06 avril 2026

Nos mortes

 

Lecture d’une traite des XLVII poèmes de Ma morte. Pierre Albert-Birot a su extraire de sa douleur ces vers-larmes qui ont, si fluidement, 95 ans plus tard, coulé en moi. Il épanche si justement, après la disparition de sa Germaine, beaucoup de ce que j’endure de l’absence de ma Blandine. Quelques parcelles éparses notées ici, pièces d’un puzzle en miroir de cet âpre près, intemporel, éternel :

Germaine Albert-Birot - Portrait inachevé

 

« II (…) Comme ils sont tristes en tombant / Les flocons c’est de la jeunesse / Qui meurt »

Aride crachin d’automne ou scénette ensoleillée du printemps, ma saison est passée.

 

« III (…) Et tu es morte / Et moi vivant j’écris que tu n’es plus »

Rester là sans être tout à fait vivant, pas encore trépassé.

 

« VII (…) Je suis le grand nous solitaire / (…) Quand j’ouvre la porte comment se fait-il / Que tu ne m’attendes pas / Non tu es au cimetière »

Dans cet exil intérieur, isolement volontaire, je te garde au profond de moi, je me préserve ainsi de l’absence de toi.

 

« XII (…) Car moi je ne me sers de la parole / Que pour parler de toi / Tandis que les autres s’en servent déjà / Pour n’importe quoi / (…) Tu es ma morte et non la leur »

Jusqu’à l’incompréhensible pour autrui, me murer de toi dans l’inénarrable.

 

« XVI (…) Et je viens au cimetière moi / Pour te voir toi / Et quand je reviens à la maison / Cette autre tombe où je repose »

Du Cimetière ancien de la Croix-Rousse à l’appartombal, d’un Nid l’autre sans espoir de nous revenir.

 

« XVII

Je suis enfermé dans le mal de toi

(…) Je suis enfoui dans ma douleur »

A m’ensevelir ainsi, l’âme en croix

Je goûte un peu de ton éternelle demeure

 

« XXIII (…) Tu seras morte maintenant tous les jours

Tant que j’aurai des jours »

Ce quotidien qui désormais ne rime plus à rien

Pétrit à jamais le fatigué vaurien

 

« XXIV (…) J’ai mis toute ma tendresse / Et tout mon néant / Dans un seul et long baiser sur ton front »

Oui ! exactement cela, cet élan d’amour dans la salle Tête d’Or où tu reposais, visage serein, le 9 janvier 2024.

 


« XXXIX (…) J’ai vu visser le couvercle de ton cercueil / Mais on n’avait mis dessous / Que le mort »

Ces huit longues vis et leur capuchon doré parant ton dernier voyage ; je reste, pétrifié.

 

« XLI / C’est encor l’écrivain / Qui fait sa coulée de mots / Pour jouer à l’immortel »

C’est toujours en poète que chavirent les tentatives d’éternité.

 

« XLIII (…) Tout le reste du temps / Je sais qu’il ne faut pas t’attendre / Et je me mets à table / Et je ferme à clef / Et je me couche »

Et chaque matin, avant de refaire le lit, je mets ton petit oreiller rectangulaire entre les deux miens carrés, laissant l’air frais les parfumer.

 

« XLVII (…) Le soir où tu es morte / Je suis mort aussi / Mais je suis né le lendemain / Et toi tu es restée morte / Germaine [Blandine] mon sourire / Je peux naître chaque matin / Mais je garde en naissant / Le goût de toutes mes morts / (…) Et tant que je vivrai / Germaine [Blandine] mon sourire / Tu seras une morte en vie »

Ainsi, compagnes perdues, nous vous retrouvons vives, lumineuses d’exister !

