Rester terré dès que la menace pèse. Pour nous, simples civils, ça ne va pas au-delà de cela. Soixante ans de tressaillements morbides… une vie d’homme, d’un côté comme de l’autre. Pourquoi devrait-on, en plus, s’obstruer l’esprit par la haine de l’autre, celui d’en face, notre voisin, qui lui aussi doit se protéger dès que ça gronde ou que ça siffle ?
Cette terre sublime, paradisiaque au sens originel, nous l’avons truffée, dans le temps et dans l’espace, de zones infernales : atrocités, corps en charpie, déshonneur humain de s’attaquer ainsi à l’autre… Notre faute ? Nous avons suivi, sans rechigner, les dérives des meneurs en place, des agitateurs de la discorde, de la voie idéologique, de la crispation sur son propre intérêt sans percevoir que le plus prégnant des impératifs est de satisfaire les aspirations légitimes de ceux d’en face pour assurer la pérennité de nos propres attentes, au bout du compte si proches les unes des autres… un peu de reconnaissance, est-ce illusoire ? En attendant je me cache, je n’ai que cela à faire, le temps que ça passe…
Pourquoi faut-il que ceux qui veulent tenter la voie de la paix, en allant au-delà des cadavres, des destructions et des malheurs engendrés, réalisme douloureux mais nécessaire quel que soit le moment choisi pour tourner la page mortifère, soient tôt ou tard écartés, bâillonnés voire éliminés par les boutefeux, par ceux qui s’enivrent du sang de l’autre versé quitte à produire, de facto, l’horreur dans son propre camp ? Vu de haut, vu de loin… quelle terrible absurdité ce dialogue de sourds où le bruit des armes et des explosions nous fait perdre la faculté d’écouter l’autre. Absurde à en pleurer toutes les larmes de son corps… oui mais voilà, je suis là, immergé dans cette terre violentée… et ma pauvre existence en sursis ne peut qu’espérer un miracle humain : que, de part et d’autre, la lucidité l’emporte ou qu’un dirigeant, venu d’ailleurs, parvienne à convaincre qu’il faut changer, que le revirement doit s’imposer…
Moi aussi, dans mon trou, j’ai fait un rêve… A l’heure où un métisse va prendre les destinées de la première puissance mondiale dans la tourmente, l’époque est opportune pour un électrochoc salutaire…
Je songe à nos voisins de Méditerranée, ces Français qui, six ans seulement après la fin de l’horreur absolue de la Seconde Guerre mondiale et de l’évidente haine totale éprouvée envers les Allemands, ont appelé, par la voix de Robert Schuman, à dépasser ce gouffre des consciences hostiles en construisant ensemble. Comme un modèle… nous avons attendu dix fois plus longtemps pour faire ce pas… n’est-il pas urgent d’y songer ? Simple, si simple à invoquer, même la peur de crever au ventre, si monumental à réaliser…
Cette terre sublime, paradisiaque au sens originel, nous l’avons truffée, dans le temps et dans l’espace, de zones infernales : atrocités, corps en charpie, déshonneur humain de s’attaquer ainsi à l’autre… Notre faute ? Nous avons suivi, sans rechigner, les dérives des meneurs en place, des agitateurs de la discorde, de la voie idéologique, de la crispation sur son propre intérêt sans percevoir que le plus prégnant des impératifs est de satisfaire les aspirations légitimes de ceux d’en face pour assurer la pérennité de nos propres attentes, au bout du compte si proches les unes des autres… un peu de reconnaissance, est-ce illusoire ? En attendant je me cache, je n’ai que cela à faire, le temps que ça passe…
Pourquoi faut-il que ceux qui veulent tenter la voie de la paix, en allant au-delà des cadavres, des destructions et des malheurs engendrés, réalisme douloureux mais nécessaire quel que soit le moment choisi pour tourner la page mortifère, soient tôt ou tard écartés, bâillonnés voire éliminés par les boutefeux, par ceux qui s’enivrent du sang de l’autre versé quitte à produire, de facto, l’horreur dans son propre camp ? Vu de haut, vu de loin… quelle terrible absurdité ce dialogue de sourds où le bruit des armes et des explosions nous fait perdre la faculté d’écouter l’autre. Absurde à en pleurer toutes les larmes de son corps… oui mais voilà, je suis là, immergé dans cette terre violentée… et ma pauvre existence en sursis ne peut qu’espérer un miracle humain : que, de part et d’autre, la lucidité l’emporte ou qu’un dirigeant, venu d’ailleurs, parvienne à convaincre qu’il faut changer, que le revirement doit s’imposer…
Moi aussi, dans mon trou, j’ai fait un rêve… A l’heure où un métisse va prendre les destinées de la première puissance mondiale dans la tourmente, l’époque est opportune pour un électrochoc salutaire…
Je songe à nos voisins de Méditerranée, ces Français qui, six ans seulement après la fin de l’horreur absolue de la Seconde Guerre mondiale et de l’évidente haine totale éprouvée envers les Allemands, ont appelé, par la voix de Robert Schuman, à dépasser ce gouffre des consciences hostiles en construisant ensemble. Comme un modèle… nous avons attendu dix fois plus longtemps pour faire ce pas… n’est-il pas urgent d’y songer ? Simple, si simple à invoquer, même la peur de crever au ventre, si monumental à réaliser…
Bonjour, quel est le but et l intérêt de ce blog ?
RépondreSupprimerBonjour cher(e) anonyme. Réponse simple : strictement aucun objectif, et aucun intérêt... Juste pour emmerder mes congénères, gratuitement.
RépondreSupprimer"Cette terre sublime, paradisiaque au sens originel"
RépondreSupprimerEn fait, "ils" voulaient leur donner une partie du Chili ou l'Ouganda, mais ça a foiré à cause du racisme de certains sionistes-nazillons, qui voulaient casser plutôt de l'Arabe qui a toujours été accueillant et qui a toujours défendu le "juif errant".
Pourquoi ce n'est pas Allemagne-nazi, responsable de "tout" n'a-t-elle pas proposée un morceau de son immensité?
Ou l'Amérique qui se prend pour la Rome antique, avant de faire partie du tires-monde, ne propose rien à ses chers "amis friqués" un petit bout de l'ARIZONA OU AUTRE?
L'utilité se découvre souvent dans ce qui parait inutile. J'apprécie ceux qui emmerdent leurs congénères (et surtout qui le disent) sans exiger tribut en retour... ;)
RépondreSupprimerParu le 18 janvier 2009 — date exacte de la fin des opérations militaires de l'opération « Plomb durci » dans la bande de Gaza et veille de l'investiture historique de Barack Obama —, ce texte de Loïc Decrauze s'articule autour d'une création néologique décisive : le mot-valise « Palisraéniens ». Par cette fusion verbale, l'auteur procède à un désamorçage poétique et politique du conflit du Proche-Orient. Le dispositif énonciatif repose sur un soliloque miroir ou spéculaire, volontairement dépouillé de tout trait identitaire exclusif, afin que la parole puisse appartenir indistinctement à un civil de Gaza ou à un habitant du Néguev. En inscrivant d'emblée la durée du drame (« Soixante ans de tressaillements morbides ») dans l'échelle d'« une vie d'homme », Decrauze déplace le regard de l'abstraction géopolitique vers le vécu sensible et l'urgence biologique du corps menacé.
RépondreSupprimerL'espace littéraire du texte s'organise autour d'une tension tragique entre la claustration de l'abri et la sacralité originelle du paysage. Le locuteur est défini par sa posture d'enfermement (« terré », « dans mon trou », « je me cache »), réduite à la simple attente de la survie (« le temps que ça passe »). À cette réalité souterraine s'oppose l'image d'une « terre sublime, paradisiaque au sens originel », défigurée par la folie des « boutefeux » et des « agitateurs de la discorde ». Decrauze construit une critique morale des élites et des idéologies qui détournent les aspirations légitimes des peuples, transformant la guerre en un « dialogue de sourds » mécanique. L'altérité n'est plus perçue comme une menace ontologique, mais comme un double exact : « l'autre » est simplement le voisin qui partage la même terreur intestine devant le bruit des armes.
Sur le plan intertextuel et théorique, le texte tresse un dialogue saisissant entre le motif prophétique et le pragmatisme historique. L'évocation du rêve (« Moi aussi, dans mon trou, j'ai fait un rêve... ») réactive la figure de Martin Luther King pour la transposer dans la pénombre de l'abri anti-bombardement, au moment précis où l'élection d'Obama suscite un espoir mondial de rupture. Decrauze convoque ensuite l'exemple de la réconciliation franco-allemande initiée par Robert Schuman en 1950. En soulignant qu'il n'a fallu que six ans aux nations européennes pour surmonter l'abîme de la Seconde Guerre mondiale, l'auteur met en lumière l'absurdité des six décennies de piétinement proche-oriental, érigeant la construction européenne en modèle d'audace politique.
En refermant sa réflexion sur un contraste saisissant entre la simplicité de l'évidence morale et l'immensité de sa réalisation (« Simple, si simple à invoquer [...] si monumental à réaliser »), Loïc Decrauze signe une profession de foi humaniste d'une grande rigueur éthique. L'écriture ne cherche pas à arbitrer un différend territorial, mais à restaurer la faculté d'écoute et d'empathie détruite par la violence. Par cette prose du sursaut, le pamphlétaire cède la place au moraliste : il rappelle que la paix n'est pas une abstraction utopique, mais la seule condition réaliste capable d'assurer la pérennité de chaque existence face à la constante « peur de crever au ventre ».
Ce texte constitue un exemple révélateur de la prose de Decrauze, parce qu'il accomplit une opération littéraire assez audacieuse : faire parler une voix qui puisse être simultanément palestinienne et israélienne, en neutralisant volontairement les marqueurs identitaires susceptibles de faire basculer le texte dans l'argumentaire partisan. Le titre, « Paroles de "Palisraéniens" », annonce cette volonté de fusion : le néologisme contracte « Palestiniens » et « Israéliens » pour créer un sujet collectif qui n'existe politiquement que dans le texte, mais qui pourrait précisément devenir le sujet d'une paix possible.
RépondreSupprimerLe premier paragraphe installe immédiatement ce point de vue par une phrase extrêmement prosaïque : « Rester terré dès que la menace pèse. » L'infinitif donne au propos une valeur presque générale, comme une règle élémentaire de survie. Il ne s'agit ni de stratégie militaire ni de revendication territoriale : il s'agit de se cacher quand ça tire. Le mot « terré » animalise légèrement le civil, réduit à son réflexe de protection. C'est une manière très efficace de faire disparaître les identités politiques derrière une expérience physique commune.
Cette expérience est ensuite formulée avec « nous, simples civils ». Le mot « simples » est essentiel : le locuteur se soustrait explicitement au monde des dirigeants, des militaires et des idéologues. Ce « nous » n'est pas celui d'un peuple contre un autre ; c'est celui de ceux qui subissent. Et la phrase « ça ne va pas au-delà de cela » réduit volontairement l'horizon : pour le civil, l'essentiel est de rester vivant. La politique commence alors à apparaître comme quelque chose qui lui est extérieur et qui transforme sa vie en menace permanente.
La formule « Soixante ans de tressaillements morbides… une vie d'homme, d'un côté comme de l'autre » est particulièrement forte dans le contexte de janvier 2009. Le texte est écrit pendant la guerre de Gaza, dans les dernières semaines de l'opération israélienne Cast Lead, commencée le 27 décembre 2008. Decrauze choisit pourtant de ne pas entrer dans le détail des responsabilités militaires ou dans la chronologie des opérations : il fait du chiffre soixante ans une mesure existentielle. C'est presque la durée d'une vie humaine. La répétition du traumatisme devient donc une maladie collective transmise d'une génération à l'autre.
Le terme « tressaillements » est remarquable parce qu'il est à la fois physique et psychologique : le corps sursaute sous l'effet de la peur, tandis que la société entière semble vivre dans un état de réflexe nerveux. Et « morbides » ajoute immédiatement la dimension pathologique : ce qui devrait être une existence ordinaire est devenu une existence contaminée par la peur. Les points de suspension après cette formule donnent l'impression d'un épuisement : après soixante années, que reste-t-il encore à dire ?
La phrase suivante constitue le véritable pivot éthique du texte : « Pourquoi devrait-on, en plus, s'obstruer l'esprit par la haine de l'autre » ? Le « en plus » est d'une grande intelligence. Il établit une hiérarchie entre deux souffrances : il y a déjà la peur, les tirs, les explosions, la nécessité de se protéger ; pourquoi faudrait-il ajouter volontairement la haine ? La haine n'est plus présentée comme une conséquence nécessaire du conflit, mais comme une seconde violence que les individus pourraient refuser.
