20 mars 2011

Au bout Dubout !

Le caricaturiste Albert Dubout aurait croqué l’époque sans déceler de changement dans le comportement des gens du XXIe siècle. Les entassements de braillards difformes sévissent toujours, la jungle surpeuplée des soldes commerciales qui implique d’écraser l’autre pour remplir au mieux son panier n’a pas varié d’un iota, les couples improbables, mal associés, franchement disgracieux, qui s’étripent sur l’air de l’union singée ont toujours droit de cité… Suivons à la loupe ces foules comme autant d’individualités, mais sans espérer d’individualisation des attitudes : ça gueule uniformément dans une obscénité des trognes.

Son penchant pour les chats le rapproche de son aîné Léautaud, mais pas seulement pour ça : la sévérité de son trait complète le cynisme des lignes du bourru de Fontenay. Un pot commun de misanthropie distillée par une gouaille vivifiante. Moquons-nous, c’est grave ! reprennent-ils en chœur.

En 1940, pour capter l’ambiance sociale à l’amorce d’un nouvel affrontement franco-allemand, Dubout saisit une pleine page de situations quotidiennes à la sauce ypérite : chacun doit porter la tenue protectrice contre le gaz moutarde qui pourrait frapper au cœur des villes. La débâcle discréditera ce scénario, mais l’artiste avait génialement capté l’hystérie collective qui accompagne toute menace colportée par les médias et la rumeur publique.

Ainsi le digne Japon, et ses catastrophes cumulées, souligne la fragilité de notre civilisation confortable grâce aux apports des risques technologiques. Une ambivalence que l’on doit assumer sauf à pratiquer l’hypocrite posture d’un Etat qui rejetterait le nucléaire civil tout en important de l’électricité nucléarisée des nations qui assument le danger inhérent à cette forme de production.

Alors quoi ? Va-t-on décréter le confinement idéologique de toute prise de risques ? Que l’on améliore sans cesse les protocoles pour la sécurité, mille fois oui ! mais pourquoi fantasmer sur une sortie du nucléaire alors qu’aucun pays n’est autosuffisant en électricité produite par des énergies renouvelables…

Une centrale fermée, c’est mille éoliennes à déployer sur le territoire… avec la réticence des grincheux ruraux qui s’érige dès qu’on ose la « pollution visuelle » de leur coin de paradis. Les « imbéciles heureux qui sont nés quelque part », définitivement ridiculisés par Brassens, encombrent encore nos contrées. Les mêmes beugleront si jamais l’une des centrales se grippe, celle-là même qui les aura dispensés de ces étendues de poteaux à hélices.

Il vaut donc mieux partir d’un rire magistral par quelques fresques cathartiques à la Dubout où chacun reconnaîtra la vilenie du voisin, sentant confusément qu’il n’est pas épargné par le cirque permanent de nos sociétés dégueulantes de tout et satisfaites de rien.

06 mars 2011

Chirac – s’ – en balance !

A l’heure où des peuples Outre-Méditerranée tentent, au prix de leur vie, d’engager leur pays sur la voie complexe d’embûches des États de droit, nous serions inspirés de leur présenter une République française un chouia plus aboutie : un petit pas judiciaire, mais un bond de géant pour la séparation des pouvoirs.

Jusqu’à présent, nous n’avons jugé nos dirigeants qu’à l’occasion d’un changement brutal de système politique. Un Louis XVI « coupé en deux morceaux », pour reprendre l’expression de l’indigné magistral Badinter (que j’eus le privilège d’avoir une année comme professeur d’amphi lors de mes études sorbonnardes), un Napoléon déclaré « traître et rebelle » par ordonnance, quelques piteux exils, un Pétain condamné à mort sans exécution : hétéroclite brochette qui s’est étoffée au gré des soubresauts de notre histoire. C’est ce modèle que suivront les Tunisiens, Égyptiens et Libyens s’ils parviennent à attraper leur (ex) autocrate respectif.

En 2011, l’occasion se présente enfin pour nous de juger un ancien président sans changer de République. La possible maturité du fonctionnement d’institutions aguerries se profile. Certes, les affaires qui doivent occuper la Justice n’ont rien de commun avec les crimes que l’on peut reprocher aux Ben Ali, Moubarak et Kadhafi l’insane. Le tribunal correctionnel de Paris doit juger un démocrate convaincu qui a, sans doute, distribué un peu trop de confiture pour asseoir sa conquête du pouvoir et récompenser des fidélités politiques. Rien de criminel, mais du répréhensible condamnable, comme pour tout citoyen.

Certains s’émeuvent qu’on puisse faire subir l’humiliation de la comparution à un ancien chef d’État « fatigué, vieilli, victime d’une certaine usure (…) marqué par une certaine passivité » pour reprendre les formules jospiniennes cette fois de bon aloi. Tout ancien président de la République qu’il est, il doit répondre de ses responsabilités passées, comme a dû le faire notre nouveau et frétillant ministre des Affaires étrangères. A l’impunité présidentielle devrait s’ajouter la complaisance envers le Corrézien cacochyme ? Ce serait la négation même d’une Justice égale pour tous. Alors oui, bien que fragilisé Jacques Chirac doit cela au pays qui lui a permis une carrière politique prodigieuse, mais pas toujours vertueuse. Pour lui, l’heure du bilan passe aussi par la case judiciaire.

C’est malheureusement sans compter avec la finauderie du talentueux maître Le Borgne, avocat d'un des autres accusés. Pour un justiciable hors norme, la question prioritaire de constitutionnalité va connaître son baptême des toges et la procrastination de l’aveugle Justice reprendre son cours désespérant. Une nouvelle dérobade, réflexe habituel de l’ex carnassier de la politique qui, en ce sens, n’a pas vieilli et encore moins mûri. Pour détourner une de ses expressions favorites : ça ne lui en touchera pas une de peur que l’autre ne se décroche… Dommage pour l’exemplarité de notre Cinquième…

Qu’un Nicolas Sarkozy laisse traîner quelques casseroles au sortir de son quinquennat et nous pourrions obtenir une détermination du pouvoir judiciaire bien plus mordante contre celui qui l’aura malmené. L’esprit de corps a la rancune tenace. Pas sûr que ce soit la posture la plus sage pour juger un ancien président.

Article publié sur les sites du journal Le Monde et d'AgoraVox

13 février 2011

Abats de dictatures

Les dictateurs ont-ils perdu la turgidité de la vraie tyrannie ? A trop singer le système démocratique, deux présidents-autocrates ont interrompu leur mandat emphytéotique. Les peuples enthousiastes veulent se doter au plus vite de notre régime politique.

Le souffle déterminé de quelques centaines de milliers de personnes aura suffi à déboulonner ceux que nos vieilles démocraties occidentales jugeaient comme les plus fréquentables de la région. Que des masses pacifiques prennent le risque du massacre par l’autorité en place pour rejoindre le cercle restreint des vraies démocraties tourneboulent nos propres insatisfactions mal placées.

La mondialisation, tant critiquée par les peuples aux économies les plus avancées, a cette vertu de mettre sous les yeux des opprimés des modèles dignes de combat. Face à eux, des dictateurs sans idéologie, obsédés par la captation financière, gâtés jusqu’à l’os, molles pourritures naguère perfusées pour garantir nos propres intérêts géopolitiques. Le tournis me prend : les peuples arabes veulent-ils un pouvoir similaire à ceux qui se sont acoquinés avec leur illégitime dirigeant dégagé ? Prendre un peu de champ entre deux journées historiques pour relativiser…

Restent les armées à la passivité cruciale pour que ces révolutions n’avortent pas dans un bain de sang. Ce n’est pas le moindre des paradoxes que ces corps constitués pour la guerre assurent la transition pacifiée vers l’ère démocratique. Les Etats-Unis devraient proposer leurs largesses aux troupes inflexibles de Corée du Nord et d’ailleurs…

La popularisation des techniques de communication a également permis d’agréger les volontés et de dénoncer par l’image les amorces répressives de la police aux ordres. Il existe bien une caisse de résonance mondiale pour des aspirations clamées : le concert des populations a eu la peau des vieux chefs d’orchestre dissonants. Lyrisme facile avant les contraintes prosaïques.

Que tous ces gens fraîchement libres profitent, sans en perdre une miette, de cette phase passionnante de la reconstruction politique de leur pays. Après viendra le temps gris de la désillusion, du blasement cultivé pour occulter ses propres inconséquences : époque égrotante de nos (trop) mûres démocraties en quête d’un nouveau souffle.


19 janvier 2011

"Pitromatie" à immoler

Croire servir une noble cause en excusant les raideurs autocratiques de régimes en place est un calcul à courte vue. Le sirocco tunisien vient de balayer quelques certitudes encroûtées.

