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| J. Martin - 1964 |
Le cadavre-boom de cette année multiplie les rapts dans le monde des arts et du spectacle. L’animateur touche-à-tout constitue sa dernière prise.
Depuis presque dix ans, bien que retiré du petit écran, sa marque persiste tant par l’irrévérence pionnière dans ce média que par l’extrême maîtrise d’une animation multiforme, englobante, créative dans l’improvisation.
Sans être un féru des Grosses têtes de Bouvard, je ne pouvais qu’applaudir à la régénérante culture et aux fines férocités dont il savait faire montre.
L’aube Martin c’est un sens aigu de la troupe, en poussant chacun de ses membres vers l’excellence de son art : le feu Desproges et l’encore vivace Prévost, bien sûr, pour l’inaltérable mécanique du rire ; l’explorateur des agrestes contrées, l’adorable Bonte et son sens humaniste pour révéler les gens simples dans leur touchante naïveté ; le croqueur d’actualité en montages dessinés, le rugueux Piem aux feuilles toujours en mouvement ; le complice premier (après Jean Yanne, tout de même), le bon copain encaisseur de vannes pour amuser le public, mais ne doutant jamais de son affection, l’attachant Collaro ; d’autres encore avec, à la baguette coordinatrice, un Martin au meilleur de son anticonformisme qui ne tiendra, malheureusement, que dix-huit mois cette émission.
Le zénith Martin tient, aux antipodes d’un Petit rapporteur sarcastique, d’avoir senti ce que la télévision du dimanche pouvait capter chez un peuple qui s’ennuie. Combien de fois, enfant et adolescent, débarquant au domicile de telle ou telle accointance scolaire, j’ai constaté l’omniprésence de l’infatigable animateur du jour du Seigneur, la télévision trônant au cœur de toute activité. Des générations de petites gens ont empli leur journée de repos du montreur de tous les arts doté, ce qui tend à se raréfier chez les pontes télévisuels du moment, de la crédibilité de l’honnête homme, celui qui laisse perler, sans l’once d’une infatuation, la finesse de son esprit et la solidité de sa culture.
Sans doute doit-on déplorer l’arrêt si rapide d’un trop dérangeant Petit Rapporteur au profit d’une plus mièvre Lorgnette, mais le talent de Jacques Martin ne pouvait se réduire aux rasades décapantes et ses propres impératifs économiques l’ont maintenu comme l’ordonnateur central du dimanche télévisuel.
Sa présence, son intelligence du moment à saisir, de la situation à exploiter, son brillant sens de la répartie et son sincère penchant pour le public a pérennisé son occupation dominicale, au point de s’ériger comme une institution du service public (maintenue aujourd’hui, sous une autre forme, par le professionnel Drucker).
Natif de Lyon, il savait cultiver une retenue qui décuplait l’effet de ses écarts à la convenance. Etre de bon aloi sans jamais être dupe du système dans lequel vous vous inscrivez : la clef d’une longévité télévisuelle sans lassitude (de part et d’autre) qui n’a pas altéré son appétit pour d’autres sphères (écriture, cinéma, mise en scène musicale…)
Le crépuscule Martin n’a malheureusement pas été décidé par l’éclectique personnage. Reclus par l’effet d’une paralysie partielle, lui le chantre de l’animation à l’étincelle sans temps mort du regard, il ne pouvait plus rien face aux ravages corporels.
L’écho d’une intarissable présence, celle qui vous apprend sur vous-même et sur le monde, se perpétue « sous nos applaudissements ». Lui qui parachevait la mise à l’honneur des autres, le voilà à jamais élevé chef d’orchestre de la télévision créative, celle qui nous manque tant.