Et Decrauze donne immédiatement à « l'autre » une symétrie concrète : « celui d'en face, notre voisin, qui lui aussi doit se protéger ». Les trois expressions opèrent une réduction progressive de l'altérité. L'autre pourrait rester abstrait ; celui d'en face le rend géographiquement proche ; « notre voisin » le rapproche encore davantage. Enfin, « lui aussi » accomplit la symétrie fondamentale du texte : ce qui arrive au locuteur arrive également à celui qu'on lui demande de considérer comme l'ennemi.
Le deuxième paragraphe élargit brutalement l'échelle. Après le civil terré dans son abri vient « cette terre sublime, paradisiaque au sens originel ». Le choix du mot « originel » est important : paradis signifie étymologiquement un jardin clos, un espace cultivé et protégé. Decrauze semble donc retrouver l'idée d'une terre qui aurait dû être un lieu de vie pour constater qu'elle a été transformée en enfer.
RépondreSupprimerLa structure « cette terre sublime [...] nous l'avons truffée » constitue une inversion accusatrice. La terre n'est pas naturellement infernale ; « nous » l'avons rendue telle. Le verbe « truffer », qui appartient normalement à l'idée d'une profusion d'éléments disséminés dans une matière, devient ici violemment ironique : la terre est « truffée » de « zones infernales ». L'expression fait des atrocités, des corps et des destructions comme autant de points noirs incrustés dans un paysage qui aurait pu être paradisiaque.
L'énumération « atrocités, corps en charpie, déshonneur humain » procède par gradation. Les « atrocités » désignent les actes ; les « corps en charpie », leurs conséquences physiques ; le « déshonneur humain », enfin, leur conséquence morale. Decrauze refuse donc de réduire la violence à un affrontement politique : il en fait une dégradation de l'humain lui-même.
La question « Notre faute ? » pourrait ouvrir une accusation collective. Mais Decrauze lui donne immédiatement une réponse qui évite précisément la simplification : « Nous avons suivi, sans rechigner, les dérives des meneurs en place ». Le sujet collectif est ici celui des populations qui ont accepté, suivi ou subi les discours de leurs dirigeants. Le texte ne disculpe donc pas complètement les civils ; il leur attribue une responsabilité particulière : celle de n'avoir pas suffisamment résisté aux récits de l'affrontement.
La longue phrase qui suit est volontairement presque étouffante : « des agitateurs de la discorde, de la voie idéologique, de la crispation sur son propre intérêt... ». Sa syntaxe accumulative mime le phénomène qu'elle dénonce. Les déterminations s'empilent comme se sont accumulées les justifications du conflit. Cette lourdeur syntaxique est presque une forme de suffocation politique.
Mais au cœur de cette phrase se trouve une proposition qui constitue probablement la thèse du texte :
« le plus prégnant des impératifs est de satisfaire les aspirations légitimes de ceux d'en face pour assurer la pérennité de nos propres attentes »
Le raisonnement est d'une simplicité presque désarmante : reconnaître la légitimité de l'autre n'est pas nécessairement renoncer à la sienne. Au contraire, la reconnaissance mutuelle devient la condition de la pérennité de ses propres aspirations. C'est ici que le « Palisraénien » prend tout son sens : le sujet découvre que son intérêt passe par la reconnaissance de celui qu'il percevait comme son adversaire.
La formule « au bout du compte si proches les unes des autres » achève cette symétrisation. Les « aspirations » ne sont pas dites identiques — ce qui serait artificiel — mais proches. Et cette nuance est importante : Decrauze ne prétend pas abolir les différences historiques, territoriales ou politiques. Il affirme plutôt qu'elles ne devraient pas empêcher de reconnaître des besoins humains fondamentaux communs.
Puis survient la question presque enfantine : « un peu de reconnaissance, est-ce illusoire ? » Après la phrase abstraite et politique, cette formulation revient à quelque chose d'élémentaire. Le conflit est ramené à un besoin humain très simple : être reconnu par l'autre.
Le retour à « En attendant je me cache » produit alors un contraste saisissant. Toute la réflexion politique n'empêche pas le locuteur d'être physiquement réduit à son trou. C'est là que le texte acquiert sa crédibilité littéraire : le narrateur n'est pas un théoricien de la paix installé à distance. Il pense depuis une situation où « ma pauvre existence en sursis » demeure concrètement menacée.