Jean-Luc Mélenchon

Un coup à gauche, le vitupérateur Mélenchon s’érige grand défenseur de la clique castriste, égrenant les circonstances atténuantes comme l’aurait fait un Marchais pour son Brejnev. Quel touchant esprit de corpus idéologique ! Si seulement le peuple cubain pouvait s’inspirer du souffle populaire tunisien pour faire se tordre davantage le rictus de l’effronté de gauche…


Un coup à droite, l’Alliot-Marie se fait grande prêtresse de l’Ordre, y compris auprès d’un État policier, ne parvenant plus à identifier les codes de sa fonction actuelle distincts de ceux d’un ministre de l’Intérieur. Nous voilà dotés d’une espèce de ministre de l’Extérieur, totalement étrangère à ses dossiers… Des déclarations finalement pas plus incongrues que celles d’un Bernard Kouchner en 2008, lui-même confortablement enkysté dans la tradition diplomatique française.

L’aveuglement volontaire s’expliquerait par la frousse de l’islamisme. Rappelons-nous, en effet, la dérive iranienne après la chute du Shah, évoquons l’ascension du Front islamique du Salut en Algérie… la démocratie, oui, mais uniquement lorsque cela colle à nos modèles et sert nos intérêts.

Entre la naïveté suicidaire et le cynisme coupable, ne pourrait-on viser une attitude cohérente, ne serait-ce que par le verbe d’une diplomatie qui soit autre chose qu’une bien triste pitromatie, sans pour autant s’interdire tout rapport avec des régimes honnis. Fréquente ton ennemi pour mieux le neutraliser le moment venu.
Hosni Moubarak

L’aspiration tunisienne ne peut se contenter de la fuite d’un Ben Ali. Une purge des pratiques coercitives et de la corruption gangrénante s’imposera. Autour, quel peuple se contentera des oboles étatiques, quel autre affirmera l’épaisseur de ses objectifs ? La liste des dirigeants monopolisant le pouvoir politique est longue dans la région, depuis le raide Kadhafi jusqu’à l’essoufflé Moubarak en passant par l’entouré Bouteflika.


 Passionnante destinée qui s’ouvre pour la Tunisie, bouleversante pour ceux qui la vivent dans leur chair, la voix porteuse d’une onde fondatrice. L’occasion pour nous, peuple de France, d’un peu d’humilité pour gérer notre carapace de libertés conquises par nos aïeux : nous ne bougeons plus que pour de prosaïques causes. Hystérie des soldes d’un côté, révoltés du sol de l’autre : le cœur cultive sa noblesse lorsqu’il est encore en état de conquête. Parvenus d’un système qui tourne sur lui-même, sans plus de réel dessein mobilisateur, nous feignons l’indignation quand d’autres se dressent en torches alarmistes.

12 janvier 2011

Transparence ? Transe bientôt rance !

J’ai profité des fêtes de fin d’année pour plonger dans les dizaines d’articles du Monde consacrés aux câbles diplomatiques recélés par WikiLeaks. Au contraire de ce qu’une foule haineuse escomptait, les États-Unis n’ont pas les coulisses de politique étrangère si breneuses que cela. Leur souci premier : la stabilité dans le respect des droits de l’homme. Pas sûr que cet objectif eût été visible dans les officines diplomatiques de nombreux autres pays prétendument démocratiques… et ne parlons pas de la terrible moisson qu’aurait permise les risques bien plus conséquents pris par des fuiteurs sis dans des nations autocratiques, la majorité de ce qu’on désigne sous la bisounours expression « communauté internationale ».

Sans doute ce qui explique la réaction des officiels d’Iran qui voient dans cette opération transparence la main manipulatrice du Satan américain : Assange en faire-valoir de l’hyperpuissance… Les dirigeants perses n’en sont pas à leur première contradiction.

Ce qu’il n’y a pas, dans ces 250 000 documents mis sur la place publique mondiale, c’est le fantasme conspirationniste de tous ces internautes en mal de défoulement anti-américain. Aucune volonté d’hégémonie autre que la protection normale des intérêts d’une grande nation. Le reste relève plutôt des caniveaux de Gala, Voici et compagnie. Quel intérêt pour la marche du monde de connaître l’intime jugement de diplomates sur les dirigeants de nations alliées ? Cela a-t-il eu un impact sur le devenir des relations en cours ? Pas le moindre… 

En revanche le projet WikiLeaks aura un effet : rendre bien plus opaque et hermétique la géopolitique déclinée par nos gouvernants. La transparence intégrale acclamée par tous ces internautes anonymes, lesquels n’ont d’ailleurs même pas l’honnêteté de se l’appliquer à eux-mêmes en signant les outrances de leur véritable identité, se résumera à quelques parcelles dénichées au sein des plus perméables sites, de plus en plus rares au fil des années. La glasnost diplomatique n’aura pas lieu et les relations internationales s’en trouveront encore plus convenues, moins naturelles, hantées par le risque de fuite.

On peut enfin s'interroger sur la motivation du fuiteur, un soldat désœuvré. Cela serait-il arrivé sous la présidence Bush ? N'y a-t-il pas l'inavouable objectif de déstabiliser un peu plus la gouvernance Obama, bien moins respectée dans les cénacles militaires rigoristes ? Le plus ironique serait que la taupe nourricière des chantres de la transparence ne soit rien d'autre qu'une petite saloperie humaine aux relents racistes. Un attelage qui serait bien en phase avec cette tambouille hypertrophiée. Mais je déraisonne, sans aucun doute...

31 décembre 2010

Blanc-seing de Saint-Sylvestre

Nuit dernière, petite poussée d’angoisse en focalisant sur l’implacable finitude existentielle. Chacun affairé à l’intendance de sa vie, les entrevues se raréfient et l’on se leurre sur la réelle teneur des liens. Reste-t-il amitié, affection lorsque plus une réunion, plus un appel ne ravive le rapport ? Les années défilent et ramènent l’être sur lui, comme un repliement nécessaire ou imposé.


Voile du temps, errance inextricable, je néglige de substantifiques nectars, alimenté par le pourtour des os en vrac. La Camarde veille, camarade pernicieuse de nos instabilités nocturnes. Dérailler régulièrement pour garder saine sa rectitude et qu’elle ne se colore point du renoncement.


Trions nos échecs et ne conservons à portée que les recyclables, malléables en vue d’un décorum assimilable. La fresque de l’irréalisé se travestit en esquisse d’un passé idéalisé. Au souffle des sens j’égrène les laps de plaisir sans toujours accepter l’inhérence du prisme choisi.

Encore une indigeste tambouille sémantique ? Oui, et j’emmerde bien nettement les ennuyeuses linéarités narratives. Je n’écris pas pour raconter mais pour fendre l’expression sous toutes ses coutures. Ne jamais s’interdire la fulgurance de rapprochements au pays des vocables enchanteurs. A la morne plaine les frileux du bulbe qu’une saignée littéraire effarouche… Mièvre fièvre de celui qui campe dans le vocabulaire consensuel, bien de chez mou, plat convenu pour lecture élémentaire. Ne surtout pas s’y résoudre…
L’obsession d’être accessible, compréhensible hypothèque la palette scripturale un peu à la façon d’un cyber-shot qu’on priverait de quelques millions de pixels. Ne se soucier que de la densité de ses ressentis et ne pas s’encombrer des contraintes pour atteindre la multitude. Le Net a cette vertu de pouvoir laisser sa trace sans se soumettre aux fourches financières. Aux enfers du commerce les pseudos éditeurs à compte d’auteur, ces captateurs de fonds pour pondre quelques tas de papiers encollés.

(J’apprends ce matin, par courriel, qu’un de mes stagiaires en préparation du concours de SPP est décédé le 24 décembre dans un accident de voiture. Pensée pour sa famille endeuillée. Lundi matin, je commence avec le groupe amputé d’un de ses sympathiques membres.)

06 décembre 2010

De WikiLeaks à WikiShit

L’incontinence informative obéissant aux vagues délatrices d’anonymes vengeurs ou revanchards : voilà la charte effective de WikiLeaks. La finalité du Robin des Troie Julian Assange ne s’encombre pas de demi-mesure : devenir « l’organe de renseignements le plus puissant du monde » nourri par la trahison professionnelle portée au pinacle. Tout savoir sur tout, la transparence comme vertu première quitte à mettre en danger ceux dont les noms figurent sur des documents épars, récoltés au hasard des fuiteurs, est-ce la nouvelle étape de la mondialisation ?

Lorsqu’un Etat appelle à la dénonciation on ressent cela comme une facette à vomir du pouvoir ; lorsque cela émane d’une association privée certains se pâment devant l’initiative.

Absence salutaire dans ce bazar mis en ligne : aucun document ne venant conforter les dérives conspirationnistes comme celle des Faurisson du Onze Septembre, tout simplement parce que ces thèses ne reposent sur rien. Les coulisses diplomatiques américaines ne révèlent rien de fracassant et viennent plutôt au crédit de cette démocratie tant décriée. Allons maintenant fouiller les correspondances privées et les parcours des actants de WikiLeaks : on trouvera sans peine dans cette foule de la saloperie minable, de l’opportunisme cynique voire du criminel…

Ce site se focalise principalement sur les Etats-Unis, mais sa crédibilité ne vaut pas tripette s’il n’obtient rien sur les réseaux terroristes, sur les intégrismes divers et sur les mafias disséminées : où est l’éthique du renseignement si l’on se limite aux cibles démocratiques où les informateurs ne risquent pas réellement leur peau ?

Projetons-nous dans un siècle ou deux : un lointain descendant de WikiLeaks, que les détracteurs de la dérive pourraient baptiser WikiShit. Un peu à l’image des progrès fulgurants pour scruter l’univers, se profilera une génération de satellites observateurs associés aux innombrables données qui se cumuleront pour chaque individu. Imaginons qu’une organisation publique ou privée décide de traquer tel ou tel. Entre l’observation directe et la captation de ses traces thermiques, voire génétiques, l’IP d’un individu-cible ne le laissera pas en paix une seule seconde. Sans intérêt à l’égard de la majorité de la population, cet outil se concentrerait sur les délinquants (présumés ou réels), sur les personnalités perçues comme subversives et sur ceux occupant des postes stratégiques. Même goût pour la transparence et des moyens technologiques permettant la traçabilité totale de la cible. A qui, pour quelle finalité, cette arme sociale ? Un Big Father autrement plus puissant que le grassouillet frère d’Orwell.

Restera l’angle mort d’une vie : celui du renoncement à sortir du lot pour ne pas se retrouver avec une surveillance satellitaire imparable et violatrice de tout ce qui forme la part secrète nécessaire d’une existence équilibrée. Ainsi, la mondialisation de l’information aura non seulement rétréci l’espace-temps, mais sera aussi parvenue à amputer l’humanité de sa part vitale : la confidentialité choisie et la discrétion maîtrisée.

10 novembre 2010

Pandémonium... pour rire

Nos Présidents
Général ayant connu des débuts difficiles, notamment par une difficulté à se faire entendre des Français : quatre terribles années pour son Appel et douze ans pour son discours de Bayeux. Lui, au contraire, a parfaitement compris les démons de son peuple : une épuration, mais pas trop longtemps, une décolonisation, mais pas trop vite, la chienlit, non ! Le gaulliste demeure encore aujourd’hui le déguisement préféré de nos politiques.

Sa prescience des facteurs qui devaient compter l’a poussé à déclarer, en pleine période des Trente Glorieuses, que l’emploi serait à considérer comme un problème permanent, non traitable définitivement, mais que l’on devrait accompagner pour en atténuer les conséquences.
Lors de son dernier Conseil des ministres, le visage gonflé par son traitement, il confie à l’assemblée qu’il « souffre comme un damné ». Le contraste entre les responsabilités considérables assumées et le tiraillement constant de souffrances atroces qui vous incitent à l’abandon de poste, mérite le respect posthume de l’homme d’État.

Ci-gît une présidence au d’Estaing contradictoire : des intentions modernistes, un phrasé IIIe République, un physique d’Ancien Régime.

Mitterrand (François)
L'homme a su satisfaire jusqu'au tréfonds son ambition politique, s’accordant un septennat bis en assumant les contradictions de cette longévité présidentielle. Pour résister aux coups de boutoir quotidiens, aux tentatives de sabordage de son système, aux dénonciations en rafale des noirceurs de son labyrinthique passé, il a su intégrer les propriétés de la toile cirée. L’esprit agile, le caractère déterminé, il s’est imperméabilisé : et s'écoulent les éclaboussures...

Chirac (Jacques)
Autruche présidentielle. Bien caché dans son sable élyséen, il n’a toléré aucun affront, aucune remise en cause de sa superbe avec ses gourdes, ses ratages et ses écarts lexicaux.
Sa plus belle trouvaille institutionnelle, après la dissolution de sa majorité parlementaire en 1997 : la promulgation fantôme du CPE ! Mitterrand déblatérait sur Le Coup d’État permanent du chef historique de la France libre ; la première décennie du siècle se sera avachie dans les à-coups du fat déprimant.

