraire de savoir, c’est le fourbi de la pensée arrangée en blindé aveugle. »

Terrible évidence assénée sur la piètre nature humaine : « Peu d’hommes sont capables de véritable errance, de marcher sur les chemins ultimes de la liberté où nul abri ni gamelle ne sont assurés au bout de la route et de la journée… »

Une autre, en telle symbiose avec mes convictions que je la surécris : «(…) je méprisais la foule, ses basses convictions et leur inévitable crotte : le fanatisme. Semblable au temps ou à la vie, le mépris est irréversible. Tendre la main à un homme, oui et toujours, aux hommes non, et à jamais.»

Enfin, instant d’une nostalgie pour mes fosses de l’irréalisé : « Souvent je songe aux destins à jamais inconnus de ces êtres à peine entrevus et qui pourtant demeurent en moi gravés, et je reçois d’eux la tristesse de n’avoir pu ni su les accompagner, peut-être les aimer, les aider sur l’horrible chemin de jours que toute vie finalement se révèle… » Piocher ça et là dans cette fresque humaine tourneboulante. A lire d’urgence donc.