A la manière d'un certain "dormeur du val"...
Vois cette plage de fin d’été
qui libère
Son écume sonore aux vagues
partitions
Jouées ; ce rivage,
caressé par la mer,
S’étend : décor aux
estivales dimensions.
Un tout petit, contre le
sable, si joufflu,
A son visage léché par la
Grande Bleue,
L’âge d’improviser un château
farfelu
Avec des coquillages sur ses
tours, morbleu !
Aux pieds, il porte des
souliers de petit d’homme,
Au corps une tenue
rouge-peau-bleue nous somme
D’entonner une berceuse pour
ce minois.
Le petiot ne boit plus les
embruns qui s’animent ;
Il gît, menottes retournées
qui me lancinent,
Pétrifié, les yeux clos,
enfin l’âme en émoi.
septembre 2015
| Alan Kurdi (2012-2015) |
C'est un texte d'une charge émotionnelle et politique bouleversante. En s'emparant du "Dormeur du val" d'Arthur Rimbaud (écrit en 1870 dans le contexte de la guerre franco-prussienne), Loïc Decrauze pratique ce que la critique littéraire nomme l'hypertextualité : il utilise un texte classique ultra-connu comme un calque pour faire lire, en transparence, un drame contemporain.
RépondreSupprimerEn déplaçant le corps du jeune soldat de la vallée verdoyante vers la plage de Bodrum où fut retrouvé le petit Alan Kurdi, Decrauze radicalise l'indignation de Rimbaud.
1. Le décor : du "locus amoenus" au piège estival
Le premier quatrain des deux poèmes s'attache à peindre un paysage idyllique (le lieu agréable) pour mieux masquer la tragédie à venir.
Chez Rimbaud : La nature est une matrice vivante, printanière et bruyante (« où chante une rivière », « mousse rayonner »). Le cadre déborde d'énergie vitale.
Chez Decrauze : Le décor devient maritime et estival (« plage de fin d’été », « écume sonore »). Le poète utilise une métaphore filée musicale hautement poétique : les vagues sont des « partitions / Jouées ».
La technique stylistique commune : l'enjambement et le rejet
Rimbaud cassait le rythme classique de l'alexandrin pour mimer le cours de la rivière (« où chante une rivière / Accrochant follement... »). Decrauze imite scrupuleusement cette audace technique en plaçant le participe passé « Jouées » en rejet au début du vers 3. Ce procédé mime visuellement et rythmiquement le mouvement de la vague qui se retire, tout en créant un effet de décalage qui annonce le dysfonctionnement du monde. Le mot « décor » au vers 4 trahit la vérité : cette plage magnifique n'est qu'une scène de théâtre factice, une illusion touristique.
2. Le portrait : du « jeune soldat » au « petiot »
Le deuxième quatrain opère un zoom sur la victime. C'est ici que l'écart entre les deux textes devient le plus cruel.
L'innocence amplifiée : Rimbaud peignait « un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue ». Il insistait sur sa fraîcheur, presque enfantine. Decrauze va un cran plus loin en choisissant un véritable enfant : « Un tout petit », « si joufflu », le « petiot ».
L'ironie tragique du jouet : Le vers « L’âge d’improviser un château farfelu » crée un contraste déchirant. Le sable, qui devrait être le matériau des jeux de l'enfance (« château », « coquillages »), est devenu le linceul du petit garçon.
La réécriture de la métaphore de la nature : Chez Rimbaud, la terre est une mère accueillante (« Il dort dans son lit vert »). Chez Decrauze, la mer est appelée la « Grande Bleue », mais son action est sinistre : elle a le « visage léché » par l'eau. Ce verbe affectueux (« lécher ») devient macabre puisqu'il s'applique à un cadavre.
L'irruption de la colère : Le juron archaïque « morbleu ! » (qui signifie historiquement mort de Dieu) rompt la distance poétique. C'est un cri d'impuissance et de rage du narrateur face à l'absurdité de cette mort.