A quarante  ou soixante ans de distance, que subsistera-t-il de la trajectoire du Sarkozy courant ? Quelques griffonnages insipides sur le menu du Fouquet’s ? Les abondances médiatiques du « court Sarko show » démultipliant annonces et explications, initiatives et déplacements pour occuper puis embrumer les esprits ?
Paradoxe : les mêmes qui se sont ingéniés, depuis quarante ans, à désacraliser la fonction présidentielle se courroucent aujourd’hui d’avoir un chef d’Etat aux écarts de buvette. Les Américains ont eu leur Bush, innommable vulgarité politique pour les condescendants Français qui ont porté au pouvoir celui dont ils connaissaient sans ombre le Cirque d’Etat permanent. Toujours insatisfait, toujours à s’en prendre à ceux qui ont la charge de gouverner ce pays, le peuple de France maintient son ancestral penchant à brûler ses idoles, même lorsqu’elles lui ressemblent jusqu’au bout des mots.

Quelques Premiers ministres
Debré (Michel)
Mitterrand, lorsqu'il assumait les fonctions de ministre de l'intérieur, avait rassemblé suffisamment d'éléments pour décapiter le père de l'E.N.A., futur artisan de la Constitution de la Vème République. Pas un mince gibier donc. Debré, mis au parfum, vint pleurnicher dans le bureau du ministre, le suppliant de ne pas révéler l'affaire.
Quelques années plus tard ce même Debré, le vent en poupe, décide d'achever politiquement le Mitterrand en phase descendante. Il charge son ami Pesquet d'amener le futur Président à la bonne idée d'un faux attentat qui pourrait le remettre à l'avant-scène médiatique. « Il faudrait faire en sorte que l'idée vienne de lui » comme dans le film L'aile ou la cuisse de Zidi. Le parlementaire remplit sa mission d'approche et de suggestion. La révélation de la supercherie ne tardera pas, évidemment.

Fabius (Laurent)
Scandale autour du Centre national de Transfusion sanguine qui aurait, en 1985, injecté du sang contaminé par le virus du sida à des hémophiles, alors que des techniques existaient pour stériliser le sang. Les inculpations défilent et Fabius saponifie un max. Le voilà qui revendique le droit à la dignité et qui défend son honneur. Le fœtus du monde politique nourrit ses convictions de poncifs douceâtres et de colères avec petits poings en avant.
Dieu Tout-Puissant, si tu existes un tant soit peu, fais que le Fafa ne pose jamais son derrière sur le trône élyséen. Fanfan le vieux nous aura suffi. (1991)

Le piquant Rocard n’a pas pu décoller de l'oubliette, en tête de proue sur la liste chiassocialiste et en prétendant élyséen. Son Little Big-bang vient de lui péter à la gueule, ce qui doit réjouir Fanfan Mité. Recalé, Rocard laisse les intellectualisations au ronronnant Delors. (1994)

Mitterrand son quatre heures et sa Cresson toujours vivants, aux dernières nouvelles. (Novembre 1991)

Quand j'appris la nouvelle de son suicide, je roucoulais avec ma douce Kate dans le Grand Hôtel de Cabourg où nous avions décidé de passer un week-end prolongé. A nuitée, découvrant en voiture les beautés alentour, je gardais au fond de la gorge un étrange relent de dégoût pour la clique médiatique, qui enterrait hier et désormais encense le feu Premier Ministre.
Pour l'homme, sensible jusqu'à la moelle, je ruminais l'impression confuse d'un magistral gâchis. Ce petit homme, si anodin à première vue, cachait probablement une loyauté trempée qui, au-delà d'une compétence sans cesse améliorée par sa remise en cause quotidienne, alliait sa survie au sens de l'honneur. Je reste profondément ému de cette intime tragédie.

Balladur (Édouard)
Il n'a pas résisté aux gueulantes des jeunes agités. Les démocrasses ne peuvent plus rien faire à la tête d'un régime mou. Incapable de mater les vandales et les voyous déterminés au destroy de ce qui est à leur portée, incapable d'imposer ses vues à une jeunesse en quête d'un avenir sécurisant, ce gouvernement liquéfié va barboter jusqu'aux élections présidentielles, ne se risquant pas aux grands coups de latte dans le fondement dont a besoin notre société. (1994)

