À bientôt cinquante-sept automnes, l’exécration d’une masse toujours plus envahissante de comportements humains s’assume, se cultive, se revendique. Oui ! les agrégats humanoïdes me révulsent. Ma rupture avec les formes grégaires et panurgiques de l’humanité vient de trouver sa cohérence professionnelle avec l’éloignement du dernier îlot collectif de mon activité. Désormais, seul le pédagogique à l’échelle individuelle subsistera.
L’écriture, elle aussi, ne s’encombre plus de plaire, de répondre à une quelconque tendance. Diariste je reste, mais surtout je m’installe, pour ce dernier pan existentiel, sur la planète Poiêsis. Son pôle Être-de-Vie, au Nord, demeure quasi inaccessible, indisponible pour l’essentiel, et de ce fait comme gelé. Son pôle Ne-plus-être, voie terminale de l’alternative, s’érige en continent hostile à la vie, exterminant par vagues d’affres.
Entre les deux, les rebondis de Poiêsis,
contrée des poétesses avec qui j’ai osé de furtifs duos outre-temps. Toujours leur
laisser l’amorce poétique afin de prolonger en symbiose, nuance ou contraste
leurs vers. Voilà ce qui maintient à flot mes restes de vivances.
Léon Bloy débroussaillait la voie, Catherine Pozzi esquisse le décor : assumer l’inadaptation à ce qui se voudrait évident et se risquer au sommet.
"Le ciel est bas, la route est triste
Pour s'en aller vers l'absolu.”
L'esprit combat, le cœur résiste
Tant que la cime offre un chalus.
Sur le trajet, se prémunir d’illusoires
transcendances. La vie porte en elle les paillettes paradisiaques, alors s’insurger,
avec Marie-Catherine de Villedieu, contre les censeurs desséchés :
"Ô vous,
faibles esprits, qui ne connaissez pas
Les plaisirs
les plus doux que l'on goûte ici-bas,"
Vous ne
défendez qu'un illusoire au-delà,
Embrigadant
l'éden bien vivant des ébats !

Anna de Noailles
Au détour d’un ombrage, près d’une berge ou d’un rivage, le miracle de la Rencontre qui tranche les liens, brise les carcans et donne le sens espéré à la quête des premiers jours. Chère Anna [de Noailles] comme vous l’avez bien saisi cet instant qui bouleverse la suite de son existence :
"Comme un couteau dans un fruit
Amène un glissant ravage,”
Ta silhouette sans un bruit
Ouvre la pulpe du sage...
Là l’évidence, le paysage choisi,
la symbiose des temps bénis que l’on voudrait infinis… Catherine des Roches
déroule ces lieux enchantés ; je me devais d’y ajouter la mélodie à
partager.
"Je me
vois dans vos yeux et dedans vos écrits
Et dedans
votre cœur et dedans vos esprits”
J'y demeure
en portée d'un si bel hymne intime
Les notes en
suspens dessinent nos vies en rimes
Ainsi prend vol l’élan de grâce,
unis. Cultiver son jardin, certes, mais le rendre aérien pour le préserver des
empoisonneurs aux savates bréneuses. En chœur avec Marceline
Desbordes-Valmore, j’implore :
“Inutile à la
terre, approche-moi des cieux”
Tresser notre
univers au fil du lien précieux.
Des ailes aux fragiles
parenthèses, un quart de mauvais tour suffit. Croyant tutoyer l’accomplissement,
l’impitoyable prélèvement grogne la fin en un distique écartelant avec Cécile
Sauvage.
"Nous étions le mystère et la vie à nous deux."
Tout
l’univers sans toi a l’horizon hideux.
Alors l’implosion cataclysmique,
la silencieuse agonie fait son lit funèbre. D’abord l’absence-massue, en pleurs
sur les vers de Lucie Delarue-Mardrus.
"Je
rentre. J'ai laissé la ville âpre à nos portes
Avec sa vie
obscure et ses longues cohortes.”
Dans le Nid
tu es là sur les murs en photos :
Je sous-vis
en retrait : tu es partie si tôt !

