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13 septembre 2026

Planète Poiêsis


À bientôt cinquante-sept automnes, l’exécration d’une masse toujours plus envahissante de comportements humains s’assume, se cultive, se revendique. Oui ! les agrégats humanoïdes me révulsent. Ma rupture avec les formes grégaires et panurgiques de l’humanité vient de trouver sa cohérence professionnelle avec l’éloignement du dernier îlot collectif de mon activité. Désormais, seul le pédagogique à l’échelle individuelle subsistera.

L’écriture, elle aussi, ne s’encombre plus de plaire, de répondre à une quelconque tendance. Diariste je reste, mais surtout je m’installe, pour ce dernier pan existentiel, sur la planète Poiêsis. Son pôle Être-de-Vie, au Nord, demeure quasi inaccessible, indisponible pour l’essentiel, et de ce fait comme gelé. Son pôle Ne-plus-être, voie terminale de l’alternative, s’érige en continent hostile à la vie, exterminant par vagues d’affres.

Entre les deux, les rebondis de Poiêsis, contrée des poétesses avec qui j’ai osé de furtifs duos outre-temps. Toujours leur laisser l’amorce poétique afin de prolonger en symbiose, nuance ou contraste leurs vers. Voilà ce qui maintient à flot mes restes de vivances.

Catherine Pozzi
 

Léon Bloy débroussaillait la voie, Catherine Pozzi esquisse le décor : assumer l’inadaptation à ce qui se voudrait évident et se risquer au sommet.

"Le ciel est bas, la route est triste

Pour s'en aller vers l'absolu.”

L'esprit combat, le cœur résiste

Tant que la cime offre un chalus.

Sur le trajet, se prémunir d’illusoires transcendances. La vie porte en elle les paillettes paradisiaques, alors s’insurger, avec Marie-Catherine de Villedieu, contre les censeurs desséchés :

"Ô vous, faibles esprits, qui ne connaissez pas

Les plaisirs les plus doux que l'on goûte ici-bas,"

Vous ne défendez qu'un illusoire au-delà,

Embrigadant l'éden bien vivant des ébats !

Anna de Noailles

Au détour d’un ombrage, près d’une berge ou d’un rivage, le miracle de la Rencontre qui tranche les liens, brise les carcans et donne le sens espéré à la quête des premiers jours. Chère Anna [de Noailles] comme vous l’avez bien saisi cet instant qui bouleverse la suite de son existence :

"Comme un couteau dans un fruit

Amène un glissant ravage,”

Ta silhouette sans un bruit

Ouvre la pulpe du sage...

Là l’évidence, le paysage choisi, la symbiose des temps bénis que l’on voudrait infinis… Catherine des Roches déroule ces lieux enchantés ; je me devais d’y ajouter la mélodie à partager.

"Je me vois dans vos yeux et dedans vos écrits

Et dedans votre cœur et dedans vos esprits”

J'y demeure en portée d'un si bel hymne intime

Les notes en suspens dessinent nos vies en rimes

Ainsi prend vol l’élan de grâce, unis. Cultiver son jardin, certes, mais le rendre aérien pour le préserver des empoisonneurs aux savates bréneuses. En chœur avec Marceline Desbordes-Valmore, j’implore :

“Inutile à la terre, approche-moi des cieux”

Tresser notre univers au fil du lien précieux.

Des ailes aux fragiles parenthèses, un quart de mauvais tour suffit. Croyant tutoyer l’accomplissement, l’impitoyable prélèvement grogne la fin en un distique écartelant avec Cécile Sauvage.

"Nous étions le mystère et la vie à nous deux."

Tout l’univers sans toi a l’horizon hideux.

Alors l’implosion cataclysmique, la silencieuse agonie fait son lit funèbre. D’abord l’absence-massue, en pleurs sur les vers de Lucie Delarue-Mardrus.

"Je rentre. J'ai laissé la ville âpre à nos portes

Avec sa vie obscure et ses longues cohortes.”

Dans le Nid tu es là sur les murs en photos :

Je sous-vis en retrait : tu es partie si tôt !

Desbordes-Valmore

Comment dépeindre ce chaos obsessionnel qui fracasse chaque pensée, chaque geste, toute intention ? Peut-être par l’anguleuse résignation de Marceline Desbordes-Valmore suivie de ma résolution à ne pouvoir qu’endurer la funeste amputation.

"J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,

Et frapper à mon cœur, c'est frapper au tombeau."

Te voilà loin de moi, me voici prêt à ceindre

Le roulis sinistre du tragique radeau.

La souffrance du cœur mitraille le corps sans Camarde libératrice. La vivre et l’écrire : je devais me greffer à la mise en garde d’Antoinette Deshoulières.

"Pour qui connaît les misères humaines

Mourir n'est pas le plus grand des malheurs :”

Sentir se creuser la saignée au cœur,

Plus qu'une tranchée, artère des peines...

