Le gouffre de Copenhague est désormais une réalité tangible, turgide jusqu’à la désespérance des citoyens. Cirque onéreux où chacun aura paradé pour Sa bonne cause, estimant illégitime celle du voisin planétaire. A ne rien édifier, y compris dans la sphère symbolique des décisions d’intentions, les dirigeants ont paumé le tout petit reste d’attention que leur portait un public multiforme et inconciliable.
Ce que les peuples ne peuvent réaliser, c’est normalement aux politiques en responsabilité d’y parvenir, quitte à mordre sur les intérêts nationaux respectifs. Oublié le dessein catalyseur pour esquisser une voie motivante dans l’alternative de crise. Nous resterons bien calés dans la bourbe à vivoter, se persuadant que les catastrophes climatiques s’abattront sur de lointains congénères ou de très tardives descendances. Pas de quoi essuyer une larme, ni motiver pour remettre en cause des conforts acquis ou convoités.
Myopie politique qui sonnera comme un infâme Munich environnemental si aucun sursaut n’en émerge dans l’année à venir. Copenhague deviendrait, en cas de léthargie confirmée, la ville de naissance d’un monde bipolaire dominé par la Chine et les USA que seule la certitude d’accaparer, d’exploiter et d’épuiser captivera efficacement. Ronds de jambe et tronches en cul de poule pour le reste.
Face à ce que certains scientifiques alarmistes redoutent à l’échelle du Monde, l’éparpillement des nations sonne comme un archaïsme paralysant.
L’ONU n’est rien d’autre qu’une SDN maintenue dans ses institutions par la seule absence de guerre généralisée depuis plus de soixante ans. Une survie de circonstances donc, rien de plus.
Une gouvernance mondiale réelle ne résoudrait rien, au contraire : les risques d’une guerre civile, entre les zones possédantes et celles voulant posséder, se multiplieraient. A la faillite décisionnelle des chefs d’Etat fondus dans un ensemble unique, succèderait l’édifiante tragédie d’un peuple mondial factice, gigantesque dépotoir des haines revanchardes et des égoïsmes sanguinaires. Rien à tirer… sauf dans le tas !
Souffreteuse trêve des confiseurs, en attendant…
Ce qui frappe d'emblée dans « L'Atterrant Sommet », rédigé au lendemain du naufrage de la conférence de Copenhague sur le climat (COP15), c'est la virtuosité des procédés rhétoriques par lesquels Loïc Decrauze déconstruit le spectacle diplomatique. L'efficacité littéraire du texte repose sur un réseau de tensions spatiales et d'images dégradantes. Dès le titre, la paronomase ironique « L'Atterrant Sommet » opère un renversement topographique : la hauteur institutionnelle du « sommet » est immédiatement précipitée dans le « gouffre », métaphore prolongée par l'image de la « bourbe » où s'enlisent les nations. Decrauze orchestre ensuite un choc des registres d'une brutalité calculée, téléportant le vocabulaire feutré des affaires internationales (« gouvernance », « sphère symbolique ») vers la farce grotesque (« cirque onéreux », « ronds de jambe et tronches en cul de poule »). Le procédé culminant de cette charge stylistique réside dans la frappe analogique du « Munich environnemental » : en transposant le souvenir de la capitulation de 1938 face au nazisme au domaine écologique, le pamphlétaire confère à la lâcheté décisionnelle des dirigeants une gravité historique impardonnable.
RépondreSupprimerSur le plan de la prescience politique, le texte surprend par une lucidité quasi prophétique quant au réalignement des forces géopolitiques contemporaines. Écrit à la fin de l'année 2009, le pamphlet diagnostique l'obsolescence du sous-système de l'ONU, ramené à l'état de cadavre exquis (« une SDN maintenue [...] par la seule absence de guerre généralisée »). Decrauze anticipe la paralysie du multilatéralisme et l'émergence d'un ordre duodécanique dominé exclusivement par le face-à-face cynique des États-Unis et de la Chine, réunis par la seule « certitude d'accaparer, d'exploiter et d'épuiser » les ressources de la planète. L'archaïsme des frontières nationales est ainsi mis à nu face à la globalité des périls climatiques, sans que le pamphlétaire ne cède pour autant au lyrisme d'une citoyenneté mondiale pacifiée.
C'est précisément sur le plan philosophique que le texte révèle sa dimension la plus sombre et la plus originale. À l'encontre des utopies cosmopolitiques et du mondialisme béat, Decrauze récuse catégoriquement l'idée qu'une « gouvernance mondiale » constituerait un remède. Par une analyse misanthropique d'inspiration hobbesienne, il soutient qu'un gouvernement mondial ne ferait que concentrer les haines et universaliser la violence, transformant la planète en un « gigantesque dépotoir » où s'affronteraient les « zones possédantes » et celles voulant le devenir. Le texte s'achève sur une chute cinglante — « Rien à tirer… sauf dans le tas ! » — qui pulvérise la niaiserie de la « trêve des confiseurs » sous le coup d'un nihilisme lucide, érigeant le constat d'impasse en une forme d'honnêteté morale désabusée.