| Journal à taire - 2007 |
Un Journal comme un inexorable compteur en marche. L’arrêter serait comme mourir prématurément. L’engagement dans la voie diariste emprisonne l’expression pour l’orienter vers ses impératifs temporels. Chaque ligne s’oblige à l’exigence psychique du moment, sans aspiration d’autonomie, celle qui permet à l’écrit de s’affranchir de son auteur pour se construire en infidélité artistique à sa source… Le maître diariste en devient l’esclave… Paradoxe d’une apparente latitude quotidienne qui se laisse submerger par le temps, moniteur suprême de la tentative d’œuvre littéraire.
J’aurais le style abscons ? Pas grave. Mon imagination je la concentre sur le fabuleux trésor linguistique à disposition. C’est là que doit se dépasser l’auteur, et non dans l’élaboration de faits enchevêtrés qu’une réalité suffit à fournir.
N’ayant aucun impératif financier à être lu, je n’ai pour critère que mon seul plaisir expressif. Livré en pâture numérique via des blogs, chaque lecteur du hasard pourra en faire sa charpie, son exutoire critique, à l’aune de mon je m’en foutisme à l’égard de mes congénères. Match nul, mais des instants jubilatoires pour l’écriture. Les fosses insondables de l’Après importent finalement bien peu.
(Ecrit le 3 juillet 2009)
Publié au cœur de l'été, ce court texte offre une méditation poétique et métalittéraire sur le statut du pamphlétaire-diariste et son rapport au temps. Le titre lui-même s'impose comme une métaphore à double fond : il désigne d'abord le refus physique du grand départ estival, le choix de naviguer à contre-courant des transhumances vacancières pour savourer le calme d'une cité lyonnaise désertée ; mais il qualifie plus profondément la posture existentielle et esthétique de Loïc Decrauze, homme du contrepoint permanent qui pense, écrit et vit à l'envers des mouvements de foule.
RépondreSupprimerDans sa première partie, le texte esquisse une poétique urbaine de la solitude choisie. Depuis les berges du Rhône, le regard du flâneur embrasse un paysage apaisé — la passerelle du Collège, les pentes de la Croix-Rousse dessinant une « dentelle monumentale » —, révélant la beauté de la cité dès lors qu'elle se trouve purgée des « masses humaines » pressées de rejoindre le Sud. Cette célébration de la vacance physique prépare la bascule vers le cœur théorique du texte : l'auscultation du pacte diariste. Decrauze livre une analyse lucide sur la servitude paradoxale du "Journal" qu'il tient depuis 1991. Qualifié d'« inexorable compteur en marche », l'écrit intime, loin d'être un espace de pure liberté créatrice, apparaît comme une cage temporelle. Le pamphlétaire y formule le drame du diariste : soumis aux impératifs du jour, il ne peut s'offrir le luxe de la fiction ou de l'« infidélité artistique », cette autonomie qui permet au texte de se détacher de la chair de son auteur pour devenir œuvre. Le maître de la plume se découvre ainsi l'esclave du temps, « moniteur suprême » de son entreprise littéraire.
Face au reproche récurrent d'arborer un style « abscons », Decrauze réplique par une profession de foi formelle et stoïcienne. Rejetant l'artifice des trames romanesques et de l'« élaboration de faits enchevêtrés » qu'il abandonne au réel, il réaffirme que la véritable aventure de l'écrivain réside dans la fréquentation du « fabuleux trésor linguistique ». C'est dans le travail du verbe, dans la recherche du mot rare et dans l'exigence de la formule que s'accomplit le dépassement de l'auteur. Cette exigence poétique s'accompagne d'une revendication d'indépendance totale rendue possible par l'absence d'impératif marchand. Affranchi des contraintes de l'édition traditionnelle et des attentes d'un lectorat à séduire, Decrauze transforme la « pâture numérique » de ses blogs en un laboratoire d'expression pure.
Le pamphlet s'achève sur une note d'un stoïcisme désabusé et réjouissant, où le « je m'en foutisme » revendiqué à l'égard des contemporains neutralise par avance toute velléité de critique. En affirmant que « les fosses insondables de l’Après importent finalement bien peu », l'auteur évacue la hantise de la postérité comme celle de la gloriette médiatique. Seul subsiste l'instant jubilatoire de l'acte d'écrire, saisi dans sa nudité et son autonomie souveraine. Par cette apologie du contresens, Decrauze signe l'un de ses textes les plus intimes sur la fabrique de son œuvre, où la discipline austère du journal intime se dissout dans la pure joie de la joute sémantique.