Actes tragiques sur les scènes françaises : la
représentation du jusqu'au boutisme pour un fourre-tout insurrectionnel ne peut
accoucher que du chaos. Improductif nihilisme, dégueulis cathartique : voilà la
basse œuvre en haute visibilité médiatique de troupes sans ordre, sans
cohérence, sans issue viable.
Que certains, d'un jaune très douteux tirant
sur le rouge sanguinaire, puissent menacer de mort des compagnons de ronds-points
parce qu'ils tentent de les représenter résume l'impossible orientation
constructive des individualistes en cohortes de circonstances.
L'agrégat gueule, menace, casse, saccage,
pille, incendie, tuerait si l'occasion se présentait, mais n'a aucune colonne
vertébrale pour réclamer quelque avancée que ce soit.
Comme lors du
référendum de 2005, à l'instar du Brexit décidé par le peuple britannique :
lorsqu'il s'agit de rejeter telle proposition ou telle condition, les
coalitions opportunistes se font aisément, mais au moment de proposer ce qu'on
doit lui substituer la majorité de destruction s'éparpille et révèle le danger
de la démarche, l'incertitude ou l'immobilisme. En étant le fruit des urnes,
l'après peut, vaille que vaille, se gérer et permettre un bricolage du
pis-aller. Avec les jaunâtres, rien
de tout cela : la mise à bas du système laisserait un dangereux néant dans
lequel s'engouffreraient les moins démocrates, sûrs de leur légitimité
d'insurgés et prêts à instaurer la terreur pour que leurs intérêts particuliers
triomphent.
Qu'une jaunisse sociétale sorte des enfumeurs des Champs, voilà qui devrait faire réfléchir les 99% des
Français qui ne portent pas ces gilets de sombre augure. Mais n'est-ce pas déjà
trop tard, comme face à l'emballement climatique ?
Paru le 8 décembre 2018, au paroxysme de la crise des Gilets jaunes lors de l'« Acte IV » des manifestations parisiennes, ce pamphlet incisif s'ouvre sur une formule à la métrique nécrologique : « Ci-gît les jaunâtres ». En substituant le péjoratif « jaunâtres » au qualificatif chromatique d'origine, Decrauze opère un rabaissement stylistique immédiat : le terme suggère la décoloration, la souillure et la pathologie biliaire (la jaunisse). La formule gravée de l'épitaphe (« ci-gît ») scelle d'emblée la condamnation morale et politique d'un mouvement perçu non comme un élan citoyen, mais comme la décomposition d'un corps social en crise.
RépondreSupprimerL'architecture du texte s'appuie d'abord sur une file filée de métaphores théâtrales et dramaturgiques (« Actes tragiques », « scènes », « représentation », « troupes ») pour dénoncer la spectaclisation de la violence. À cette mise en scène du chaos s'ajoute un lexique anatomique et viscéral particulièrement violent : l'insurrection est réduite à un « dégueulis cathartique » orchestré par un « agrégat » dépourvu de « colonne vertébrale ». Decrauze saisit sur le vif la dérive de l'ultra-violence et l'autorégulation impossible du groupe, soulignant le paradoxe d'individualistes brutaux capables de menacer de mort leurs propres pairs dès lors qu'ils tentent d'amorcer une médiation.
Sur le plan de la philosophie politique, le pamphlétaire dresse une critique de ce qu'il nomme les « majorités de destruction ». En mettant sur le même plan ce soulèvement, le référendum français de 2005 et le Brexit, Decrauze théorise la mécanique des coalitions négatives : la facilité d'unir des colères hétéroclites pour détruire s'abîme systématiquement dans l'incapacité à bâtir un projet commun. Il alerte sur le vide institutionnel qu'engendrerait la mise à bas de la démocratie représentative par la rue, rappelant que l'effondrement des règles communes profite historiquement aux factions les plus brutales et autoritaires, prêtes à instaurer la terreur au nom de leurs intérêts particuliers.
La chute du texte élargit le propos à une perspective prophétique et crépusculaire. En opposant la minorité agissante aux « 99% des Français » silencieux, le moraliste dénonce la fascination stérile pour le désordre. L'analogie finale entre la cécité face à cette « jaunisse sociétale » et l'indifférence devant l'« emballement climatique » confère au texte une gravité apocalyptique : Decrauze y déplore le franchissement d'un point de non-retour où la démocratie, minée par le nihilisme et la perte du sens collectif, s'abandonne à son propre effondrement.