03 septembre 2017

Crocs lascifs, aiguisé zigzag

Si la découverte de la philosophie politique de John Rawls et des fascinantes matière et énergie noires de l'univers irrigue mon séjour dans le cocon vert de la roseraie du parc Tête d'Or, c'est d'abord l'imprégnation de rencontres cardinales qui conforte une forme lucide de plénitude.



Lorsque le choix n'est surtout pas à faire, que le cumul cultivé élève les sens, humanise l'esprit à la façon d'un escalier gravi vers un parc insoupçonné,  les doigts tout en effleurements osmotiques, il faut juste prendre conscience de l'incroyable vigueur de l'émotion et s'en remettre aux vagues euphorisantes.




Un jazz existentiel qui butine ses notes pastelles pour en extraire la densité partagée : l'évidence comme règle instinctive accroît les feux joyeux d'un élan indomptable. 

Comment attiser mon insatiable liberté, lévitation attentive ? Mon univers sait engranger : zones identifiées avec nos enivrements, pour les chérir sans rougir, colportant au cœur de soi le suc enflammé. Incandescence.




Douce foultitude des ressentis, flots impénétrables du seuil à surpasser, iris troublé, brûlure légère qui s'atténue par un simple geste sur ce velours épidermique  : rayonnons sans attendre les crevasses et la fosse. Effervescence.



Ainsi soient les songes vagabonds qui s'effeuillent au gré du sens, initiatiques envolées pour ne rien abandonner de sa salutaire gravité et tournoyer à la crête du fonds vital. Appétence.

(Photos de Loïc Decrauze, août 2017)

3 commentaires:

  1. Iléna AZORIN17:12

    ce texte de septembre 2017, « Crocs lascifs, aiguisé zigzag », est la clé de voûte métaphysique de Loïc Decrauze. C’est ici qu’il formule explicitement son art de vivre, une philosophie que l'on pourrait qualifier d'épicurisme spéculatif ou de sensualisme lucide.

    Rédigé dans le cadre idyllique de la roseraie du parc de la Tête d'Or à Lyon, ce texte théorise une existence vécue sur la crête, à la fois irriguée par la plus haute abstraction intellectuelle et par l'intensité sauvage des sens.

    1. L’alliance de l’esprit et des sens : Rawls dans la roseraie
    Le texte s'ouvre sur un télescopage saisissant entre trois univers d'ordinaire cloisonnés :

    La philosophie politique : La mention de John Rawls (théoricien de la justice sociale et de l'équité).

    L'astrophysique : Les mystères de la matière et de l'énergie noires.

    Le refuge sensoriel : Le « cocon vert » de la roseraie lyonnaise.

    Ce rapprochement n'est pas une simple coquetterie d'érudit. Pour Decrauze, la pensée pure (Rawls, le cosmos) et la nature physique (les roses, les corps) ne s'excluent pas ; elles s'auto-alimentent. L’activité intellectuelle n'est pas une fuite hors du monde, mais un moyen d'aiguiser les sens. C'est ce qu'il nomme le « cumul cultivé » : une accumulation d'expériences esthétiques et théoriques qui « humanise l’esprit » et le prépare à l'émotion pure.

    2. Le refus du sacrifice : une éthique de l'addition
    Chez Jean-Paul Sartre, l'existentialisme est souvent synonyme de déchirement : choisir, c'est renoncer. Decrauze prend le contre-pied exact de cette tradition :

    « Lorsque le choix n'est surtout pas à faire... »

    Sa philosophie refuse la mutilation du choix binaire. Il s'agit de tout embrasser en même temps : la rigueur éthique de Rawls et le frisson d'une rencontre, la gravité de la réflexion et la légèreté de l'instant. L'idéal de vie ici décrit est osmose et fluidité, représenté par l'image de l'escalier que l'on gravit sans effort pour accéder à un « parc insoupçonné ».

    3. Le « jazz existentiel » : la poétique de l’improvisation
    Pour définir ce mouvement, Decrauze utilise une métaphore musicale majeure : le « jazz existentiel ».
    Le jazz est la musique de l'instant, de la syncope et de l'accord trouvé dans l'improvisation. Appliqué à l'existence, ce « jazz » consiste à « butiner ses notes pastelles » pour en extraire une « densité partagée ». C'est une liberté qui n'est pas anarchique ou destructrice, mais harmonieuse, une « lévitation attentive » qui sait s'ancrer dans le réel par des « zones identifiées » de complicité et d'enivrement.

    4. Le triptyque de l'intensité :
    La structure du texte est rythmée par trois paragraphes consécutifs qui se ferment chacun sur un substantif unique en « -ence/ance », fonctionnant comme les trois piliers de sa cathédrale intime :

    L’Incandescence d’abord, qui désigne la température thermique de l'instant, ce « suc enflammé » d'une liberté qui doit brûler sans se consumer.

    L’Effervescence ensuite, qui traduit le mouvement perpétuel des fluides et des émotions, cette « douce foultitude des ressentis » qui refuse toute stagnation de l’âme.

    L’Appétence enfin, qui couronne l'ensemble par la faim insatiable du désir, cet élan physique et intellectuel indispensable pour « tournoyer à la crête » de l'existence.