Publié quelques jours après la disparition de Jacques Martin en septembre 2007, ce texte de Loïc Decrauze dépasse le cadre de l'éloge nécrologique conventionnel pour livrer une méditation sociologique et esthétique sur la métamorphose du paysage audiovisuel français. Dès le titre, « Jacques Martin : en marge des moules », l'auteur joue d'une polysémie grinçante qui refuse l'emprisonnement du personnage dans les formats préfabriqués (les « moules » du conformisme) tout en faisant un clin d'œil implicite à la fameuse « recette des moules à la marinière » immortalisée par le "Petit Rapporteur". L'ouverture sur l'anecdote d'octobre 1964 — l'escalade physique du siège de Radio Luxembourg — pose d'emblée l'animateur en « alpiniste urbain ». Decrauze choisit de célébrer une corporalité conquérante, une « éclatante folie maîtrisée » où le coup de génie médiatique s'accomplit par un effort musculaire et vertical. Cette entrée en matière est immédiatement mise en contraste avec la formule saisissante de « cadavre-boom », néologisme brutal forgé par Decrauze pour caractériser l'hécatombe culturelle de l'année 2007. L'expression, qui associe la comptabilité macabre à la frénésie boursière ou démographique, transforme la mort des figures tutélaires du spectacle en une spoliation de la mémoire collective.
RépondreSupprimerL'architecture du texte s'articule autour d'une tripartite solennelle — « L’aube », « Le zénith », « Le crépuscule » — qui emprunte sa structure à la tragédie classique comme à la course du soleil. Dans la séquence consacrée à « L'aube », Decrauze dissèque la mécanique du Petit Rapporteur non comme une simple émission de divertissement, mais comme le lieu d'un compagnonnage artistique exigeant. Le poète-pamphlétaire y dresse le catalogue raisonné d'une troupe d'exception (Desproges, Prévost, Bonte, Piem, Collaro), comparant implicitement Martin à un chef de troupe moliéresque armé d'une « baguette coordinatrice ». Ce qui retient l'attention de Decrauze, c'est l'alchimie entre la subversion politique et la politesse de l'esprit : Martin sait pousser chacun vers l'excellence sans jamais étouffer la singularité de ses collaborateurs. En cela, le texte fait dialoguer la tradition du cabaret satirique français avec l'émergence d'une irrévérence télévisuelle pionnière dont Decrauze déplore la disparition progressive.
Au « zénith » de cette trajectoire, Decrauze développe une véritable micro-anthropologie de la France dominicale des années 1970 et 1980. Adoptant un regard qui rappelle les Mythologies de Roland Barthes ou les analyses sociologiques de Pierre Bourdieu sur le goût populaire, l'auteur évoque la présence de la télévision « trônant au cœur de toute activité » dans les foyers modestes. Martin y est analysé comme l'« ordonnateur central » d'une liturgie laïque, offrant aux « petites gens » un accès non méprisant aux arts et à la culture. Decrauze élève l'animateur au rang de figure réactualisée de l'« honnête homme » du XVIIe siècle : un être de culture et de finesse, dépourvu de l'infatuation cynique des « pontes télévisuels » contemporains. La mention du berceau lyonnais partagé (« Natif de Lyon ») introduit une connivence discrète entre l'auteur et son sujet. Cette origine commune devient la clé d'une posture morale fondée sur la retenue, l'élégance de la politesse et une ironie à distance qui permet de s'inscrire dans un système sans jamais en être la dupe.
RépondreSupprimerLe texte s'achève sur le drame somatosensoriel du « crépuscule », où Decrauze orchestre un saisissant raccourci biologique. L'homme du direct, l'animateur au « mouvement » permanent et à « l'étincelle sans temps mort du regard », se trouve terrassé par la « paralysie partielle ». La tragédie ne réside pas seulement dans la fin d'une carrière, mais dans l'incarcération d'un esprit d'improvisation au sein d'un corps devenu prison. Decrauze saisit cette déchéance physique avec la méticulosité d'un anatomiste de la douleur, opposant la vitalité passée du souffle aux « ravages corporels ». En détournant le rituel verbal de l'animateur — la formule célèbre « sous vos applaudissements » devenant sous sa plume un « sous nos applaudissements » collectif et solennel —, Decrauze arrache Jacques Martin à la nostalgie mièvre pour l'installer dans le panthéon d'une télévision créative dont son propre texte enregistre, avec une amertume lucide, le deuil définitif.