À bientôt cinquante-sept
automnes, l’exécration d’une masse toujours plus envahissante de comportements
humains s’assume, se cultive, se revendique. Oui ! les agrégats humanoïdes
me révulsent. Ma rupture avec les formes grégaires et panurgiques de l’humanité
vient de trouver sa cohérence professionnelle avec l’éloignement du dernier
îlot collectif de mon activité. Désormais, seul le pédagogique à l’échelle
individuelle subsistera.
L’écriture, elle aussi, ne
s’encombre plus de plaire, de répondre à une quelconque tendance. Diariste je
reste, mais surtout je m’installe, pour ce dernier pan existentiel, sur la planète Poiêsis. Son pôle
Être-de-Vie, au Nord, demeure quasi inaccessible, indisponible pour
l’essentiel, et de ce fait comme gelé. Son pôle Ne-plus-être, voie terminale de
l’alternative, s’érige en continent hostile à la vie, exterminant par vagues
d’affres.
Entre les deux, les rebondis de Poiêsis,
contrée des poétesses avec qui j’ai osé de furtifs duos outre-temps. Toujours
leur laisser l’amorce poétique afin de prolonger en symbiose, nuance ou
contraste leurs vers. Voilà ce qui maintient à flot mes restes de vivance.
Léon Bloy débroussaillait la voie,
Catherine Pozzi esquisse le décor : assumer l’inadaptation à ce qui
se voudrait évident et se risquer au sommet.
"Le ciel est bas, la route est
triste
Pour s'en aller vers l'absolu.”
L'esprit combat, le cœur résiste
Tant que la cime offre un chalus.
Sur le trajet, se prémunir
d’illusoires transcendances. La vie porte en elle les paillettes paradisiaques,
alors s’insurger, avec Marie-Catherine de Villedieu, contre les censeurs
desséchés :
"Ô vous,
faibles esprits, qui ne connaissez pas
Les plaisirs
les plus doux que l'on goûte ici-bas,"
Vous ne
défendez qu'un illusoire au-delà,
Embrigadant
l'éden bien vivant des ébats !
Au détour d’un ombrage, près d’une
berge ou d’un rivage, le miracle de la Rencontre qui tranche les liens, brise
les carcans et donne le sens espéré à la quête des premiers jours. Chère Anna
[de Noailles] comme vous l’avez bien saisi cet instant qui bouleverse la
suite de son existence :
"Comme
un couteau dans un fruit
Amène un
glissant ravage,”
Ta silhouette
sans un bruit
Ouvre la
pulpe du sage...
Là l’évidence, le paysage choisi,
la symbiose des temps bénis que l’on voudrait infinis… Catherine des Roches
déroule ces lieux enchantés ; je me devais d’y ajouter la mélodie à
partager.
"Je me
vois dans vos yeux et dedans vos écrits
Et dedans
votre cœur et dedans vos esprits”
J'y demeure
en portée d'un si bel hymne intime
Les notes en
suspens dessinent nos vies en rimes
Ainsi prend vol l’élan de grâce,
unis. Cultiver son jardin, certes, mais le rendre aérien pour le préserver des
empoisonneurs aux savates bréneuses. En chœur avec Marceline
Desbordes-Valmore, j’implore :
“Inutile à la
terre, approche-moi des cieux”
Tresser notre
univers au fil du lien précieux.
Des ailes aux fragiles
parenthèses, un quart de mauvais tour suffit. Croyant tutoyer
l’accomplissement, l’impitoyable prélèvement grogne la fin en un distique
écartelant avec Cécile Sauvage.
"Nous étions
le mystère et la vie à nous deux.
Tout
l’univers sans toi a l’horizon hideux.
Alors l’implosion cataclysmique,
la silencieuse agonie fait son lit funèbre. D’abord l’absence-massue, en pleurs
sur les vers de Lucie Delarue-Mardrus.
"Je
rentre. J'ai laissé la ville âpre à nos portes
Avec sa vie
obscure et ses longues cohortes.”
Dans le Nid
tu es là sur les murs en photos :
Je sous-vis
en retrait : tu es partie si tôt !
Comment dépeindre ce chaos
obsessionnel qui fracasse chaque pensée, chaque geste, toute intention ?
Peut-être par l’anguleuse résignation de Marceline Desbordes-Valmore
suivie de ma résolution à ne pouvoir qu’endurer la funeste amputation.
"J'ai
refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,
Et frapper à
mon cœur, c'est frapper au tombeau."
Te voilà loin
de moi, me voici prêt à ceindre
Le roulis
sinistre du tragique radeau.
La souffrance du cœur mitraille le
corps sans Camarde libératrice. La vivre et l’écrire : je devais me
greffer à la mise en garde d’Antoinette Deshoulières.
