12 août 2017

Oradour, baroud d'horreur

Envisager quelques tirs, quelques cris, beaucoup de résignation ou de confiance faiblarde dans la justification clamée par les crieurs du village pour se réunir sur le champ de foire. Le S.S. sait y faire : osciller entre fermeté intraitable et paroles rassurantes avant d’exhiber son rictus barbare. Autour de cet espace d’incertitude, d’angoisse, de redoutables interrogations, se dressent aujourd’hui d’irrégulières arêtes pierreuses, des pans interrompus, des semblants de bâtisses. Là, au centre, gagnait la terreur collective.

Hommes conduits et concentrés dans six lieux choisis. Ancrés dans ces granges éventrées les tirs en rafales pour faire tomber, les balles individuelles pour achever : là, six qui s’échappent pour des dizaines qui succombent. Pas de toit, plus jamais, deux ouvertures sans fenêtre, cette noirceur sur la tranche des murs aux lignes hachées. Le S.S., avec la maniaquerie qui le raidissait, balayait soigneusement l’endroit où devait se dresser la mitrailleuse lourde, juste face à l’entrée. Méticulosité assassine.

L’église se dresse encore avec sa béance au sommet. Devant elle, toujours ces restes minéraux au sang noir pétrifié. A l’intérieur, l’agonie des femmes et des enfants : asphyxiés, balles reçues, brûlés vifs… une seule mère parviendra à sortir de cet enfer. Silence lourd, ombres signifiantes, rappel de chaque seconde du martyr.

Incendiés, détruits, les logis, les commerces, les écoles, les bâtiments publics. Çà et là des objets familiers : la carcasse d’un véhicule, une machine à coudre rouillée, un lit broyé… Les artères se suivent et témoignent de l’acharnement à tout faire disparaître.

Ici trône une maisonnée, son squelette plutôt, avec l’épineux au faîte tranché comme pour ne pas trop surplomber la demeure sans toit, sans portes ni fenêtres. Le gris des murs pour tout confort avec quelques liserés de briques.

Là, une plongée dans la ruine criminelle, celle ébène par le déchaînement des bourreaux : formes torturées, ouvertures inutiles sur le vide qui s’impose. Le cœur se serre.

Passer outre ces angles sombres et s’arrêter devant le triptyque pierreux, régression bâtimentaire forcée pour ne plus jamais s’épanouir comme foyer : ruines épurées enfantées par le fléau nazi.

Monceaux de restes dressés vaille que vaille vers un ciel incertain. Difficile d’imaginer l’intégrité vivante d’avant Das Reich de l’endroit. Coups si profonds dans chaque construction, à la façon des Gueules cassées de la Première Guerre, qu’ils ravivent les plaies des survivants. Bouleversement du visiteur.

Ce pourrait être un tableau bucolique, avec ses feuillus, ses vieilles pierres et son azur bleu-blanc : morbide immobilité. Le crime des crimes vise à tout éradiquer : les êtres, le cadavre de ces êtres, leurs biens…

Ombre dans le cabinet de la dentiste. Plus rien de ce qui pourrait humaniser, la luminosité solaire elle-même glace. Au fond, un objet rouillé, informe, rend encore plus impossible toute reprise de vie.

Le supplice jusqu’au tréfonds du lieu, dans sa manière de se tendre vers nous, de former cet ensemble tourmenté. Pire que le néant : ce réel.

Pas des vestiges antiques, mais la première moitié d’un vingtième siècle aux cataclysmes orchestrés.

Pas de point de fuite, juste une enfilade d’existences saccagées. La balance oubliée par les pilleurs meurtriers, les outils bien rangés, le volet de travers : chaque chose délivre la dose d’émotion au visiteur du vingt-et-unième qui passe.

Regarder à travers ces barreaux : une façon de se croire à l’abri, de mettre en quarantaine le saccage sanglant accompli ou un leurre, la factice séparation d’un décor reproductible à l’infini des haines humaines ?

Une entrée sans issue, un escalier vers nulle part, des ouvertures privées de leur fenêtre : la litanie visuelle d’un village amputé jusqu’à ce que mort s’ensuive et qu’une poussée végétale esthétise les décombres. Plus de sept décennies ont passé depuis ce brasier communal, et pourtant…

L’anti-obélisque, ce pic, au côté charcuté, se dresse au centre de l’innommable : oppressante présence encadrée, au premier plan, par deux blocs qui dégorgent encore tant d’affronts endurés.

Le ballet tourmenté des courbes et des lignes, hantise des recoins alors inachevés, force à se statufier le temps d’une pleine conscience de la désarticulation qui s’élance ici : hurlements d’une architecture apocalyptique.

A la fin de cette éprouvante déambulation, cet oiseau fixe mon objectif depuis un semi mur, après avoir fait trempette dans une flaque proche : bras d’honneur au baroud d’horreur nazi, pensée émue à toutes ses victimes.

Parcours photographique complet (réalisé le 8 août 2017) dans l'album Oradour-sur-Glane - baroud d'horreur et acrostweet sur le village martyr dans le Répertoire.

Aucun commentaire: