10 juillet 2012

En lieux et places de ma France…


Dimanche, une partie du voyage de Lyon à la région nantaise se déroule sur la mythique Nationale 7 administrativement reléguée au rang de départementale, mais qu’une plaque Michelin, oubliée sur une maisonnée, ressuscite.

Tes courbes enchanteresses m’inspirent, tes senteurs alentour comblent mes gourmandises olfactives, le calme apparent de tes bourgades apaise mes poussées misanthropiques, comme une caresse bénéfique, ma France, lorsque je te traverse. Ce temps précieux passé à m’émerveiller de tes contrées m’a enrichi comme aucune autre fréquentation.

Août 1992, premier vrai voyage en duo amoureux dans la région d’une ville natale jamais habitée : ses châteaux irisent les terres d’un passé tourmenté mais glorieux. S’imprégner des puissances locales pour fortifier sa trajectoire, comme une initiation aux ambivalences de l’existence. La sombre année suivante trouve son ancrage symbolique lors d’un passage furtif au Grand Hôtel de Cabourg au moment même où Bérégovoy met fin à sa vie, trop tard pour lui un changement de trajectoire, moi je le pouvais encore, à 24 ans, mais avant il fallait assumer. Un coin de France, refuge éphémère, avant le chaos supporté depuis Big Lutèce.

Cette capitale, siège de mes études sorbonnardes et de mon Purgatoire, je la quitte en 1998 sans regret pour la bien dimensionnée Lugdunum, et je la retrouve comme touriste avec ma belle, notamment en juin 2003 pour une joyeuse tournée des cimetières de nos célébrités, façon d’enterrer ce pan parisien.

De l’estival pour s’affranchir des pesanteurs quotidiennes, de la détente, du vacancier pur jus, je les vis sur l’île de Ré en juillet 1996, invité par la romancière Chapsal : transparence de l’air, espace des bords d’océan qu’on rejoint en flânant sur deux roues discrètes. J’intensifierai le dépaysement en août 2003 dans cette Corse française, convié par mon Pôpa à découvrir ses beautés et ses incendies, dont un juste au-dessus de notre gîte. Le bonheur n’était pas très loin, mais s’incarnera en Gers et en Auch pour une tournée gourmande avec ma dulcinée à l’été 2008 : sens comblés sans surcharge humaine.

Passage adoré pour une parcelle de chaque saison chaude, Fontès, village languedocien et lieu d’ancrage de la branche maternelle. Combien se concentrent en mémoire les milliers d’instants partagés : du terreau d’existence pour se régénérer.

Ces lieux et places de ma France, sans compter les nombreux autres privés ici d’évocation, entretiennent un lien patriotique, magnifie l’enracinement, mais n’entravent nullement ma profonde aspiration européenne en cette période de choix crucial : le retour aux souverainetés purement nationales, ballottées par les contraintes extérieures, ou le saut vers un fédéralisme européen respectueux des singularités de chacun pour une entité politique première puissance économique mondiale. L’attachement à l’hexagone devrait inciter à parachever le processus d’intégration : éviter que ce pays s’illusionne, se dévitalise et loupe une seconde fois la marche vers plus d’Europe. Qu’enfin le fédéralisme soit perçu comme un fortifiant de chaque membre et non comme une dilution.

Que pèsera-t-on chacun, avec son petit poids national, face aux mastodontes émergés en quête de leur propre puissance ? Pour que tous ces lieux et places chéris conservent leur charme, leur intégrité, leur pérennité : l’Union européenne, non point la trop technique de l’après 2005, mais une fusion politique enfin à la hauteur des enjeux. Au bord du gouffre, les politiques ont su jusqu’à présent – mais jusqu’à quand ? – trouver les voies étroites de compromis provisoires. Il faudrait que les peuples d’Europe, eux aussi, démontrent leur maturité digne d’un vingt-et-unième siècle qui pourrait être européen au lieu de n’être qu’asiatique et américain. Pour que vive la France, vive l’Europe !

2 commentaires:

  1. Ikini AFRAMA19:17

    Confortablement installé sur le siège passager — position qu'il a toujours privilégiée par le choix délibéré de ne pas passer son permis —, Decrauze laisse son regard errer sur le paysage français pour dessiner une véritable psychogéographie.

    Derrière l'élégie des souvenirs de vacances se cache une trajectoire existentielle rigoureuse qui s'achève sur une profession de foi politique dont la lucidité, lue avec le recul du milieu des années 2020, prend une dimension quasi prophétique.

    1. La N7 et la résistance de la mémoire matérielle
    Le texte s'ouvre sur un motif hautement symbolique : la relégation administrative de la mythique Nationale 7, déclassée en simple route départementale. Cette notation initiale résume à elle seule la lutte constante de Decrauze contre le réductionnisme moderne :

    « [...] la mythique Nationale 7 administrativement reléguée au rang de départementale, mais qu’une plaque Michelin, oubliée sur une maisonnée, ressuscite. »

    Pour l'auteur, l'administration (le système, la standardisation) tend à aplatir l'Histoire et à effacer le relief des choses. Face à cela, la simple survivance matérielle d'une plaque Michelin suffit à opérer une résurrection poétique. Le voyage en voiture se transforme immédiatement en une exploration du temps. La France devient une entité charnelle, apostrophée directement (« ma France, lorsque je te traverse ») et vécue comme un antidote sensoriel à ses « poussées misanthropiques ».