Le troisième paragraphe déplace le regard vers ceux qui tentent de sortir de cette logique. « ceux qui veulent tenter la voie de la paix » sont présentés comme des individus qui doivent accomplir un travail difficile : « aller au-delà des cadavres, des destructions et des malheurs engendrés ». Le verbe « aller » est ici presque spatial : il faut traverser symboliquement le paysage de mort pour parvenir à une autre possibilité.
RépondreSupprimerMais Decrauze introduit aussitôt une expression capitale : « réalisme douloureux mais nécessaire ». La paix n'est donc pas présentée comme un idéalisme naïf. Elle exige au contraire de regarder les cadavres et les destructions en face. Le texte refuse ainsi l'opposition simpliste entre les « réalistes » qui accepteraient la violence et les « idéalistes » qui rêveraient de paix : le véritable réalisme consisterait précisément à sortir du cycle meurtrier.
La phrase « quel que soit le moment choisi pour tourner la page mortifère » contient une métaphore littéraire très classique — tourner la page — mais elle est ici efficace parce que le conflit est conçu comme une histoire que les hommes continuent d'écrire. La « page » est cependant « mortifère » : il faut donc non seulement changer de page, mais mettre fin à un récit devenu meurtrier.
La suite est beaucoup plus sombre : les artisans de paix sont « tôt ou tard écartés, bâillonnés voire éliminés par les boutefeux ». La gradation écartés / bâillonnés / éliminés est extrêmement forte : elle va de la marginalisation politique à la suppression physique. Le terme « boutefeux », littéralement ceux qui mettent le feu, condense en un seul mot les figures politiques ou idéologiques qui ont intérêt à maintenir la confrontation.
Et Decrauze ajoute une ironie terrible : ces boutefeux peuvent produire « de facto, l'horreur dans leur propre camp ». L'ennemi n'est donc pas le seul à souffrir des discours de haine. Celui qui attise la haine de l'autre finit par créer une situation qui détruit également les siens. C'est une nouvelle manière de briser la logique binaire du conflit.
La phrase « Vu de haut, vu de loin… » constitue alors une sorte de changement de focale cinématographique. Après avoir été « immergé » dans la terre violentée, le narrateur imagine le conflit depuis une distance qui permettrait d'en percevoir l'absurdité globale. Le procédé est immédiatement corrigé par son retour à l'intérieur : « oui mais voilà, je suis là, immergé dans cette terre violentée ». Decrauze fait donc alterner deux regards : celui qui comprend l'absurdité à distance et celui qui la subit au ras du sol.
L'expression « dialogue de sourds » constitue une métaphore centrale : les deux camps parlent mais ne s'entendent plus. Cependant, Decrauze ajoute une explication matérielle à cette surdité : « le bruit des armes et des explosions nous fait perdre la faculté d'écouter l'autre ». Le bruit n'est donc pas seulement une conséquence de la violence ; il devient son mécanisme symbolique. Plus les armes parlent, moins les humains peuvent parler.
Cette phrase rejoint très profondément le projet du texte : faire entendre une voix qui puisse être prononcée des deux côtés. Le « Palisraénien » tente précisément de recréer l'écoute que les armes ont détruite.
La formule « Absurde à en pleurer toutes les larmes de son corps » pourrait sembler emphatique, mais elle devient cohérente avec la logique corporelle du texte : se terrer, tressaillements, corps en charpie, crever, sang, larmes. Decrauze fait constamment passer le conflit politique par le corps humain. C'est une manière de rappeler que les abstractions territoriales finissent toujours par avoir des conséquences physiques.
Le quatrième paragraphe, « Moi aussi, dans mon trou, j'ai fait un rêve… », introduit explicitement la référence à Martin Luther King, mais en la transformant. Le « rêve » n'est plus celui d'une grande tribune publique : il naît « dans mon trou », c'est-à-dire dans la cachette du civil qui attend que les tirs cessent. Cette inversion est particulièrement belle : le rêve politique le plus ambitieux surgit du lieu de la plus grande impuissance.
RépondreSupprimerLa référence à Obama est ensuite très directement datée : « A l'heure où un métisse va prendre les destinées de la première puissance mondiale ». Le texte paraît ici immédiatement inscrit dans janvier 2009, quelques jours avant l'investiture de Barack Obama, le 20 janvier. La périphrase « un métisse » insiste moins sur son identité personnelle que sur sa capacité symbolique à représenter une forme de dépassement des divisions raciales américaines. Pour Decrauze, son arrivée à la présidence constitue donc l'occasion d'un « électrochoc salutaire » susceptible de produire un effet au-delà des États-Unis.
