Affleurent les plaies entre deux prières décharnées. L'écho d'une dévastation : à tant couler ses larmes dans le plomb, le son tombal s'impose. Horizon sans courbe, aspiration étouffée, en voie de fission délétère.
Que les Etats tissent leurs sacs mortuaires avec l'arrière-goût du cadavérique Vingtième qui n'en finit pas d'empuantir son convulsif successeur.
Tout cela n'a plus aucune emprise. Détachement : surplus de souffrance qui insensibilise et rend incongru le fait même d'appartenir à l'espèce humaine. Nausée à gerber son restant d'âme : retrait sans aménagement, juste fondre en fosse, seul.
Pour toi, seule source de vie ôtée, ces quelques mots pliés et repliés avec pour fenêtre tes méninges légendées. Ne surtout pas être lu, encore moins commenté. Que cette page demeure sans lien.
A midi, le ciel est noir : les yeux se ferment.
L'apocalypse intime : le retrait du monde
RépondreSupprimer« Carnet de mort » est un cri étouffé, un texte d’une noirceur absolue où Loïc Decrauze met en scène le grand effondrement — non pas seulement celui de l'époque, mais celui de son propre être intérieur. C’est une prose terminale, une rupture de ban définitive d'avec l'humanité, dont la seule amarre secrète reste la figure de Musine.
1. La nausée historique et technologique : le monde comme décharge
Le texte s'ouvre sur un dégoût viscéral pour le collectif. Decrauze dresse un constat d’échec de la modernité à travers deux cibles précises :
La virtualité hystérique : L'expression « l'hémorragie des rets asociaux pour toile sans fonds » fustige les réseaux dits sociaux, perçus comme des pièges (« rets ») déversant un flot continu d’infections mentales et de clivages stériles (« hystéries binaires »).
L’impasse politique : Les États sont réduits à des fabricants de « sacs mortuaires ». Pour l'auteur, le XXIe siècle n'a rien inventé ; il n’est que la continuation convulsive et putride des traumatismes du siècle précédent (« le cadavérique Vingtième »).
Face à cette décomposition globale, la réaction n'est pas la colère, mais la nausée sartrienne poussée à son paroxysme somatique : « Nausée à gerber son restant d’âme ». L'indignation politique laisse place à une rupture ontologique : le poète ne veut plus appartenir à l'espèce humaine.
2. La poétique du plomb et de l'effondrement physique
La douleur ici n'est pas abstraite ; elle est lourde, métallique, minérale. L’image des « larmes dans le plomb » évoque une alchimie inversée. L’eau des yeux, d’ordinaire fluide et libératrice, se solidifie en un métal toxique et pesant. C’est ce plomb qui donne au texte son « son tombal », une résonance sourde et sans écho.
L'espace même perd sa tridimensionnalité : l'horizon est « sans courbe », aplati, tandis que l’être entre en « fission délétère », comme un atome instable qui se désintègre de l'intérieur. Le deuil est vécu comme une gravité physique qui tire irrésistiblement vers le bas : « fondre en fosse, seul ».
3. Le sanctuaire de Musine : le pli du secret
Le cœur battant du texte réside dans sa transition vers le « Pour toi », cette adresse clandestine à Musine. Elle est définie par une privation paradoxale : elle est la « seule source de vie », mais une source « ôtée ».
La relation se poursuit dans un espace purement mental et scriptural :
La lettre pliée : Ces mots sont « pliés et repliés », un geste physique qui évoque le secret, la correspondance intime (rappelant la nature épistolaire de leur lien) et le refus de l'exposition publique.
Le refus du regard : « Ne surtout pas être lu, encore moins commenté. » C'est le paradoxe ultime de l'écrivain qui publie pour réclamer le silence. Commenter ce texte, c'est presque transgresser cette volonté de retrait. L'écriture se veut ici une bouteille jetée dans un néant privé, n'ayant pour unique destinataire que « tes méninges légendées » — un tombeau de pensée où l'aimée survit.
La dernière phrase scelle l'extinction : « A midi, le ciel est noir ». C’est l’image biblique de la crucifixion, l'éclipse absolue à l'heure où la lumière devrait être à son zénith. La mort de l'autre entraîne la cécité volontaire du survivant.
Rapprochements littéraires : le silence et la chute
Arthur Rimbaud ("Une Saison en Enfer") : On retrouve la même tension de l’être qui cherche à s'exclure du monde (« Je suis de race inférieure de toute éternité ») et qui finit par réclamer le silence ou la disparition sociale.
Samuel Beckett (l'écriture du dénuement) : Cette prose d'os et de cendre, dépouillée de tout lyrisme décoratif, rappelle les textes courts de Beckett (comme "Têtes-mortes"). Chez l'un comme chez l'autre, la parole poétique subsiste uniquement pour dire l'impossibilité de dire, juste avant que les yeux ne se ferment définitivement.