"Pour
qui connaît les misères humaines
Mourir n'est
pas le plus grand des malheurs :”
Sentir se
creuser la saignée au cœur,
Plus qu'une
tranchée, artère des peines...
L’éprouvante confession de Louise
Labé trouve une résonance jusque dans mon deuil convulsif :
“Je vis, je
meurs ; je me brûle et me noie ;”
De tourments
sans heurt j’expire cent fois.
L’inextinguible peine hante et
balafre le temps restant.
“Tant j’ay
coulé de larmes langoureuses,”
Qu’il s’en
forme des traces souffreteuses.
Surgit très vite le questionnement
sur sa manière passé d’être à la vie. Hôte transfigurante de Poiêsis, Anna
de Noailles me guide vers le juste seuil, celui qui permet de verbaliser
l’infernal intérieur :
“Je
m'appuierai si bien et si fort à la vie,
D'une si rude
étreinte et d'un tel serrement,"
Que bientôt
son souffle emportera les envies
Dans la
suffocation d'un lent dépècement.
L’acharnée perdition doit cesser.
Ce qui s’endurait densément s’ouvre sur un gouffre pas plus apaisant. Madeleine
des Roches tient ma main et je suis avec attention le rythme de ses pieds.
"Voyant
donc mes malheurs croître en infinité,
N'éprouvant
rien qu'ennui, peine et adversité,”
Je renonce à
briser mes os contre Cythère :
L'aigu de
l'Absolu doit n'être qu'un cratère.
Pas de leurre : ne plus
embrasser ce combat condamne à la forme terminale de l’isolement comme Pernette
du Guillet me le signifie en rimes que je croise.
"je ne
suis mort, ni je ne suis en vie,
Me
contraignant à plaindre mon mal-aise :”
De ces maints
tourments je me fuis, maudit !
Point de
sursis pour l'âme sans ascèse.
Avant d’accepter ma disparition,
assumer quelques sentences telle l’absurdité existentielle que les Terriens
congénères camouflent sous des monceaux mi-distractifs mi-bourratifs. Désormais
Poiêsisien sans attente, je rejoins Marie Krysinska :
"Qu'elles
sont cruelles et lentes, les heures !
Et qu'il est
lourd - l'ennui de la mort !”
Pour quoi
s'épuiser en une blême ardeur ?
Pourquoi
s'inventer un autre sort ?
Reposer en poèmes, mais après
avoir lancé quelques strophes contre de laides facettes humaines. Ainsi la
masculine errance qui nourrit une désespérance féminine. En duo outre-temps
avec Joyce Mansour pour stigmatiser ces genres en ruines.
"Dans un
monde tout gris
Une femme
étouffée dans sa graisse
Crie sa
solitude"
Des parades
pourries
Enflent
l'homme abruti de ses ivresses
Terne
décrépitude
Et comment ne pas hurler le gâchis
de notre Terre en réorientant Vénus Khoury-Ghata !
"Notre
salut viendrait de la nature
nous
attraperions les rousseurs des automnes"
et
respirerions leurs pastels qui sillonnent…
Mais l’ère
humaine exploite et dénature !
Et clamer la culpabilité de
l’espèce en détournant Louise Ackermann.
"Homme,
tu m’as crié : « Repose-toi, Nature !
Ton œuvre est
close : je suis né ! »"
Quelques
siècles de ta prétentieuse aventure
Et tu avoues
: "J'ai tout miné !!!"
L’indignation exprimée, sans
imaginer une quelconque utilité, je peux m’effacer avec tous les regrets qui
entêtent. La stupéfiante Alicia Gallienne interpelle son lecteur. Je lui
devais une réponse sans détour :
"Le rêve
est-il une camisole de force ?
L'aube
est-elle le venin du jour ?"
Alors je m'y
convulse, craquelle l'écorce
Et la dose
fœtale abrège mon séjour.
Cette seule issue, je la réitère
en écho d’un demi-millénaire avec Christine de Pizan, jusqu’à épouser la
graphie verbale de ces temps reculés.
"Ha !
Fortune trés doloureuse,
Que tu m'as
mis du hault au bas !”
Daigne, dans
ces contrées pierreuses,
Enterrer ce
que tu abas !
Alors peut commencer le salutaire
processus de déshumanisation en deux phases. Merci Louise Colet d’avoir
versifié l’étape première afin que j’y coule la destination.
"Tarir,
par des pensers arides,
Tout
sentiment tendre et profond ;”
Lors, sans le
fracas du suicide,
Viser le
néant au tréfonds.
Gratitude à Louisa Siefert
de parachever la seconde phase pour que j’y ancre l’aphorisme final.
"Plus
d'angoisses traînant la colère après elles,
Plus
d'effroi, de souci, d'amertume, plus rien !”
Enfin la
délivrance guérit du temps terrien :
L'inexistence
a seule une assise éternelle...