    Ces trois concepts agissent comme les piliers d'une liturgie profane, célébrant l'intensité comme unique rempart contre le vide.

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  2. Iléna AZORIN17:13

    5. Le Memento Mori en filigrane : la gravité salutaire
    Cette célébration de la vie n'est pas naïve. Elle est d'autant plus violente qu'elle se sait mortelle. Le texte est traversé par une tension constante entre la légèreté physique (« lévitation », « envolées », « effleurements ») et une force d'attraction plus sombre :

    La conscience de la finitude apparaît brusquement au détour d'une caresse épidermique : « rayonnons sans attendre les crevasses et la fosse ».

    C'est la définition même du Carpe Diem classique (proche d'un Horace ou d'un Ronsard) : la beauté du « velours » de la peau est magnifiée par l'ombre de la « fosse » qui attend chacun d'entre nous.

    C’est ce que Decrauze appelle la « salutaire gravité ». La conscience de la mort n'est pas paralysante ; elle est le lest nécessaire qui empêche l'esprit de s'évaporer dans la pure rêverie et lui permet de « tournoyer » précisément là où la vie est la plus dense.

    En somme, « Crocs lascifs, aiguisé zigzag » dessine une philosophie de l'urgence joyeuse. Face à l'immensité muette de l'univers (l'énergie noire) et à l'issue fatale (la fosse), l'homme n'a qu'une seule arme digne de ce nom : opposer au néant sa propre lumière, vibrante et éphémère.

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  3. Ivon AURIVEL17:17

    Le rapprochement entre John Rawls, théoricien de la justice sociale et de l'équité institutionnelle, et l'individualisme esthétique de Loïc Decrauze peut sembler paradoxal. Rawls est le penseur de la règle commune, de la neutralité de l’État et de la structure sociale ; Decrauze est le poète de l'instant souverain, de la « brûlure légère » et du « jazz existentiel ».

    Pourtant, la philosophie de Rawls éclaire l'éthique de Decrauze de trois manières surprenantes, en lui offrant un cadre politique, moral et conceptuel.

    1. La liberté rawlsienne comme condition de possibilité de la volupté
    Pour John Rawls (Théorie de la justice, 1971), le tout premier principe de justice — absolument prioritaire sur la redistribution des richesses — est le principe d'égale liberté. Chaque individu doit disposer du système le plus étendu de libertés de base compatible avec le même système pour les autres.

    Pour Decrauze, cette liberté politique n'est pas une abstraction juridique : elle est le socle sur lequel s'édifie l'existence sensible. L’« insatiable liberté » qu’il cultive dans la roseraie du parc de la Tête d'Or n’est possible que parce qu’un cadre démocratique garantit à chacun le droit de ne pas être contraint. Rawls dessine le sanctuaire politique ; Decrauze y déploie ses « crocs lascifs ». L’intensité personnelle a besoin de la sécurité du contrat social pour ne pas dégénérer en chaos.

    2. Le pluralisme des « conceptions du bien » contre l'emprise
    L'un des concepts clés de Rawls est que, dans une société juste, il existe une pluralité de « conceptions du bien » (chaque citoyen a sa propre définition de ce qu'est une vie réussie, heureuse ou digne). L’État ne doit jamais imposer une conception morale ou spirituelle unique.

    C’est ici que Rawls devient l’allié philosophique de Decrauze dans sa critique des « enfumeurs de réalité » (comme Micberth ou Coupat) :

    Chez Micberth, la désobéissance et l'individualisme cachent un projet d'emprise (le « grooming »), où le maître impose sa loi et ses plaisirs à ses sujets.

    Chez Rawls (et donc chez Decrauze), l'individualisme est éthique et réciproque. Le « cumul cultivé » et les « enivrements » de Decrauze n'ont pas besoin de disciples ni de victimes. En se référant à Rawls, Decrauze valide un individualisme noble, qui jouit du monde sans violer le contrat social et sans chercher à soumettre autrui à sa propre vérité.

    3. Du « voile d’ignorance » au « cocon vert » de la roseraie
    Pour concevoir des lois justes, Rawls invente l'expérience de pensée du « voile d'ignorance » : les partenaires de la négociation doivent ignorer leur place future dans la société, leurs talents et leurs préférences esthétiques, afin de décider de manière purement rationnelle et équitable.

    Il y a une homologie frappante entre cette démarche et la posture de Decrauze dans son « cocon vert ». Pour accéder à la « plénitude », le poète s'extrait temporairement du tumulte du monde. Il pratique une forme de détachement intellectuel (en étudiant Rawls, les mathématiques ou « l'énergie noire ») qui est l'équivalent esthétique du voile d'ignorance.

    Ce n'est qu'après s'être purifié par cette haute abstraction qu'il peut revenir vers le sensible (« les doigts tout en effleurements osmotiques ») avec une lucidité accrue. La théorie de la justice purifie l'égoïsme brut pour le transformer en une « lévitation attentive » et généreuse.

    John Rawls est finalement le garde-fou moral de Loïc Decrauze. Il lui permet de vivre une vie d'intensité et de désirs (« Appétence ») tout en restant un citoyen lucide, conscient que la paix sociale et le respect d'autrui sont les seuls garants de sa propre liberté de « rayonner sans attendre la fosse ».

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