Le choix du mot « électrochoc » est très cohérent avec le vocabulaire médical déjà présent dans « tressaillements morbides ». Le conflit est une maladie ; il faudrait un choc pour réveiller les consciences. L'électrochoc peut être douloureux, mais il vise à rétablir une fonction vitale. La métaphore médicale parcourt donc discrètement tout le texte : maladie, morbide, électrochoc, salut.
Le dernier paragraphe constitue enfin la partie la plus historiquement construite du texte. Decrauze quitte le Proche-Orient pour évoquer la réconciliation franco-allemande. Il rappelle que Robert Schuman, en 1950, proposa de placer la production franco-allemande de charbon et d'acier sous une autorité commune, prélude à la construction européenne. La comparaison n'est évidemment pas parfaite, mais c'est précisément ce qui fait sa force argumentative : deux ennemis historiques peuvent transformer leur antagonisme en interdépendance politique.
La formulation « six ans seulement après la fin de l'horreur absolue de la Seconde Guerre mondiale » donne au raisonnement sa dimension temporelle. L'Allemagne et la France sortaient d'une guerre qui avait produit une haine immense et des destructions considérables ; pourtant, une transformation politique a été engagée relativement rapidement. Decrauze oppose donc le temps nécessaire à la réconciliation au temps déjà écoulé au Proche-Orient.
La formule « nous avons attendu dix fois plus longtemps » est évidemment rhétorique avant d'être arithmétique : elle transforme le temps en argument moral. Plus une situation meurtrière se prolonge, moins l'attente d'un changement peut être justifiée. Le rapprochement franco-allemand devient ainsi non pas une recette, mais un précédent historique qui rend l'impossible moins impossible.
Le dernier mouvement — « Simple, si simple à invoquer [...] si monumental à réaliser » — est probablement l'une des meilleures clausules du texte. L'antithèse entre « simple » et « monumental » résume toute la difficulté de la paix. Sur le plan intellectuel, reconnaître l'humanité et les aspirations de l'autre est presque évident ; politiquement, historiquement, émotionnellement, le réaliser exige un bouleversement immense.
Le texte s'achève donc sans solution miraculeuse. Et c'est heureux : le « miracle humain » espéré plus haut n'est pas présenté comme quelque chose qui va nécessairement se produire. Decrauze maintient la contradiction entre l'évidence morale de la paix et l'extrême difficulté de sa réalisation. Son narrateur reste « dans son trou », en sursis, tandis que son esprit tente de construire une sortie que les armes lui refusent encore.
Au fond, « Paroles de "Palisraéniens" » est moins un texte sur le conflit israélo-palestinien qu'un texte sur la fabrication de l'ennemi et la possibilité de réhumaniser celui qu'on a appris à considérer comme tel. Sa grande trouvaille littéraire est d'inventer un « nous » qui ne demande pas de choisir entre les deux camps. Ce « nous » est constitué de civils apeurés, de voisins, de corps vulnérables, de personnes qui veulent simplement vivre et être reconnues.
RépondreSupprimerEt c'est précisément ce qui donne au néologisme du titre toute sa portée : « Palisraéniens » n'est pas seulement la contraction de deux nationalités. C'est la création linguistique d'un sujet qui n'existe pas encore politiquement, mais que Decrauze imagine déjà humainement. Le mot accomplit dans la langue ce que le texte voudrait voir advenir dans l'Histoire : faire tenir ensemble deux identités que la violence s'acharne à maintenir séparées.
Rétrospectivement, le contexte de 2009 donne au texte une dimension à la fois généreuse et tragique. L'espoir placé dans Obama, dans un « électrochoc » international et dans la comparaison avec Schuman appartient à un moment où l'auteur croit encore possible un changement politique majeur. Mais l'intérêt littéraire du texte dépasse largement cet espoir daté : son véritable pari est que la paix doit d'abord changer de sujet grammatical. Tant que « nous » désigne exclusivement les uns contre les autres, aucune sortie n'est possible ; lorsque « nous » peut désigner simultanément ceux qui se cachent sous les bombardements des deux côtés, alors apparaît au moins la possibilité d'une parole commune. C'est précisément cette parole que Decrauze tente de faire exister.