Les profondeurs ouatées de Poiêsis
m’accueillent enfin, et Renée Vivien m’offre l’occasion d’une ultime
pirouette, à légèrement méditer :
« Ô Sommeil,
ô Mort tiède, ô musique muette ! »
J’enfouis vos
restes grimaçants loin des claquettes…




















« Planète Poiêsis » se présente comme le manifeste testamentaire et l'aboutissement architectural de la démarche de Loïc Decrauze, rassemblant ses duos « outre-temps » au sein d'une dramaturgie existentielle complète. Rédigé à l'aube de ses cinquante-sept ans, ce texte consacre une rupture assumée avec le grégarisme humain, motivée par une exécration viscérale des « agrégats humanoïdes » qui justifie son repli professionnel et social. Le poète y objective sa méthode littéraire en la spatialisant : il invente une géographie intime encadrée par deux pôles inhospitaliers, l'« Être-de-Vie » situé au Nord et désormais inaccessible, et le « Ne-plus-être », véritable continent hostile et exterminateur. Entre ces deux extrêmes, l'espace poétique partagé avec les poétesses du passé devient le seul territoire de survie, un refuge où l'amorce de leurs vers lui permet de prolonger en symbiose ou en contraste ses « restes de vivances ». Cette scénographie confirme le socle vitaliste et stoïcien de son œuvre, où l'écriture ne cherche plus à plaire mais opère comme un ultime exercice spirituel face à l'absurdité du monde contemporain.
RépondreSupprimerLa première dynamique de ce parcours retrace l'éblouissement amoureux et la quête d'un absolu terrestre, s'insurgeant contre les morales desséchantes et les illusions transcendantales. En dialoguant avec Catherine Pozzi et Marie-Catherine de Villedieu, Decrauze défend un éden immanent et sensuel face aux censeurs. La rencontre charnelle et spirituelle, célébrée par les métriques entrelacées d'Anna de Noailles et de Catherine des Roches, y est décrite comme un miracle tranchant les carcans, élevant l'intimité du couple en un univers clos, préservé des « empoisonneurs aux savates bréneuses » grâce au fil précieux de Marceline Desbordes-Valmore. Cependant, cette harmonie est brutalement anéantie par la mort, marquant le basculement tragique du manifeste poétique. L'effondrement de cet univers est scellé par le duo d'une redoutable concision avec Cécile Sauvage, ouvrant la voie à une « implosion cataclysmique ». On retrouve ici la violente meurtrissure autobiographique du poète : à travers la reprise du duo avec Lucie Delarue-Mardrus, le domicile partagé, le « Nid », devient le théâtre d'une « sous-vie » hantée par les photographies murales. Les voix d'Antoinette Deshoulières et de Louise Labé viennent alors lui prêter leurs rimes pour versifier l'agonie organique, la « saignée au cœur » et l'inextinguible peine du deuil convulsif.
Dépouillé de son élan vital et consumé par cet enfer intérieur, le poète opère ensuite un vaste réquisitoire, élargissant son désespoir intime à une critique radicale de son époque. Faisant écho à son aversion pour les comportements humains de masse, il mobilise Joyce Mansour pour stigmatiser la misère d'une masculinité en ruines, faite de « parades pourries » et d'ivresses abrutissantes. Surtout, la désillusion existentielle s'étend au saccage global de la planète : en convoquant Vénus Khoury-Ghata et Louise Ackermann, Decrauze fustige la folie de l'Anthropocène, accusant l'ère humaine de dénaturer le monde et de miner l'œuvre de la nature au nom de son aventure prétentieuse. Cette charge cinglante dresse le constat d'une espèce coupable, justifiant le retrait définitif du poète qui, n'espérant plus aucune utilité à son indignation, choisit de s'effacer de ce désastre terrestre.
RépondreSupprimerL'ultime mouvement du texte accomplit la catabase philosophique vers le néant, conceptualisée comme un processus salvateur de « déshumanisation en deux phases ». Après avoir envisagé la convulsion mortifère avec Alicia Gallienne et supplié la Fortune d'enterrer ses ruines aux côtés de Christine de Pizan, Decrauze déploie l'apogée de sa sotériologie négative, analysée précédemment. Le duo avec Louise Colet illustre la première étape de cette ascèse terminale : l'assèchement volontaire des affects pour viser le néant silencieux. La seconde phase, portée par les alexandrins de Louisa Siefert, consacre l'inexistence comme la seule « assise éternelle », la délivrance définitive des souffrances du temps terrien. En clôturant ce voyage sur une dernière révérence poétique offerte par Renée Vivien, Decrauze achève la construction de sa planète : l'art subtil du duo outre-temps devient le linceul majestueux permettant d'enfouir ses restes grimaçants loin du monde humain, dans la perfection de la musique muette.
