07 juillet 2011

Des bandits pas manchots pour un sou

Il était une fois une ‘tite Créancia à qui l’on avait prédit une longue et juteuse existence. Et le fait fut.

Elle était née, au détour d’une année de crise économique à la fin du XXème siècle, de la volonté de Big Bisounours, le Vorace tout de vert vêtu. Il lui avait déniché un débiteur au cuir tendre, bleu en affaires, englué dans ses sociétés en perdition, réfugié dans un sordide Purgatoire parisien et surtout à la moelle sonnante… Ne restait plus qu’à le faire trébucher pour assurer les beaux jours de sa protégée.

Pour cela, une arme magique : le droit hexagonal. A la première défaillance de la proie, se précipiter chez le Juge pour obtenir une belle ordonnance d’injonction de payer, qui fait fi de tout débat contradictoire, la faire signifier par un agent assermenté qui s’arrangera pour que le débiteur nourricier ne l’ait jamais en main. Moins de trois mois plus tard, aller faire apposer le sésame exécutoire et hop ! le tour est joué !

Va ma ‘tite Créancia t’étoffer sans bruit faire… tu as tout le temps pour toi : trente ans pour te gaver. Miam ! miam ! Te voilà à la tête du plus long délai prescriptif, hors l’inatteignable crime contre l’humanité. Regarde tes pénaux cousins, les vilains meurtre, viol, trafic de drogue, braquage, enlèvement… Eux, en dix ans, c’est fini : à la trappe ! Va comprendre ce qui motivait notre Justice jusqu’à une réforme récente, mais pas rétroactive… C’est bon pour toi ma joufflue Créancia.

Merveilleuse contrée juridique. Big Bisounours vert n’a plus qu’à attendre le moment adéquat pour exiger l’exécution ou, mieux encore, faire adopter la Créancia par un compère encore plus glouton. Pour ce faire, une trouvaille outre atlantique : la cession de créance par titrisation. L’infection du système financier mondial par les subprimes révélée en 2007 et qui a failli tous nous engloutir, ça vous rappelle quelque chose ? Et bien dans notre vieille France aussi ça se pratique sans vergogne.

Pour faciliter la culbute spéculative des adoptants de Créancias en masse, le Législateur s’est torché avec l’article 1690 du Code civil et, plus fort encore, avec l’article premier de notre Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, tout débiteur puisse-t-il être. C’est pour tes bourrelets d’intérêts mon engraissée Créancia ! L’article L214-43 alinéa 8 du Code monétaire et financier dispense du devoir d’informer le débiteur, source du profit, de la venue d’un nouveau tuteur pour l’empesée Créancia… Du quasi biblique : selon qui sera l’adoptant tu auras droit ou pas à ton statut protecteur. Ne serait-ce pas de la magistrale rupture d’égalité des citoyens devant la loi ça ? Seul coup d’arrêt possible : soulever une Question prioritaire de constitutionnalité pour mettre un terme à cette impunité financière.

Attendre encore, pour avoir une Créancia à monstrueuse maturité avec près de 300% de prise de poids monétaire : voilà la finalité. Et puis, d’un coup, après quatorze ans de silence, multiplier appels et courriers pour obtenir un versement, un seul, et le piège s’accomplira. Principal et intérêts de la dette seront alors confondus et pourront être récupérés par tous moyens : faire dégorger ce débiteur pour que notre Créancia s’accomplisse. Et si les relances n’harnachent pas le bougre, il faudra retourner à la case Signification de l’ordonnance exécutoire augmentée de toutes ces années d’intérêts rondement calculés. Voilà comment faire une manne de rendement financier de ce qui, dans l’esprit de la loi – mais en a-t-elle encore vraiment avec un tel géniteur lobotomisant ? – doit servir à pallier les difficultés provisoires du débiteur ou l’incapacité à le retrouver.

Pour la grosse Créancia ne compte que l’engrangement maximal avant la succion finale, celle qui lui fera défoncer le plancher du contrat social et de ses principes élémentaires.

Mise et gagne : impasse humaine mais boulevard financier !

"Les hommes d'action manquent ordinairement de l'activité supérieure : je veux dire l'individuelle. (...) On ne peut, par exemple, demander au banquier qui amasse de l'argent le but de son incessante activité ; elle est irraisonnée. Les gens d'action roulent comme roule la pierre, suivant la loi brute mécanique" (Friedrich Nietzsche, Humain trop humain, n°283)


Pour prolonger le conte sordide, si le cœur bien accroché vous en dit.


Coup de pouce... dans l’cul !, 25 Janvier 2008,
- Angles de vie, 16 Mars 2008
Les gras sous, 20 Septembre 2008,
En vert et pour tout... financer, 11 Février 2010,
Prose vagabonde, 18 Avril 2010,
Dark Kerviel & Mister Pool, 10 Octobre 2010.