L’éprouvante confession de Louise Labé trouve une résonance jusque dans mon deuil convulsif :

“Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;”

De tourments sans heurt j’expire cent fois.

L’inextinguible peine hante et balafre le temps restant.

“Tant j’ay coulé de larmes langoureuses,”

Qu’il s’en forme des traces souffreteuses.

Surgit très vite le questionnement sur sa manière passé d’être à la vie. Hôte transfigurante de Poiêsis, Anna de Noailles me guide vers le juste seuil, celui qui permet de verbaliser l’infernal intérieur :

“Je m'appuierai si bien et si fort à la vie,

D'une si rude étreinte et d'un tel serrement,"

Que bientôt son souffle emportera les envies

Dans la suffocation d'un lent dépècement.

L’acharnée perdition doit cesser. Ce qui s’endurait densément s’ouvre sur un gouffre pas plus apaisant. Madeleine des Roches tient ma main et je suis avec attention le rythme de ses pieds.

"Voyant donc mes malheurs croître en infinité,

N'éprouvant rien qu'ennui, peine et adversité,”

Je renonce à briser mes os contre Cythère :

L'aigu de l'Absolu doit n'être qu'un cratère.

Pas de leurre : ne plus embrasser ce combat condamne à la forme terminale de l’isolement comme Pernette du Guillet me le signifie en rimes que je croise.

"je ne suis mort, ni je ne suis en vie,

Me contraignant à plaindre mon mal-aise :”

De ces maints tourments je me fuis, maudit !

Point de sursis pour l'âme sans ascèse.

Avant d’accepter ma disparition, assumer quelques sentences telle l’absurdité existentielle que les Terriens congénères camouflent sous des monceaux mi-distractifs mi-bourratifs. Désormais Poiêsisien sans attente, je rejoins Marie Krysinska :

"Qu'elles sont cruelles et lentes, les heures !

Et qu'il est lourd - l'ennui de la mort !”

Pour quoi s'épuiser en une blême ardeur ?

Pourquoi s'inventer un autre sort ?

Reposer en poèmes, mais après avoir lancé quelques strophes contre de laides facettes humaines. Ainsi la masculine errance qui nourrit une désespérance féminine. En duo outre-temps avec Joyce Mansour pour stigmatiser ces genres en ruines.

"Dans un monde tout gris

Une femme étouffée dans sa graisse

Crie sa solitude"

Des parades pourries

Enflent l'homme abruti de ses ivresses

Terne décrépitude

Et comment ne pas hurler le gâchis de notre Terre en réorientant Vénus Khoury-Ghata !

"Notre salut viendrait de la nature

nous attraperions les rousseurs des automnes"

et respirerions leurs pastels qui sillonnent…

Mais l’ère humaine exploite et dénature !

Et clamer la culpabilité de l’espèce en détournant Louise Ackermann.

"Homme, tu m’as crié : « Repose-toi, Nature !

Ton œuvre est close : je suis né ! »"

Quelques siècles de ta prétentieuse aventure

Et tu avoues : "J'ai tout miné !!!"

Alicia Gallienne

L’indignation exprimée, sans imaginer une quelconque utilité, je peux m’effacer avec tous les regrets qui entêtent. La stupéfiante Alicia Gallienne interpelle son lecteur. Je lui devais une réponse sans détour :

"Le rêve est-il une camisole de force ?

L'aube est-elle le venin du jour ?"

Alors je m'y convulse, craquelle l'écorce

Et la dose fœtale abrège mon séjour.

Cette seule issue, je la réitère en écho d’un demi-millénaire avec Christine de Pizan, jusqu’à épouser la graphie verbale de ces temps reculés.

"Ha ! Fortune trés doloureuse,

Que tu m'as mis du hault au bas !”

Daigne, dans ces contrées pierreuses,

Enterrer ce que tu abas !

Alors peut commencer le salutaire processus de déshumanisation en deux phases. Merci Louise Colet d’avoir versifié l’étape première afin que j’y coule la destination.

"Tarir, par des pensers arides,

Tout sentiment tendre et profond ;”

Lors, sans le fracas du suicide,

Viser le néant au tréfonds.

Gratitude à Louisa Siefert de parachever la seconde phase pour que j’y ancre l’aphorisme final.

"Plus d'angoisses traînant la colère après elles,

Plus d'effroi, de souci, d'amertume, plus rien !”

Enfin la délivrance guérit du temps terrien :

L'inexistence a seule une assise éternelle...

Les profondeurs ouatées de Poiêsis m’accueillent enfin, et Renée Vivien m’offre l’occasion d’une ultime pirouette, à légèrement méditer :

"Ô Sommeil, ô Mort tiède, ô musique muette !"

J’enfouis vos restes grimaçants loin des claquettes…