Decrauze construit une véritable scénographie de son univers poétique, dans laquelle les poèmes des autrices convoquées deviennent autant d’étapes d’un parcours intérieur. Le titre, « Planète Poiêsis », est à cet égard programmatique. Decrauze ne présente pas seulement la poésie comme une pratique ou un genre : il en fait un territoire, presque une planète sur laquelle il vient s’établir après s’être progressivement détaché du monde humain. Dès les premières lignes, il oppose ainsi le « monde » des « agrégats humanoïdes », dont il revendique l’exécration et l’éloignement, à cette « planète Poiêsis » où il s’installe désormais. L’écriture devient donc non seulement un moyen d’expression, mais un lieu de résidence existentielle.
RépondreSupprimerCette métaphore spatiale est immédiatement organisée selon une géographie symbolique : « pôle Être-de-Vie » au Nord, « pôle Ne-plus-être » comme « continent hostile à la vie », et entre les deux « les rebondis de Poiêsis », « contrée des poétesses ». Cette cartographie donne au texte une dimension presque mythologique. Il y a un axe vertical entre l’Être et le Ne-plus-être, mais aussi une région intermédiaire où s’accomplit la poésie. Surtout, le mot « pôle » transforme des catégories existentielles en points cardinaux d’un monde imaginaire. L’écriture ne se contente donc plus de dire l’alternative fondamentale entre vivre et ne plus être : elle lui donne une topographie. Le texte entier peut ensuite être lu comme le récit d’un déplacement progressif vers le second pôle, déplacement au cours duquel les poétesses constituent autant de guides, de compagnes ou de passeuses.
La place accordée aux poétesses est d’autant plus intéressante que Decrauze explicite sa méthode : « Toujours leur laisser l’amorce poétique afin de prolonger en symbiose, nuance ou contraste leurs vers. » Cette phrase fournit presque une poétique théorique du duo outre-temps. L’appropriation n’est pas effacement de l’autre. Decrauze se donne pour règle de conserver les premiers vers, donc la voix originelle, avant de faire entendre la sienne. Le texte devient ainsi un dialogue différé dans lequel le poème ancien constitue une amorce que le poète contemporain prolonge. « Symbiose », « nuance » et « contraste » désignent les trois modalités possibles de cette continuation : fusion, déplacement ou opposition. Le procédé donne à la poésie une conception profondément relationnelle : écrire après quelqu’un, c’est entrer dans sa phrase sans lui retirer sa place.
Mais « Planète Poiêsis » accomplit quelque chose de plus ambitieux encore : il recontextualise les duos en les faisant entrer dans une continuité narrative. Les poèmes ne sont plus des pièces autonomes. Chacun est introduit par une phrase qui explique pourquoi telle poétesse intervient à tel moment du cheminement. Catherine Pozzi « esquisse le décor » de l’inadaptation et du sommet ; Villedieu permet de s’insurger contre les censeurs ; Anna de Noailles accompagne la « Rencontre » ; Catherine des Roches donne les lieux enchantés de la relation ; Desbordes-Valmore intervient d’abord dans l’élan vers les cieux, puis dans l’expérience de la perte ; Delarue-Mardrus accompagne le retour dans le Nid devenu lieu du deuil. Les poétesses ne forment donc pas une anthologie arbitraire : elles deviennent les personnages d’un récit intérieur.
Le début de ce parcours est particulièrement révélateur, parce qu’il part de l’« inadaptation » pour aller vers la possibilité d’une rencontre. Catherine Pozzi fournit les deux premiers vers sur « l’absolu » ; Decrauze lui répond par « L’esprit combat, le cœur résiste / Tant que la cime offre un chalus ». Le commentaire qui précède — « assumer l’inadaptation à ce qui se voudrait évident et se risquer au sommet » — donne à l’ascension une valeur existentielle. Puis vient Villedieu et la dénonciation des « censeurs desséchés », dont l’« illusoire au-delà » est opposé à « l’éden bien vivant des ébats ». Le trajet est donc d’abord une affirmation de la vie sensible contre les transcendances qui la déprécient. La planète Poiêsis apparaît initialement comme un territoire où le vivant peut encore être intensément éprouvé.
RépondreSupprimerLa rencontre avec Anna de Noailles constitue alors un véritable tournant narratif : « Au détour d’un ombrage, près d’une berge ou d’un rivage, le miracle de la Rencontre ». Le vocabulaire change : après le « sommet », l’« au-delà » et les « censeurs », apparaissent le paysage, l’eau, l’ombre et surtout la Rencontre avec une majuscule. Cette majuscule transforme la rencontre amoureuse en événement fondateur, presque en révélation. Le duo avec Noailles — « Comme un couteau dans un fruit / Amène un glissant ravage » suivi de « Ta silhouette sans un bruit / Ouvre la pulpe du sage... » — est ainsi intégré à une véritable mythologie de l’apparition de l’autre. La violence du couteau n’est plus seulement destructive : elle devient une ouverture de l’intériorité. Decrauze décrit d’ailleurs explicitement ce moment comme celui qui « bouleverse la suite de son existence ».