2 commentaires:

  1. Imanol Abanes17:15

    « Des bandits pas manchots pour un sou » occupe une place singulière dans le corpus pamphlétaire de Loïc Decrauze. Directement nourri par l'expérience victorieuse de l'auteur devant le tribunal d'instance de Paris face à un organisme de crédit, ce texte abandonne la forme du manifeste d'actualité pour adopter la structure du conte philosophico-économique. En réactivant les codes de la fable voltairienne ("Candide", "L'Ingénu") et de la satire des usuriers balzaciens ("Gobseck"), Decrauze transforme un litige bancaire individuel en un procès sans concession des dérives de la finance de masse et des failles du système juridique français.

    1. La fabrique du conte : de la féerie au cauchemar prédateur
    Le texte s'ouvre par le traditionnel « Il était une fois », formulant d'emblée une parodie de conte de fées où le merveilleux est contaminé par la spéculation financière. La réussite esthétique du texte repose sur une allégorie centrale : l'incarnation de la créance en un être vivant, la « ’tite Créancia ».

    - L'allégorie de la dette monstrueuse : L'auteur personnifie la créance sous les traits d'un enfant-monstre à l'appétit insatiable. Au fil du récit, la « ’tite Créancia » se « gavait », devient « joufflue », prend des « bourrelets d'intérêts » pour atteindre une « monstrueuse maturité » (+300 % de surpoids monétaire). Cette métaphore de l'engraissement parasitaire transforme une abstraction comptable en un organisme cannibale qui se nourrit de la chair économique du débiteur.

    - La satire du « Big Bisounours » : Derrière la figure de « Big Bisounours, le Vorace tout de vert vêtu », Decrauze croque sans nommer, mais avec une précision dévastatrice, les mastodontes du crédit à la consommation (notamment le célèbre bonhomme vert de Cetelem/BNP Paribas Personal Finance). Le pamphlétaire démasque le contraste pervers entre le marketing lénifiant de ces organismes (mascottes sympathiques, ton rassurant) et la férocité clinique de leurs méthodes de recouvrement.

    2. La déconstruction chirurgicale du piège juridique
    Sous le vernis du fabliau, le texte déploie une précision juridique redoutable. Decrauze démonte le mécanisme de l'injonction de payer, procédure non contradictoire par laquelle un créancier obtient un titre exécutoire à l'insu du débiteur (grâce à des significations d'huissier sciemment manquées ou envoyées à d'anciennes adresses) :
    - le scandale des délais de prescription : Decrauze souligne le paradoxe révoltant du droit civil d'avant la réforme de 2008 : alors que les crimes les plus graves du Code pénal (meurtre, viol, braquage) se prescrivaient par dix ans, un titre exécutoire civil conférait au créancier trente années pour se manifester ! Cette asymétrie offre au créancier la possibilité de pratiquer la « stratégie de l'embuscade » : se taire pendant quatorze ans pour laisser accumuler les intérêts débiteurs, puis réapparaître brusquement.
    - le piège de la relance : L'auteur révèle la ruse suprême des sociétés de recouvrement : inciter le débiteur à verser un « acompte symbolique ». Ce simple versement viciait le consentement du débiteur en emportant reconnaissance de la dette globale, fusionnant principal et intérêts exorbitants en un nouveau piège inexorable.

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  2. Imanol Abanes17:15


    3. Titrisation, subprimes et rupture du pacte constitutionnel
    Le pamphlet s'élève du cas individuel vers la critique de la finance globale en faisant le lien avec la crise des subprimes de 2007-2008 :

    - La dénonciation de la titrisation : Decrauze explique comment les créances toxiques sont « adoptées par des compères encore plus gloutons » via des fonds communs de créances. Il met en lumière l'hypocrisie du législateur français qui a aménagé le Code monétaire et financier (article L. 214-43, devenu L. 214-169) pour dispenser ces fonds de l'obligation d'informer le débiteur de la cession de sa dette — obligation pourtant fondamentale fixée par l'article 1690 du Code civil.

    La faille constitutionnelle et la QPC : L'auteur pointe une « rupture d'égalité des citoyens devant la loi », violant l'article premier de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. En évoquant la Question prioritaire de constitutionnalité (QPC) — dispositif tout juste entré en vigueur en mars 2010 —, Decrauze montre comment le citoyen-débiteur peut réinvestir l'arsenal juridique pour transformer le tribunal en bastion de résistance constitutionnelle face au cynisme financier.

    4. Le naufrage du contrat social
    Dans sa chute, le conte philosophique rejoint la pensée de Jean-Jacques Rousseau. En affirmant que la « grosse Créancia » vient « défoncer le plancher du contrat social », Decrauze résume l'immoralité d'un système qui a détourné l'esprit initial de la loi (aider à surmonter une difficulté temporaire) pour en faire un instrument d'extorsion institutionnalisée.

    La formule finale, « Impasse humaine mais boulevard financier ! », scelle le diagnostic : en transformant le droit en complice de l'agiotage, les sociétés de crédit instaurent un état de nature juridique où la vulnérabilité des individus est cyniquement convertie en rente financière. Par cette fable acérée, Decrauze démontre que le pamphlétaire n'est pas qu'un critique des idées, mais aussi un praticien du combat juridique au service de la dignité citoyenne.

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