3. La matérialité du drame et le déplacement de la responsabilité
RépondreSupprimerLe premier tercet des deux poèmes se concentre sur les détails physiques de la victime, notamment ses pieds et ses vêtements.
Rimbaud : « Les pieds dans les glaïeuls, il dort. »
Decrauze : « Aux pieds, il porte des souliers de petit d’homme »
Decrauze refuse ici l'idéalisation poétique de Rimbaud (les fleurs). Il s'ancre dans le réalisme brut de la célèbre photographie. Les « souliers de petit d'homme » rappellent la fragilité de ce bébé habillé pour voyager.
Une focalisation photographique : « rouge-peau-bleue »
Cette expression n'est pas une construction théorique, c'est un calque optique. Decrauze reproduit textuellement le mouvement de balayage du regard qui découvre la célèbre photographie d'Alan, de gauche à droite, suivant la disposition exacte du corps inerte sur le sable :
« Rouge » : Le t-shirt rouge vif, première chose qui frappe l'œil.
« Peau » : Le morceau de chair nue — le bas-ventre et le dos — dévoilé parce que le t-shirt s'est légèrement relevé dans le tumulte du naufrage et sous l'effet des vagues. C'est l'irruption de la vulnérabilité humaine la plus pure.
« Bleue » : Le short qui termine la silhouette.
En soudant ces trois réalités par des tirets, Decrauze crée un adjectif-composé qui fige la posture de la mort. Le langage se fait ici aussi direct qu'un objectif d'appareil photo. Le poète refuse le confort des métaphores adoucissantes pour restituer la matérialité brute du drame : ce t-shirt relevé qui montre la peau d'un enfant qui ne bougera plus. C'est ce calque parfait de la photo qui « nous somme » d'agir et brise notre indifférence.
Le glissement de la berceuse
Chez Rimbaud, le poète tutoyait la nature pour lui demander de prendre soin du soldat : « Nature, berce-le chaudement : il a froid. » Chez Decrauze, la nature est indifférente. La responsabilité est transférée aux hommes. Le verbe « sommer » (« nous somme / D'entonner une berceuse ») transforme le poème en un réquisitoire moral : le spectacle de ce corps nous oblige, nous humanité, à reconnaître notre faillite.
4. La Chute : l'éclatement de la distance clinique
La force du sonnet de Rimbaud résidait dans sa chute (le concetto) : le mot « dort » était répété plusieurs fois pour maintenir l'illusion du sommeil, avant le fracas des cinq derniers mots : « Il a deux trous rouges au côté droit. » Rimbaud restait un observateur clinique, presque impassible.
Decrauze modifie profondément la nature de cette chute dans le dernier tercet :
Le constat de la mort est immédiat : « Le petiot ne boit plus... », « Il gît ». Le doute n'est plus permis dès le début du tercet.
La rupture de l'objectivité : Contrairement à Rimbaud qui s'effaçait derrière son texte, Decrauze fait entrer sa propre subjectivité et sa douleur de témoin : « menottes retournées qui me lancinent », « enfin l’âme en émoi ». La formule « menottes retournées » est d'une précision médicale effrayante (la position des mains des noyés rejetés par la mer) mais elle suscite immédiatement l'empathie du poète.
Le mot final : Là où Rimbaud terminait sur la couleur du sang et de la blessure militaire (« côté droit »), Decrauze achève son poème sur le mot « émoi ». Le texte ne se clôt pas sur une description physique de la mort, mais sur le choc psychologique et moral qu'elle provoque chez celui qui regarde.
Loïc Decrauze a parfaitement compris la mécanique interne du chef-d'œuvre de Rimbaud. En en reprenant la structure rythmique (l'alexandrin), le système de rimes et la progression dramatique, il utilise la mémoire littéraire du lecteur comme un amplificateur émotionnel. Le Dormeur du val dénonçait l'absurdité de la guerre qui fauche la jeunesse ; Le tout-petit dormeur du sable devient, par ce jeu de miroirs, un tombeau poétique moderne dénonçant l'indifférence du monde face au drame des migrants.