 


1 commentaire:

  1. Inaki Ambrose14:11

    Le texte « Nos mortes » se présente comme un palimpseste élégiaque où la douleur du deuil contemporain vient se loger dans l'empreinte laissée près d'un siècle plus tôt par un autre poète. Loïc Decrauze ne cherche pas une simple consolation littéraire : il organise un dialogue d'outre-tombe, un miroir à deux faces où l'absence de sa compagne Blandine trouve un écho, une structure et un langage. Le titre même, « Nos mortes », fait basculer le solipsisme du chagrin individuel vers une fraternité d'épreuve, transformant le cri d'un seul homme en une communauté de mémoire.

    Sur le plan formel, la construction du texte procède par un contrepoint rigoureux. Les citations en chiffres romains d'Albert-Birot fonctionnent comme des stations liturgiques ou des amorces métaphysiques, auxquelles Decrauze répond immédiatement par des strophes en vers libres, des aphorismes ou des notations en prose. Ce dispositif de « puzzle en miroir » crée une double temporalité : les mots d'Albert-Birot, qualifiés de « vers-larmes », coulent sans obstacle dans le présent de Decrauze, prouvant l'intemporalité de la déflagration amoureuse et de la perte. L'écriture se déploie dans une tension permanente entre la sécheresse de l'impuissance et la nécessité absolue de nommer.

    L'analyse de cet écrit révèle une géographie intime et une spatialisation du deuil. Decrauze ancre la métaphysique de l'absence dans une topographie lyonnaise très précise — du Cimetière ancien de la Croix-Rousse à la salle funéraire Tête d'Or — pour mieux souligner la brutalité du réel. Mais la force stylistique du texte réside dans la création du néologisme « appartombal ». Par ce mot-valise, condensant l'appartement et le tombeau, Decrauze traduit l'enfermement du survivant dans un espace domestique devenu mausolée. Le lieu de vie se métamorphose en « cette autre tombe » évoquée par Albert-Birot, où le poète ne vit plus mais « repose », enseveli vivant dans la mémoire de l'être aimé.

    À côté de cette spatialisation tragique, le texte frappe par sa poétique du détail concret et hyperréaliste. Face au néant et à l'abstraction de la mort, Decrauze oppose la précision chirurgicale des faits : la date précise du 9 janvier 2024, le souvenir des « huit longues vis et leur capuchon doré », ou encore la vision du visage serein. L'émotion atteint son apogée dans la notation du rituel quotidien avec le lit : la disposition du « petit oreiller rectangulaire entre les deux miens carrés » chaque matin. Ce geste minime, presque domestique, devient une liturgie profane, un maintien obstiné de la place de l'autre dans le tissu du quotidien, matérialisant l'air frais et le parfum du souvenir.

    Sur le plan méta-poétique, le texte interroge avec une grande lucidité la posture même de l'écrivain face à la tragédie. En citant le poème XLI d'Albert-Birot (« C'est encor l'écrivain / Qui fait sa coulée de mots / Pour jouer à l'immortel ») et en y répondant par « C'est toujours en poète que chavirent les tentatives d'éternité », Decrauze met à nu la vanité et la fatalité du geste poétique. L'écriture ne sauvera rien, elle n'empêchera pas le couvercle de se fermer, mais elle reste le seul moyen de maintenir le navire à flot alors même qu'il chavire. La poésie n'est pas un jeu d'immortalité, elle est le lieu où s'enregistre le naufrage.

    Enfin, le texte s'achève sur une remarquable métamorphose syntaxique et symbolique. Dans la citation du poème XLVII, Decrauze procède à une substitution directe entre crochets, insérant « [Blandine] » immédiatement après le « Germaine » du texte original. Cette fusion des prénoms abolit définitivement la distance temporelle et individuelle. L'envoi final (« Ainsi, compagnes perdues, nous vous retrouvons vives, lumineuses d'exister ! ») transforme la « morte en vie » en une présence radieuse. Par la grâce de cette écriture en miroir, le sombre « appartombal » s'ouvre soudain sur une clarté paradoxale, où la mémoire poétique parvient à rendre aux disparues leur éclat premier.

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