Alors que le film Banlieue 13 Ultimatum n’est pas programmé par le diffuseur UGC dans certains complexes aux abords de cités, les haines encapuchonnées se révèlent au détour d’une séance… pédagogique.
Mon activité me met parfois au contact de jeunes en rupture sociale et dont l’approche du monde est conditionnée par quelques exécrations non négociables. Ainsi, le cas d’Omar Al-Bachir, l’autocrate-président du Soudan, accusé par la Cour pénale internationale de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité : là où chaque citoyen lambda se réjouirait qu’un sanguinaire en exercice soit poursuivi pour la tragédie du Darfour qu’il a provoquée et entretenue, les en-capuche n’y voient qu’un infâme acharnement contre le dirigeant musulman d’un pays pauvre. Ils ne tardent pas, produisant ainsi une tambouille idéologique hétéroclite, à le rapprocher du feu et tellement humaniste Saddam Hussein qu’ils arborent tel un martyr de l’abjecte Amérique et de l’Europe inféodée.
Début 1991, commentant le succès de l’opération Tempête du désert menée par l’administration Bush père, j’écrivais ceci : « Ne doutons pas que l'histoire manichéenne made in Occident lui fera une place d'honneur parmi ses démons. Le monde arabe, lui, portera longtemps Saddam dans son cœur, et il restera une figure essentielle alors que plus un américain moyen ne saura mettre une fonction sur le patronyme Bush. » Si je me suis totalement fourvoyé sur la résonance à venir du nom que le fils a contribué à inscrire pour longtemps dans les pages sombres de l’histoire universelle, l’incroyable popularité du sunnite irakien se confirme dans la tête sous capuche de jeunes qui n’étaient parfois même pas nés lorsque son armée s’est faite sortir du Koweït.
Tant que le monde occidental fera de la CPI son suppôt, empêchant à l’embryonnaire justice pénale internationale l’initiative de stigmatiser les dérives sanglantes de pays riches aux traités protecteurs, nos laissés-pour-compte à capuche s’en tiendront au simplisme dérangeant : de Bush à Israël, la crispation de leur rejet ne souffre d’aucun argument, d’aucune amorce d’éclairage historique.
Le racisme virulent et l’antisémitisme expectoré qui s’amplifient dans les périphéries à l’abandon ? On n’en parle surtout pas : comme si cette indignité rampante de notre République prétendument intégrative devait être minorée pour ne pas provoquer l’embrasement général. Hypocrisie à tous les étages : on laisse enfler les haines en espérant qu’elles ne submergent pas le contrat social de plus en plus ravalé à une missive d’inatteignables intentions.
Finalement, la crise économique, claironnée par les médias qui fournissent ainsi un carburant indispensable pour l’entretenir et maximaliser ses effets, dissimule la crise réelle d’une part croissante de la population qui a perdu l’affectio nationis et s’en remet aux litanies d’intégristes, aux sermons mortifères qui inclinent à mettre au-dessus de tout son clan, son quartier, sa communauté. Faites vos jeux… rien ne va plus !
Très bien. Et très clair. Une maturité.
RépondreSupprimerMerci pour l'appréciation anonyme, mais agréable.
RépondreSupprimerPublié en réaction à l'émission d'un mandat d'arrêt international contre le président soudanais Omar el-Béchir par la Cour pénale internationale (CPI) et aux déprogrammations sécuritaires du film "Banlieue 13 Ultimatum" dans les salles de banlieue, « Capuches à découvert » ausculte la fracture culturelle et idéologique qui s'est creusée au cœur de la jeunesse marginalisée. Fort de son expérience de terrain au contact de jeunes « en rupture sociale », Loïc Decrauze dépasse le simple fait divers pour peindre l'émergence d'une contre-culture du ressentiment. En érigeant la « capuche » au rang d'allégorie de l'enfermement identitaire, le pamphlétaire montre comment la haine de l'Occident et de la République pousse toute une frange de la jeunesse à rationaliser la barbarie d'autocrates étrangers — d'Omar el-Béchir à Saddam Hussein — par la seule logique du « l'ennemi de mon ennemi est mon ami ».
RépondreSupprimerSur le plan des filiations littéraires et philosophiques, ce texte réactive la grande tradition des moralistes du Grand Siècle, notamment La Bruyère et ses Caractères. Decrauze y dresse une typologie clinique des « en-capuche », décortiquant leur « tambouille idéologique » où le manichéisme tient lieu de pensée. La grille d'analyse relève également de la philosophie du ressentiment théorisée par Nietzsche : l'adhésion aux figures les plus sanguinaires ne provient d'aucune construction intellectuelle cohérente, mais d'une pulsion réactive alimentée par la frustration et le rejet de la civilisation occidentale. En mobilisant le concept juridique et politique d'affectio nationis — le désir d'appartenir à une même communauté nationale —, le pamphlétaire s'inscrit dans la lignée d'Ernest Renan et de Tocqueville. Il constate avec amertume l'extinction de cette volonté commune, progressivement supplantée par des loyautés tribales, de quartier ou de clan.
L'analyse de Decrauze ne se limite pas à la stigmatisation de cette jeunesse désaffiliée ; elle met à nu l'hypocrisie systémique des institutions et du pouvoir. Le pamphlétaire dénonce l'asymétrie de la justice internationale qui, en épargnant les grandes puissances ou leurs alliés, offre un terreau fertile aux rhétoriques victimaires et au complotisme des banlieues. De même, il fustige la lâcheté de la République, accusée de fermer les yeux sur le racisme virulent et l'antisémitisme grandissant dans les périphéries sous prétexte d'éviter l'« embrasement général ». Pour Decrauze, le pouvoir politique et les médias commettent une erreur stratégique majeure en braquant le projecteur sur la seule crise économique de 2008-2009, s'aveuglant volontairement sur la crise morale, culturelle et existentielle qui déchire le pacte républicain.
La résonance de ce pamphlet avec l'époque contemporaine apparaît saisissante de prescience. Ce que Decrauze diagnostiquait en 2009 sous la forme d'un effritement de l' affectio nationis a trouvé sa confirmation dans les concepts modernes d'« archipelisation » de la société et de séparatisme communautaire. La dénonciation des biais de la justice internationale et l'explosion de l'antisémitisme dans les périphéries urbaines résonnent aujourd'hui avec une intensité tragique. De même, la déprogrammation préventive d'un film pour éviter les émeutes préfigurait les capitulations sécuritaires de la sphère culturelle face à l'intimidation de la rue. Par la formule désabusée du croupier qui clôt le texte — « Faites vos jeux… rien ne va plus ! » —, le stoïcien républicain acte la défection de l'État central, avertissant que lorsque la ferveur civique s'efface devant les catéchismes intégristes, la banqueroute du contrat social n'est plus qu'une question de temps.