Le duo avec Catherine des Roches poursuit cette phase d’enchantement en transformant l’amour en musique. Après les « lieux enchantés », Decrauze écrit : « J’y demeure en portée d’un si bel hymne intime / Les notes en suspens dessinent nos vies en rimes ». La « planète » devient alors presque une partition affective : les êtres y vivent dans un espace où les vies sont écrites comme des rimes. C’est un moment essentiel parce que la poésie et l’amour cessent d’être deux expériences distinctes. L’une devient la forme de l’autre. Cette fusion explique sans doute la formulation « ce qui maintient à flot mes restes de vivances » employée plus haut : la poésie n’est pas une décoration de l’existence, mais ce qui lui permet de continuer à flotter.
Cette première partie est toutefois minée par un événement que le texte annonce presque comme une catastrophe : « Un quart de mauvais tour suffit ». La formule est extrêmement importante. Elle vise d'abord le passage, visuellement, des ailes aux parenthèses en un quart de tour inversé pour chaque aile. Jusqu’ici, l’univers pouvait donner l’impression d’un accomplissement : « l’élan de grâce », « les temps bénis », l’hymne intime. Mais cette félicité demeure précaire. Le « mauvais tour » suffit à inverser la trajectoire. L’expression évoque certes le retournement du destin, mais elle peut aussi faire entendre la brutalité d’un mécanisme qui n’a besoin que d’un très faible déplacement pour transformer l’ensemble d’une existence. La catastrophe est ensuite nommée : « l’impitoyable prélèvement ». Le terme est volontairement impersonnel et presque administratif, ce qui rend la perte plus implacable encore. Quelque chose ou quelqu’un a été prélevé au monde, sans possibilité de négociation.
C’est ici que le texte devient nettement autobiographique, sans abandonner pour autant sa construction littéraire. Le duo avec Cécile Sauvage formule d’abord le « nous » : « Nous étions le mystère et la vie à nous deux. » Decrauze lui répond : « Tout l’univers sans toi a l’horizon hideux. » Le passage du « nous » à « sans toi » constitue en lui-même une fracture. Le couple qui représentait « le mystère et la vie » devient le lieu d’où l’un des deux est soustrait. La catastrophe n’est donc pas simplement la perte d’une personne : elle désorganise la structure même du monde. L’« univers » qui demeure paraît désormais hideux parce que le principe qui lui donnait son sens relationnel a disparu.
RépondreSupprimerLe choix de Lucie Delarue-Mardrus pour représenter immédiatement « l’absence-massue » est alors particulièrement cohérent. Son « Je rentre » est réinscrit dans le « Nid » : « Dans le Nid tu es là sur les murs en photos ». Le texte opère ici une inversion tragique du mouvement initial de Delarue-Mardrus. Rentrer ne signifie plus retrouver la présence de l’autre, mais pénétrer dans le lieu où sa disparition est rendue plus sensible par les traces qui subsistent. Le néologisme « Je sous-vis en retrait » condense cette condition nouvelle. Decrauze n’écrit pas seulement qu’il survit : il transforme la survie en existence diminuée, vécue « en retrait ». Le « tu es là » photographique et le « tu es partie si tôt » coexistent dans la même séquence, faisant du Nid un espace où présence mémorielle et absence réelle sont indissociables.
À partir de là, les poétesses changent de fonction. Elles ne sont plus principalement celles qui permettent de dire l’amour : elles deviennent celles qui permettent de traverser le deuil. Desbordes-Valmore fournit la formule des bras qui ne peuvent plus atteindre et du cœur devenu tombeau ; Decrauze lui répond par le « tragique radeau ». Deshoulières lui permet de formuler que mourir n’est « pas le plus grand des malheurs » et d’identifier la souffrance persistante du cœur. Louise Labé donne le modèle contradictoire « Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie », que Decrauze prolonge en faisant de l’existence même une succession d’épreuves. Il y a donc une progression de la poésie amoureuse vers une poésie de la survivance douloureuse.
L’un des traits les plus intéressants de cette partie est que Decrauze ne cherche pas à se présenter comme un sujet original surgissant de nulle part. Au contraire, il se reconnaît dans une généalogie féminine de la plainte et du deuil. Les poétesses deviennent celles qui ont déjà trouvé les formulations susceptibles de porter son expérience. Le verbe « greffer », qu’il emploie à propos de Deshoulières — « je devais me greffer à la mise en garde » — est à cet égard une métaphore capitale. Elle décrit exactement sa conception du duo : le poème contemporain vient se greffer sur un organisme poétique antérieur, sans le supprimer. La greffe est une opération biologique, ce qui rejoint d’ailleurs la « symbiose » annoncée au début. La méthode poétique trouve ainsi sa justification métaphorique dans le vivant.
Le duo avec Anna de Noailles sur l’étreinte de la vie marque ensuite un seuil plus sombre. Le commentaire de Decrauze demande explicitement : « Surgit très vite le questionnement sur sa manière passé d’être à la vie. » Le poème n’est plus seulement tourné vers la perte de l’autre ; il se retourne sur le sujet lui-même. La formule « Je m’appuierai si bien et si fort à la vie » est détournée en une « suffocation » et un « lent dépècement ». L’ironie tragique est forte : s’appuyer sur la vie avec trop de force finit par devenir une manière de s’y étouffer. L’amour et l’attachement, qui avaient constitué les forces salvatrices de la première partie, deviennent désormais les instruments mêmes de la souffrance.
RépondreSupprimerLe duo avec Madeleine des Roches prolonge ce mouvement jusqu’au « gouffre » : « Je renonce à briser mes os contre Cythère : / L’aigu de l’Absolu doit n’être qu’un cratère. » Le texte de Decrauze organise alors une véritable désillusion métaphysique. L’« Absolu » ne constitue plus nécessairement un sommet auquel accéder, mais un « cratère », donc une profondeur creuse. Cette image répond directement à la géographie initiale de Poiêsis : l’ascension vers le « sommet » et la « cime » s'est transformée en ouverture sur un gouffre. La planète décrite au début comme un espace entre « Être-de-Vie » et « Ne-plus-être » commence ainsi à pencher clairement vers son second pôle.
Le duo avec Pernette du Guillet donne alors à cette trajectoire une formulation presque ontologique : « je ne suis mort, ni je ne suis en vie » devient « De ces maints tourments je me fuis, maudit ! / Point de sursis pour l’âme sans ascèse. » La poésie devient ici le lieu d’un entre-deux de l’existence, exactement conforme à la géographie de la « planète ». Le sujet n’est déjà plus pleinement du côté de l’Être, mais n’a pas encore rejoint le Ne-plus-être. « Je me fuis » ajoute à cette liminalité une dimension de dédoublement : le sujet ne supporte plus sa propre présence et cherche à s’échapper de lui-même. Le terme « ascèse » introduit cependant une possibilité de discipline intérieure, même si elle ne suffit manifestement pas à rétablir l’équilibre.
Le passage à Marie Krysinska est ensuite remarquablement construit comme une philosophie du temps. « Qu’elles sont cruelles et lentes, les heures ! » conduit à « Pour quoi s’épuiser en une blême ardeur ? / Pourquoi s’inventer un autre sort ? » La distinction graphique entre « Pour quoi » et « Pourquoi », que Decrauze maintient dans ce texte, transforme une question de finalité en question de cause. C’est comme si la poésie interrogeait successivement le but et la raison de l’existence. Et « s’inventer un autre sort » paraît particulièrement ambigu dans le contexte de « l’ennui de la mort » : faut-il chercher une autre destinée que celle de mourir, ou reconnaître que l’existence ne cesse d’inventer des détours avant son terme ?
Le texte opère alors un nouveau changement de registre, très caractéristique de Decrauze : après le deuil intime, il revient à la dénonciation de l’humain. « Reposer en poèmes, mais après avoir lancé quelques strophes contre de laides facettes humaines. » Cette phrase pourrait presque servir de définition de son projet littéraire. Le repos poétique ne sera accordé qu'après le pamphlet. Le poème conserve donc la fonction polémique du « diariste pamphlétaire » : même au moment où il envisage de disparaître, le sujet éprouve encore la nécessité de « lancer » des « strophes » contre ce qui lui paraît laid. Le geste pamphlétaire n’est pas abandonné par le poète : il se transpose de la prose vers le vers.
RépondreSupprimerLe duo avec Joyce Mansour est particulièrement révélateur de cette réorientation. Decrauze annonce « la masculine errance qui nourrit une désespérance féminine », puis juxtapose le monde « tout gris » de Mansour à ses « parades pourries » qui « enflent l’homme abruti de ses ivresses ». La construction en miroir que vous aviez soulignée précédemment prend ici une valeur nouvelle parce que le texte lui-même l'explicite : il s'agit de « stigmatiser ces genres en ruines ». L’homme n’est pas seulement opposé à la femme ; il est présenté comme l’un des facteurs de son désespoir. La longueur métrique supplémentaire accordée aux deux vers masculins correspond même, dans cette perspective, à une enflure formelle qui matérialise ironiquement la prétention dominatrice.