Desbordes-Valmore
Comment dépeindre ce chaos obsessionnel qui fracasse chaque pensée, chaque geste, toute intention ? Peut-être par l’anguleuse résignation de Marceline Desbordes-Valmore suivie de ma résolution à ne pouvoir qu’endurer la funeste amputation.
"J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,
Et frapper à mon cœur, c'est frapper au tombeau."
Te voilà loin de moi, me voici prêt à ceindre
Le roulis sinistre du tragique radeau.
La souffrance du cœur mitraille le
corps sans Camarde libératrice. La vivre et l’écrire : je devais me
greffer à la mise en garde d’Antoinette Deshoulières.
"Pour
qui connaît les misères humaines
Mourir n'est
pas le plus grand des malheurs :”
Sentir se
creuser la saignée au cœur,
Plus qu'une
tranchée, artère des peines...
L’éprouvante confession de Louise
Labé trouve une résonance jusque dans mon deuil convulsif :
“Je vis, je
meurs ; je me brûle et me noie ;”
De tourments
sans heurt j’expire cent fois.
L’inextinguible peine hante et
balafre le temps restant.
“Tant j’ay
coulé de larmes langoureuses,”
Qu’il s’en
forme des traces souffreteuses.
Surgit très vite le questionnement
sur sa manière passé d’être à la vie. Hôte transfigurante de Poiêsis, Anna
de Noailles me guide vers le juste seuil, celui qui permet de verbaliser l’infernal
intérieur :
“Je
m'appuierai si bien et si fort à la vie,
D'une si rude
étreinte et d'un tel serrement,"
Que bientôt
son souffle emportera les envies
Dans la
suffocation d'un lent dépècement.
L’acharnée perdition doit cesser.
Ce qui s’endurait densément s’ouvre sur un gouffre pas plus apaisant. Madeleine
des Roches tient ma main et je suis avec attention le rythme de ses pieds.
"Voyant
donc mes malheurs croître en infinité,
N'éprouvant
rien qu'ennui, peine et adversité,”
Je renonce à
briser mes os contre Cythère :
L'aigu de
l'Absolu doit n'être qu'un cratère.
Pas de leurre : ne plus
embrasser ce combat condamne à la forme terminale de l’isolement comme Pernette
du Guillet me le signifie en rimes que je croise.
"je ne
suis mort, ni je ne suis en vie,
Me
contraignant à plaindre mon mal-aise :”
De ces maints
tourments je me fuis, maudit !
Point de
sursis pour l'âme sans ascèse.
Avant d’accepter ma disparition,
assumer quelques sentences telle l’absurdité existentielle que les Terriens congénères
camouflent sous des monceaux mi-distractifs mi-bourratifs. Désormais Poiêsisien
sans attente, je rejoins Marie Krysinska :
"Qu'elles
sont cruelles et lentes, les heures !
Et qu'il est
lourd - l'ennui de la mort !”
Pour quoi
s'épuiser en une blême ardeur ?
Pourquoi
s'inventer un autre sort ?
Reposer en poèmes, mais après
avoir lancé quelques strophes contre de laides facettes humaines. Ainsi la
masculine errance qui nourrit une désespérance féminine. En duo outre-temps
avec Joyce Mansour pour stigmatiser ces genres en ruines.
"Dans un
monde tout gris
Une femme
étouffée dans sa graisse
Crie sa
solitude"
Des parades
pourries
Enflent
l'homme abruti de ses ivresses
Terne
décrépitude
Et comment ne pas hurler le gâchis
de notre Terre en réorientant Vénus Khoury-Ghata !
"Notre
salut viendrait de la nature
nous attraperions
les rousseurs des automnes"
et
respirerions leurs pastels qui sillonnent…
Mais l’ère
humaine exploite et dénature !
Et clamer la culpabilité de l’espèce
en détournant Louise Ackermann.
"Homme,
tu m’as crié : « Repose-toi, Nature !
Ton œuvre est
close : je suis né ! »"
Quelques
siècles de ta prétentieuse aventure
Et tu avoues
: "J'ai tout miné !!!"

Alicia Gallienne
L’indignation exprimée, sans imaginer une quelconque utilité, je peux m’effacer avec tous les regrets qui entêtent. La stupéfiante Alicia Gallienne interpelle son lecteur. Je lui devais une réponse sans détour :
"Le rêve est-il une camisole de force ?
L'aube est-elle le venin du jour ?"
Alors je m'y convulse, craquelle l'écorce
Et la dose fœtale abrège mon séjour.
Cette seule issue, je la réitère
en écho d’un demi-millénaire avec Christine de Pizan, jusqu’à épouser la
graphie verbale de ces temps reculés.
"Ha !
Fortune trés doloureuse,
Que tu m'as
mis du hault au bas !”
Daigne, dans
ces contrées pierreuses,
Enterrer ce
que tu abas !
Alors peut commencer le salutaire
processus de déshumanisation en deux phases. Merci Louise Colet d’avoir
versifié l’étape première afin que j’y coule la destination.
"Tarir,
par des pensers arides,
Tout
sentiment tendre et profond ;”
Lors, sans le
fracas du suicide,
Viser le
néant au tréfonds.
Gratitude à Louisa Siefert
de parachever la seconde phase pour que j’y ancre l’aphorisme final.
"Plus
d'angoisses traînant la colère après elles,
Plus
d'effroi, de souci, d'amertume, plus rien !”
Enfin la
délivrance guérit du temps terrien :
L'inexistence
a seule une assise éternelle...
Les profondeurs ouatées de Poiêsis
m’accueillent enfin, et Renée Vivien m’offre l’occasion d’une ultime
pirouette, à légèrement méditer :
"Ô Sommeil, ô Mort tiède, ô musique muette !"
J’enfouis vos
restes grimaçants loin des claquettes…