Juppé (Alain)
Il choisit de lancer de profondes réformes pour assainir les comptes du pays, mais sa méthode, pour faire passer ces nouveaux efforts, se révèle désastreuse et autorise tous les à-peu-près des grévistes.
La réaction gouvernementale pouvait se résoudre à une alternative simple : négocier immédiatement ou réprimer efficacement. Faire l'autruche est la pire des attitudes. Jouer le pourrissement en donnant l'impression d'une fermeté accommodante, c'est risquer la réaction violente des gesticulateurs.
Au bout du compte, Juppé en viendra à négocier plus ou moins profondément son plan, et le pays aura perdu quelques semaines, quelques milliers d'entreprises contraintes au dépôt de bilan et sa crédibilité sur la scène internationale. (10 décembre 1995)

Jospin (Lionel)
Le miraculé Jospin, que le pouvoir a transfiguré au point de lui redonner une bouille regardable, sans yeux globuleux et bouffissures inquiétantes, est passé chez Big Média d’Arvor, les gonades étatiques bien gonflées pour lustrer sa pilule et distribuer les baisses fiscales à tous vents. Peu enclin à le critiquer, je peux l’avouer. (2000)

Raffarin (Jean-Pierre)
Face aux braillards inconséquents de la rue, un certain panache du Raffarin. Passé chez notre institution journalistique, l’inaltérable Poivre d’Arvor, le Premier ministre a communiqué très limpidement, sans pathos excessif, sans technocratisme rébarbatif, mais en remettant les réformes vitales proposées en perspective : une réforme des retraites, étalée sur dix-sept ans, ne peut s’assimiler à un coup de massue ou de poignard comme le beuglent les fonctionnaires grévistes. A ne revendiquer que pour la sauvegarde de leurs illégitimes privilèges et faire accroire qu’ils se battent aussi pour le secteur privé, les employés à vie confirment la pesanteur pachydermique du système public. Le corps enseignant du public abonde dans cette sale manie de rejeter tout changement au nom d’un ensemble disparate dont le socle commun fantasme dans des interprétations abusives des intentions du gouvernement. Les mises au point ont donc été faites, ce qui ne calmera pas les excités sociaux. (Mai 2003)

De Villepin (Dominique)
Dans La tragédie du président de Franz-Olivier Giesbert, il apparaît comme le plus imbu de lui-même, et son discours off comme le plus en décalage avec sa tartine démagogique officielle. Habitude langagière révélatrice du personnage : tout ramener au fait « d’en avoir ou pas… » dans le pantalon. Le critère des gonades semble être l’alpha et l’oméga de son sens critique. Des couilles plein la bouche, il en sert à ses interlocuteurs en coulisse, certain d’être lui-même doté des plus impressionnants spécimens…
Le désastre du CPE, cette piteuse retraite en rase campagne, a révélé la texture et le contenu des testicules du Premier ministre tout juste calibrés pour jouer aux billes. Exit le mauvais poète des roubignolles !

Fillon (François)
 Fillon, nous et l’autre, l’agité en sursis qui accapare l’impopularité traditionnelle du Premier ministre français. Fions-nous au premier, négligeons le second, il reste tellement de choses à réformer… Courage, Fillon !



Quelques figures politiques
Cohn-Bendit  & Marchais
Dany a conservé intacte sa réactivité. Dans le Droit d’inventaire : Mai 68, il n’hésite pas à gratifier d’« ordure » feu Georges Marchais qui l’avait stigmatisé dans une chronique parue dans L’Humanité et empreinte d’antisémitisme en filigrane. (2008)

Delors (Jacques)
Jacques philosophal qui transmue en technocratisme tout ce qu'il envisage. (Juin 1994)

De Villiers (Philippe)
Echevelé Vendéen en bonnet phrygien qui, il y a quelques décennies, s’était secoué le complet-veston sur les grilles de l'Assemblée nationale. Cheveux en bataille, tour du menton hirsute, il vivait là sa petite poussée révolutionnaire.

Hollande (François)
« Omniprésident » ironise-t-il à propos du locataire de l’Elysée. Hollande jubile de sa trouvaille, oubliant un court instant le champ de ruines qu’il secrétarise comme charcutier en chef de la farce socialiste, Sert-à-rien général du parti des sots en lice pour… 2012. (2007)

Après le renvoi en Algérie de l’imam de Vénissieux qui a défendu, dans Lyon Mag, la légitimité religieuse de battre une femme qui trompe son mari, une seule voix politique s’insurge contre cette mesure de délit d’opinion : celle de Le Pen ! L’extrême droite en sympathie avec les islamistes, voilà qui laisse songeur sur la notion d’opportunisme… Des barbus ben ladénistes invitent, pour des conférences, des sympathisants nationalistes et chrétiens : cela ressemble à un rapprochement de circonstance où l’hypocrisie des rapports prédomine. (2004)