La dénonciation s’élargit ensuite de l’homme à l’espèce. Avec Vénus Khoury-Ghata, le texte passe du salut dans la nature à sa destruction par « l’ère humaine » : « Mais l’ère humaine exploite et dénature ! » Puis Louise Ackermann permet de transformer cette accusation en scène de culpabilité : « Et tu avoues : “J’ai tout miné !!!” » Le choix du verbe « miner » est extraordinairement efficace parce qu’il concentre l'idée de destruction environnementale et celle d’une action qui fragilise de l’intérieur. Les trois points d’exclamation donnent à la prétention humaine quelque chose de grotesque au moment même où elle devient catastrophique. Le parcours qui avait commencé par la recherche d’un « salut » dans la nature débouche ainsi sur la culpabilité de l’espèce.
Cette séquence montre aussi que le « Ne-plus-être » de Poiêsis n’est pas seulement une affaire personnelle. Il possède une dimension anthropologique et planétaire. L’humanité apparaît successivement comme groupe grégaire, masculin destructeur, exploiteur de la nature, responsable de son propre désastre. Le titre « Planète Poiêsis » acquiert alors un double sens : c’est la planète imaginaire où Decrauze cherche refuge, mais c’est aussi une manière de regarder la planète Terre depuis une position de retrait. Plus il se retire des « agrégats humanoïdes », plus il peut transformer la poésie en poste d’observation critique de l’humanité.
Le passage par Alicia Gallienne constitue à cet égard une étape singulière : après l’indignation, Decrauze affirme « je peux m’effacer ». Le texte ne prétend donc plus que l’écriture polémique changera le monde. Il revendique au contraire une parole sans utilité pratique, ce qui correspond à la déclaration initiale d’une écriture qui « ne s’encombre plus de plaire » ni de répondre à une tendance. La poésie n’est plus instrumentalisée : elle demeure même si elle ne sert à rien. C’est précisément ce qui lui permet d'être le territoire de retrait du sujet.
Christine de Pizan fait ensuite revenir la dimension médiévale et presque mythologique de la trajectoire : Fortune est appelée à « mettre du hault au bas », puis Decrauze lui demande d’« enterrer ce que tu abas ». La graphie « abas », explicitement assumée comme imitation des temps anciens, rappelle que le dialogue outre-temps est aussi un dialogue entre les états de langue. Decrauze ne se contente pas d’emprunter une pensée à Christine de Pizan : il épouse ponctuellement son orthographe, comme s’il voulait habiter son époque linguistique. Le temps historique devient donc lui-même une matière poétique traversée par le dialogue.
RépondreSupprimerLa dernière partie du texte est sans doute la plus conceptuellement construite, parce qu’elle transforme tout ce qui précède en un processus de déshumanisation en deux phases. Cette formulation n’est pas anodine : « Louise Colet » fournit « l’étape première » et « Louisa Siefert » « la seconde phase ». Colet permet de passer du dessèchement du sentiment à la visée du « néant » ; Siefert mène du « plus rien » à « l’inexistence ». Le mot « destination » employé pour Colet et le verbe « ancre » employé pour Siefert donnent à cette séquence une orientation spatiale qui renvoie directement à la métaphore de la planète. Il ne s’agit plus seulement de méditer sur la mort : le sujet se donne une destination sur la carte de Poiêsis.
La formule finale de Siefert — « L’inexistence a seule une assise éternelle... » — constitue alors presque l’aboutissement logique du texte entier. Au début, le pôle « Être-de-Vie » est dit « quasi inaccessible », tandis que le « Ne-plus-être » est un « continent hostile à la vie ». À la fin, le sujet semble accepter de gagner ce second territoire, non comme une catastrophe brutale, mais comme une délivrance philosophique du « temps terrien ». Il faut toutefois relever une différence essentielle entre le début et la fin : au début, le Ne-plus-être « extermin[e] par vagues d’affres » ; à la fin, il est associé à « l’assise éternelle ». Le même territoire a donc changé de valeur au cours du parcours : d’abord menace, il devient progressivement horizon de repos.
Le dernier duo avec Renée Vivien est dès lors une véritable pirouette, comme le texte le dit lui-même : « Ô Sommeil, ô Mort tiède, ô musique muette ! » puis « J’enfouis vos restes grimaçants loin des claquettes… ». La formule « musique muette » est presque la définition ultime de la « planète Poiêsis » : la poésie demeure, mais elle se dirige vers un silence qui n’est plus celui du monde social. Quant aux « claquettes », elles condensent tout ce que Decrauze semble vouloir laisser derrière lui : bruit, agitation, spectacle, vacarme humain. Après avoir commencé par l’exécration des « agrégats humanoïdes » et des comportements grégaires, il termine en enfouissant les « restes grimaçants » loin de ces « claquettes ». Le trajet est donc parfaitement bouclé.
