L’intellect trop collé aux excroissances des champs médiatiques, les sens atrophiés par la simplification d’une existence sereine : on fuit la contrainte, l’adversité, le pénible dérangement ! Cultive ton cocon, tant que tu peux : autrui doit demeurer l’accessoire pour qu’il ne s’ancre pas tel un envahisseur de conscience.
| Loïc Decrauze - 2009 |
Ça gargouille. Intérieurs trop sollicités par une bombance au Carré Saône : six cents grammes de barbaque exquise ingurgités; une vésicule qui déraille… Extérieur en suspens : un vague ci-gît le système, les modèles conditionnant, la civilisation même ! Bienvenu dans le monde des garces farces à trappes. L’incertain viendra d’où on ne l’attend plus. Balade intérieure, désintégration aérienne : j’ai choisi mon camp, sans fortune. A terre, j’enracine mes petits plaisirs quotidiens sans parade relationnelle, sans dégoulinade matérielle. Témoin de loin, et au rythme parcellaire, des scories planétaires, je cultive le son scriptural : ça gratouille !
Se dégager un peu – « et peut-être plus ! » polnareffirais-je – de la rassurante poussée argumentative sans pour autant se vautrer dans l’imaginaire prétendument étranger à soi. Gare aux frontières ! Sus aux alvéoles ! Haro sur les contingences ! Pas de faux-semblants, marre du vraisemblable seriné : il nous faut coltraniser d’urgence nos fugaces pesanteurs.
Déploie ta langue pour goûter au plus près les interstices fruités. Comprendre ? Ressentir, d’abord, pour s’alléger des cons à pendre. La peine des morts c’est de n’avoir plus droit, pour exister un chouia, qu’aux pensées des autres, les agités du globe qui survivent en bocal.
Dans l’attente de ne pas vous rejoindre, monceaux de poussières pour un infini en mouvements perpétuels. Là, tout près du tronc qui craque… Hue !
"se vautrer dans l’imaginaire" j'aime bien cette phrase, vraie, penetrante. J'adore aussi "les agités du globe qui survivent en bocal." Il est vraiment bizarre quand mort, on existe seulement dans les mots de reminiscence et nostalgie, soie avec douleur ou bien un petit sourie. Mais on est plus la, on vit plus le chaos humaine dans cette planete donne'e par Dieu.
RépondreSupprimerelle est bien complique'e la vie, mais plus le mort..on verra
Wonderful post, thank you!
RépondreSupprimer« Farces à trappes » se présente comme une prose hybride, oscillant entre le manifeste existentialiste, le poème en prose et le carnet de moraliste. Decrauze y orchestre un télescopage saisissant entre l'envolée métaphysique et l'ancrage somatique le plus cru : l'angoisse du vide est immédiatement rabattue sur le fonctionnement viscéral (« Ça gargouille », « six cents grammes de barbaque », « vésicule qui déraille »), rappelant la physiologie rabelaisienne où la pensée demeure tributaire du corps indigeste. L'écriture se distingue par une liberté rythmique syncopée et une grande créativité lexicale, marquée par des jeux d'échos paronomastiques (« garces farces », « gargouille » / « gratouille ») et la forge de néologismes verbaux audacieux. Le verbe « polnareffirais » détourne la figure du chanteur en retrait pour signifier le marronnage poétique, tandis que l'injonction de « coltraniser nos fugaces pesanteurs » emprunte au jazz de John Coltrane l'idée d'une émancipation par l'improvisation fulgurante, capable de briser la rigidité du langage usuel pour réinventer le souffle.
RépondreSupprimerLe texte formule une méditation incisive sur l'absurde et la comédie de la présence au monde. Dès l'incipit, posé sous la forme d'un aphorisme cinglant (« Raison d’être : filer vers le néant en ayant cru à sa place »), le poète réaffirme une posture sartrienne où la conscience humaine est condamnée à fabriquer du sens sur un fond d'insignifiance. Decrauze dresse le procès d'une modernité anesthésiée par le confort médiatique et le repli égocentrique (« Cultive ton cocon »), refusant la fétichisation du « vraisemblable seriné » pour lui opposer une éthique de l'immersion sensible (« Ressentir, d'abord »). Face à l'effondrement feutré des modèles civilisationnels (« ci-gît le système »), le pamphlétaire choisit l'ascèse de la marginalité : un enracinement dans la sobriété des « petits plaisirs quotidiens », préservé du spectacle social et de la surenchère matérielle.
« Farces à trappes » s'achève sur un renversement panthéiste et vitaliste d'une rare intensité. Le moraliste livre une définition poignante et désabusée de la condition des défunts, réduits à n'exister qu'à travers le souvenir parcellaire des survivants (« les agités du globe qui survivent en bocal »). Face à cette mémoire en conserve, le poète revendique la dissolution cosmique : loin de redouter l'anéantissement, il appréhende les êtres comme des « monceaux de poussières » promis au mouvement perpétuel de l'univers. L'ultime vision du texte, adossée au « tronc qui craque », scelle une symbiose végétale et tellurique que vient électriser le monosyllabe final (« Hue ! ») : ce cri d'attelage, brusque et facétieux, relance la course du poète contre le néant, affirmant la primauté de l'élan vital sur la pétrification de l'existence.
En baptisant sa prose « Farces à trappes » et en la concluant par « tout près du tronc qui craque… Hue ! », Decrauze opère un détournement drolatique à trois niveaux :
RépondreSupprimerL'atomisation phonétique : L'onomatopée ritournelle de Lanzmann et Dutronc (« crac-boum-hu ») est fracturée puis réinjectée dans la prose de Decrauze. Le « crac » s'étire dans le « tronc qui craque », tandis que le « hu » final est propulsé en exclamation autonome (« Hue ! »).
L'écho structural du piège : Le « piège à fille / piège tabou » de la chanson de 1966 trouve un équivalent ironique dans les « Farces à trappes » du titre. Le mécanisme d'attraction séducteur se mue en machinerie existentielle où l'homme est pris au piège de sa propre condition.
Le désamorçage dandy : Placer la signature sonore d'un gadget pop (« joujou extra ») au terme d'une méditation sur le néant et la décomposition physique permet à Decrauze de désamorcer le pathos de la mortalité par la même nonchalance irrévérencieuse que Dutronc opposait aux séducteurs du Boulevard.