Royal & Bayrou
La crispante Royal n’a vraiment plus le vent en poupe, même si sa méthode Coué fonctionne toujours à merveille. Le rapprochement d’avec Bayrou semble de plus en plus naturel tant leur stratégie de conquête du pouvoir s’identifie par le culte d’une marche solitaire avec leurs soutiens militants en bandoulière, et par l’exaspération des plus proches compagnons d’armes qui finissent par se détourner de ces fantasques politiques égocentrés.
Qu’on les rapproche pour qu’ils s'entre-dévorent. Après La princesse et le président du déclinant V.G.E. qui s’autorise une dernière gâterie littéraire, nous aurions droit à La Royal et le président… du Modem, plus une romance à l’eau de rose, mais une pitance à l’eau de boudin… (2009)


10 octobre 2010

Dark Kerviel & Mister Pool

La même semaine tombe la condamnation de l’ex trader de la Société générale et j’apprends le développement en Europe, depuis deux ans, des dark pools. Sans doute mon aversion pour l’anglais qui m’a fait passer à côté de ce nouvel outil bien dégoulinant de bonnes intentions financières. Rapprochons ! rapprochons ! il en sortira toujours quelque fosse… nauséabonde.

Parmi les nombreuses accusations contre le malfaisant Kerviel, celle d’avoir persévéré dans une « stratégie occulte », dixit le jugement. Tout le monde sait bien que l’irrésistible instinct du spéculateur tient dans un goût prononcé pour la transparence. Illustrons ce trait clair de caractère par les brumeux dark pools : il y avait les bains de boue pour la peau, voici les bassins de liquidités opaques pour nous faire la peau, pour qu’enfin le système financier s’effondre. Je vends, j’achète actions, titres et produits juteux divers, mais surtout en restant ANONYME ! La belle posture : tout pour ma poche, quitte à faire s’emballer la bête à dépecer jusqu’au précipice, rien, pas une cacahouète à contrôler pour les instances naphtalinées. Un ‘tit exemple d’obscène culbute qu’autorisent ces marchés de l’ombre ? Un maousse opérateur vend sa quincaille immatérielle sur une place officielle, bien en vue, sans chichi et même avec un poil d’ostentation. L’objectif : obtenir un effondrement du cours pour pouvoir la racheter clandestinement dans un dark pool. Je me crée mes propres soldes, quel pied !

Les enfanteurs de ces places sans visage, sans signature, avec ce qu’il faut de gros ronds à faire fructifier ? Les banques, au moment même où la gabegie des subprimes gangrénait les circuits financiers. Comme une immonde sortie de secours qui leur a permis de laisser leurs déchets titrisés à la charge des États-épongeurs. Et c’est Kerviel, et lui seul, qui a « porté (…) atteinte à l’ordre public économique international » ! Mais de quel ordre nous parle le tribunal correctionnel de Paris ? Celui qui permet aux établissements bancaires de parachever des zones d’anti-droit ? Avec les crossing network, décidément le jargon anglo-saxon me révulse, ils peuvent proposer à leurs plus gros clients de jouer à la bourse sans être soumis à la réglementation de cette activité. Comment ? Simplement parce que les banques ne sont pas considérées, au regard myope du droit, comme des opérateurs de marché. CQFD. Vous n’avez pas la tronche de tueur ? L’article L 221-1 du Code pénal ne vous concerne pas : vous pouvez trucider en toute quiétude.

Interrogeons-nous sur la détermination de la Société générale à poursuivre Kerviel si, au lieu de 4,9 milliards de perte, le trader en avait fait gagner deux, trois quatre à la banque par des prises de position monstrueuses, mais inspirées. Aurait-on alors pris le risque de stopper une telle dynamique pour des règles qui ne tiennent qu’à la place attribuée à un instant donné ? N’est-ce pas davantage l’échec abyssal de Kerviel que son abus de confiance qui est sanctionné ? En outre, que penser des déclarations de professionnels des marchés financiers qui affirment l’impossibilité d’une telle dissimulation sur des semaines ? La sainte Justice a choisi de ne faire peser la faute que sur un individu aujourd’hui hors circuit, comme pour préserver la banque sanctifiée de toute attaque par des actionnaires remontés contre une négligence fautive, voire une complaisance criminelle.

S’imprégner de ces opacités liquides pour ne surtout pas se laisser couler. Un bon coup de talon salvateur…