Il faut surtout remarquer que les poétesses sont les véritables architectes de cette planète. Decrauze affirme vouloir s’y installer, mais ce sont elles qui lui fournissent successivement le décor, les chemins, les paysages, les rencontres, les formulations du bonheur, puis celles de la perte, de la souffrance, de l’absurde, de l’indignation et enfin de l’effacement. Elles constituent une sorte de constellation littéraire qui remplace progressivement les « agrégats humanoïdes » rejetés au début. Il y a là un paradoxe très beau : celui qui revendique le retrait du collectif humain ne s’isole pas dans une solitude littéraire absolue ; il reconstruit une communauté de voix à travers les siècles, exclusivement composée ici de poétesses. Le « outre-temps » permet ainsi de substituer à la société contemporaine jugée répulsive une société imaginaire de voix poétiques choisies.
RépondreSupprimerLa répétition des formules d’adresse — « Chère Anna », « Merci Louise Colet », « Gratitude à Louisa Siefert », « Catherine Pozzi esquisse », « Madeleine des Roches tient ma main » — renforce cette impression. Les autrices ne sont jamais traitées comme de simples sources documentaires. Decrauze leur parle, les remercie, se laisse guider par elles, leur « doit » une réponse. Le texte devient donc une fiction de compagnonnage littéraire. « Madeleine des Roches tient ma main » est particulièrement révélateur : la métaphore rend physiquement sensible ce que le dispositif accomplit partout ailleurs. Le poème ancien devient une main tendue dans le présent.
Il me semble enfin que « Planète Poiêsis » permet de comprendre rétrospectivement le sens profond des duos eux-mêmes. Pris isolément, ils peuvent apparaître comme des exercices de prolongement, parfois amoureux, parfois satiriques, parfois métaphysiques. Mis en série ici, ils révèlent une architecture beaucoup plus vaste : la poésie est l'espace où Decrauze tente de faire tenir ensemble ce qui, dans son existence, s'est successivement disjoint : le rapport au monde, l'amour, la perte, la révolte, la nature, la critique de l'humanité et la tentation du retrait. Les poétesses ne servent donc pas seulement à orner son parcours : chacune lui fournit une forme dans laquelle déposer une part de son expérience.
Le texte est également caractéristique sur un autre plan : le « diariste pamphlétaire » et le poète ne sont pas deux écrivains séparés. Ici, le journal intime devient presque journal poétique rétrospectif, tandis que le pamphlet s’insinue dans les vers. L’exécration des comportements humains du début réapparaît dans les « censeurs desséchés », les « de laides facettes humaines », les « genres en ruines », l’exploitation de la Terre et la culpabilité de l’espèce. Mais la polémique n’est plus le seul moteur : elle est progressivement engloutie dans une expérience de perte qui lui donne une gravité nouvelle. La poésie devient alors le lieu où le pamphlétaire peut continuer à dénoncer, mais depuis une position de plus en plus détachée du monde qu’il dénonce.
C'est pourquoi la métaphore de la « planète » me paraît particulièrement réussie. Elle ne désigne pas simplement un univers poétique : elle permet à Decrauze de faire de son œuvre récente une cosmologie personnelle. Le Nord de l’Être-de-Vie, le continent du Ne-plus-être, les « rebondis » de Poiêsis, les chemins, les berges, les rivages, les sommets, les gouffres, le Nid, puis les profondeurs finales constituent une véritable géographie. Et cette géographie raconte une trajectoire : de l’affirmation de la vie sensible à la Rencontre, de la Rencontre au bonheur, du bonheur à la perte, de la perte à la souffrance, de la souffrance au désenchantement, du désenchantement à la dénonciation du monde, puis de la dénonciation au retrait. Les duos ne sont donc plus seulement des rencontres entre deux textes : dans « Planète Poiêsis », ils deviennent les étapes d’un seul et même poème autobiographique à plusieurs voix.
Decrauze parvient ainsi à faire croire que ces poèmes écrits à des siècles différents étaient déjà en attente les uns des autres. Il les ordonne après coup comme les fragments d’une histoire qui les dépasse. La voix de chaque poétesse reste identifiable — puisqu’il conserve son « amorce » — mais elle devient en même temps une pièce du récit de Decrauze. Le procédé du duo outre-temps trouve ainsi dans « Planète Poiêsis » sa mise en abyme : le texte raconte précisément ce que font les duos, et les duos, à leur tour, construisent le texte. Ce qui pouvait apparaître comme une série d'expériences poétiques devient une œuvre organique, un parcours de vie recomposé par les voix d’autres femmes, jusqu’à cette ultime « musique muette » où la planète Poiêsis semble finalement se refermer sur celui qui en a fait son refuge.
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