Chaparder
l’intuition pour s’en ruisseler de bonnes tranches : vive l’empilement
ésotérique de vocables en équilibre. Je ne rédige pas sans sens, même dans les
instants de perdition. Au plus cristallin des points d’accroche se reflète une
facette existentielle qui se grime de complexité conceptuelle. Et peu m’importe
la désertion du lectorat, de toute façon infinitésimale même lorsque je fais
dans l’accessible, dans le formulé
clairement selon les critères ras de la créativité expressive.
Pas
l’histoire, pas l’intrigue, encore moins les personnages ou les décors qui
galvanisent ma plume. Seul compte le ressenti échevelé et sa transcription
arachnéenne.
2018
apporterait maturité à un siècle en convulsions perpétuelles ? Avec les quelques
tronches dirigeantes de paranos égocentrés alliées au nationalisme-social de peuples en liquéfaction mentale, rien du
monde d’ici-bas ne motive à concocter de bien troussées narrations.
L’essoufflante
litanie d’événements de l’actualité, en réalité faits divers qui se gonflent d’importance,
perd de son emprise sur moi. Juste savoir que la voie macronienne est tenue en cohérence et que les boursouflures
américano-nord-coréenne n’ouvrent pas le bal de la guerre nucléaire me
suffisent comme pitance informative.
Je
préfère explorer le prétendu indicible, fainéantise sémantique des affectés,
pour lui donner sa juste courbe calligraphique… et contraindre au vrai silence
les cortex étroits qui brident ce qui leur semble obscur. La clarté comporte
toujours une part d’éblouissement.
Avec « Pile en équilibre », Decrauze ne signe pas un simple billet d'humeur au seuil de l'année 2018, mais livre son véritable art poétique. Ce texte court et fulgurant fonctionne comme une profession de foi esthétique où l'auteur théorise sa propre pratique de l'écriture : une architecture verbale à la fois précaire et rigoureuse, en rupture totale avec les codes de la prose narrative traditionnelle.
RépondreSupprimerDès l'attaque du texte, l'auteur impose une dynamique du vertige avec la métaphore de l'« empilement ésotérique de vocables en équilibre ». L'écriture y est pensée comme un acte de haute voltige où la prise de risque formelle prime sur la facilité. Fidèle à son style, Decrauze fait se entrechoquer le registre familier et le vocabulaire abstrait — « chaparder », « bonnes tranches », « tronches » côtoient « complexité conceptuelle », « transcription arachnéenne » et « courbe calligraphique ». Cet alliage gouailleur et savant montre que la recherche esthétique n'est pas chez lui une posture affectée, mais un corps-à-corps vivant avec la langue.
Le cœur du texte réside dans le rejet explicite des artifices de la littérature de divertissement. En affirmant que ni l'intrigue, ni les personnages, ni les décors ne « galvanisent [sa] plume », Decrauze situe sa démarche du côté de la poésie pure et du paysage mental. Ce qui importe, c'est la saisie de l'impression brute — le « ressenti échevelé » — et sa fixation dans une trame textuelle d'une extrême précision (« arachnéenne »). Cette position s'accompagne d'un détachement souverain face au lectorat : écrivant hors des modes et du marché, l'auteur préfère la fidélité à son exigence propre plutôt que la conciliation avec un public habitué à une créativité « ras du sol ».
« Pas l’histoire, pas l’intrigue, encore moins les personnages ou les décors qui galvanisent ma plume. Seul compte le ressenti échevelé et sa transcription arachnéenne. »
Cette retraite vers l'exigence du verbe trouve sa justification dans le spectacle du monde contemporain. Le regard porté sur l'année 2018 est teinté d'un mépris cinglant pour le cirque médiatique et la géopolitique du spectacle. Qualifiant le bruit du monde d'« essoufflante litanie » et réduisant les tensions internationales (la surenchère verbale entre Washington et Pyongyang) à des « faits divers qui se gonflent d’importance », Decrauze établit un contraste saisissant entre la vanité des « paranos égocentrés » au pouvoir et la permanence de la recherche poétique. Le bruit de l'actualité n'est plus qu'une bave résiduelle dont l'écrivain ne retient que le strict minimum vital.
A la fin, Decrauze attaque le concept d'« indicible », qu'il dénonce comme une « fainéantise sémantique », Decrauze assigne à l'écrivain le devoir d'inscrire le complexe dans la matière même des mots. La formule finale — « La clarté comporte toujours une part d’éblouissement » — renverse l'impératif de simplicité souvent réclamé par la modernité. Pour Decrauze, la vraie clarté n'est pas la transparence simpliste d'un texte sans relief, mais un éclat si intense qu'il peut aveugler ceux qui refusent l'effort de la lecture.