Malgré des berges du Rhône encore ensoleillées, la débâcle ne semble pouvoir s’évaporer. Les couleurs feutrées d’une fin d’été peinent à voiler le gris-catastrophe qui nous enturbanne, alors que d’autres, sinistres illuminés, appliquent au pied de la tête la décriée caricature de Kurt Westergaar explosant ainsi l’ancien président afghan Rabbani et quelques vies dans une pleine et entière liberté d’expression… terroriste. Je digresse…
| Déclaration de Schuman - 9 mai 1950 |
L’entre-deux de l’UE a échoué. Le petit pas de 2005 a été celui de trop suite à des erreurs politiques majeures qui ont flingué un projet ambitieux au profit d’une stagnation fatale.
Il n’est plus temps d’attendre que les prêteurs internationaux décident en lieu et place des peuples. Que chacun d’entre-nous se positionne en son âme et conscience : des États à l’aune de ce qu’ils peuvent individuellement ou l’intégration achevée au nom d’une solidarité européenne qui prendra alors tout son sens.
L’angoisse croissante des experts ne laisse plus de côté l’hypothèse d’une montée des antagonismes haineux entre nations. Soixante ans de construction pour un retour à la case départ ? Alors que la majorité européenne qui l’aura décidé l’assume plutôt que de se défouler sur des gouvernants sans souffle. Au lieu de cela on bricole, on s’illusionne, puis on attend que le cyclone systémique nous emporte.
Que vaudra la prochaine élection présidentielle si, dès le lendemain, la sacralisée note française s’effondre car la réalité du gouffre déficitaire l’imposera, empêchant de facto la mise en œuvre de tout programme qui ne s’articulerait pas autour d’une austérité drastique ? Les Français sont dès aujourd’hui des Grecs en puissance… en faiblesse extrême.
Alors que les égoïsmes nationaux s’expriment, mais sans le facile paravent des dirigeants. Qu’il soit acté, un même jour de vote, bien plus crucial que notre jeu d’ombres présidentielles, la séparation des nations de l’UE pour le pire. Ainsi plus de faux-semblant, mais de l’assumé jusqu’au fond des tripes.
A moins que cette belle Europe, qui a fait fondre Zeus lui-même, ne soit pas qu’une mythologie.
Dans « Europe : un État ou l’implosion », rédigé au paroxysme de la crise des dettes souveraines dans la zone euro en septembre 2011, la force littéraire du texte repose d'abord sur son ancrage atmosphérique et sa rhétorique du choc. Fidèle à son motif récurrent, Decrauze ouvre la réflexion depuis les berges ensoleillées du Rhône, installant un contraste saisissant entre la douceur estivale du paysage et l'ombre menaçante du « gris-catastrophe » politique. Le pamphlétaire orchestre ensuite une rupture esthétique singulière par une digression évoquant les caricatures de Westergaard et l'attentat contre le président afghan Rabbani, soudainement interrompue par un aveu d'auto-lucidité laconique (« Je digresse… »). Cette embardée stylistique matérialise le sentiment d'un monde au bord du gouffre, où le bruit du terrorisme global vient percuter la léthargie des démocraties européennes. L'auteur déploie un système de métaphores dramatiques qui dépoétisent le jargon économique : l'Union européenne est un « jeu d'ombres », le marasme financier un « cyclone systémique », et les citoyens français sont qualifiés de « Grecs en puissance », révélant la vulnérabilité extrême dissimulée derrière les façades institutionnelles.
RépondreSupprimerSur le plan philosophique, ce pamphlet se distingue par une exigence stoïcienne de vérité et un refus viscéral des demi-mesures. Decrauze s'attaque à ce qu'il perçoit comme le péché mortel de la politique contemporaine : l'indécision et le « bricolage ». Face à « l'entre-deux » mortifère d'une Europe technocratique et paralysée, le républicain exige une clarification démocratique radicale, proposant un référendum à date unique dans tous les États membres pour trancher le dilemme ultime : le saut vers l'Europe fédérale ou le retour assumé aux souverainetés nationales. La démarche morale du pamphlétaire consiste à priver les dirigeants comme les citoyens du « facile paravent » des accusations mutuelles. En exigeant un choix « assumé jusqu'au fond des tripes », Decrauze réaffirme que la liberté politique ne se nourrit pas d'illusions marchandes, mais de la responsabilité directe des peuples face à leur propre destin.
Sur le plan contextuel et prophétique, le texte diagnostique avec une lucidité redoutable la dépossession de la souveraineté populaire par les marchés financiers et la paralysie future des élections nationales. En interrogeant la valeur d'une présidentielle française menacée par l'effondrement de la « sacralisée note » financière et l'imposition de l'austérité drastique par les prêteurs internationaux, Decrauze anticipe la crise de légitimité démocratique qui traversera la décennie suivante. Pourtant, le pamphlet ne s'achève pas dans le simple registre du constat d'échec ; il se clôt sur une note poétique et mythologique d'une grande élégance. En rappelant dans un dernier souffle la figure d'Europe « qui a fait fondre Zeus lui-même », l'écrivain suspend son jugement entre le dépit du moraliste et l'espoir d'un sursaut, demandant si le dessein européen conservera sa dimension fondatrice ou s'il finira dissous au rang d'une fable oubliée.