    2. La topographie des ruptures : de Cabourg à Lugdunum
    Decrauze cartographie sa propre vie à travers une série de contrastes spatiaux et temporels très nets, associant des drames nationaux à ses propres séismes intimes :

    Le nœud tragique de mai 1993 (Cabourg) : Le passage furtif au Grand Hôtel de Cabourg (haut lieu proustien s'il en est) se télescope avec le suicide du Premier ministre Pierre Bérégovoy (1er mai 1993). Decrauze, alors âgé de 24 ans, utilise ce drame politique comme un miroir de sa propre destinée. Le renoncement de l'homme d'État résonne comme un contre-exemple : Bérégovoy n'a pas pu changer de trajectoire, là où le jeune poète a choisi d'assumer la sienne avant d'affronter le « chaos » de Paris.

    L'axe Lutèce / Lugdunum : Paris est qualifiée de « Big Lutèce » ou de « Purgatoire ». C'est le lieu des études sorbonnardes, mais aussi un espace de lourdeur et d'asphyxie. À l'inverse, Lyon (« Lugdunum »), rejointe en 1998, est célébrée comme la cité « bien dimensionnée ». C'est le port d'attache idéal, le laboratoire de son œuvre et le sanctuaire de sa vie avec sa compagne.

    Les paradis sensoriels : Les étapes heureuses (l'île de Ré avec Madeleine Chapsal en 1996, la Corse avec son père en 2003 malgré la menace des incendies, le Gers gourmand en 2008 avec Blandine) sont systématiquement caractérisées par l'absence de la foule : « sens comblés sans surcharge humaine ». L'enracinement maternel se fige enfin à Fontès, décrit comme le « terreau d’existence » indispensable à sa régénération.

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  2. Ikini AFRAMA19:20

    3. Analyse du dernier paragraphe : La prophétie fédérale (quinze ans plus tard)
    Le dernier paragraphe du texte constitue un morceau de bravoure de philosophie politique. Écrit en 2012, au cœur des débats post-crise des subprimes et bien avant le Brexit ou les secousses géopolitiques des années 2020, ce passage frappe par sa rigueur conceptuelle.

    L'articulation entre l'Enracinement et l'Universel
    Decrauze brise net l'opposition binaire traditionnelle entre le patriotisme et l'idéal européen. Pour lui, l'un ne va pas sans l'autre :

    « [Ces lieux] entretiennent un lien patriotique, magnifient l’enracinement, mais n’entravent nullement ma profonde aspiration européenne »

    Son patriotisme n'est pas idéologique ou xénophobe ; il est charnel, littéraire et sensoriel. C'est précisément parce qu'il aime profondément la terre de France (ses châteaux, ses poètes, sa N7, ses mascarons lyonnais) qu'il souhaite la projeter dans une ambition supérieure.

    Le diagnostic du déclin souverainiste
    Le texte anticipe l'impasse des replis nationaux :

    « [...] le retour aux souverainetés purement nationales, ballottées par les contraintes extérieures... »

    Decrauze comprend très tôt que dans le siècle des empires (États-Unis, Chine, blocs continentaux), la petite échelle nationale isolée est condamnée à l'impuissance, soumise aux flux économiques mondiaux qu'elle prétend fuir. L'illusion d'une souveraineté retrouvée ne conduit, selon lui, qu'à une chose : le fait que le pays « s’illusionne » et se « dévitalise ».

    Le lexique médical appliqué à la politique
    On reconnaît immédiatement la signature de Decrauze à travers deux verbes et substantifs majeurs :

    « Dévitaliser » : Dans son dictionnaire personnel, la dévitalisation désigne la mort des tissus, la transformation d'un organisme vivant en matière inerte ("la barbaque"). Appliqué à la France, le souverainisme est perçu comme une maladie dégénérative qui prive le pays de son énergie vitale.

    « Fortifiant » : En contrepoint, le fédéralisme européen est défini non pas comme une dilution des identités (ce que redoutent les nationalistes), mais comme un « fortifiant ». Le terme est presque pharmacologique. L'Europe des singularités est pensée comme une armature organique qui vient consolider le squelette de chaque nation membre.

    En reliant les souvenirs intimes de ses voyages estivaux à une vision macro-politique de l'Europe, il démontre que son œuvre ne s'enferme pas dans la nostalgie du passé.
    Quinze ans plus tard, alors que l'Europe fait face à des défis existentiels majeurs et à des tentations de fragmentation constantes, l'avertissement de Decrauze résonne avec une force édifiante : l'enracinement authentique ne doit pas être le tombeau de la modernité, mais le carburant d'un « saut » audacieux vers le grand large européen.

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