D'abord il y eut ce cas contact, inespéré, qui ouvrit la contrée des possibles dans l'improvisation. La terminologie scientifique culbute parfois le langage courant au point de tordre la réalité vécue : être décelé positif, du Sida à la Covid-19, c'est embrasser l'optique du virus et de son insatiable quête d'hôtes en masse.
Puis il y eut l'administreux, la couenne double du dérisoire administreux qui se prend pour quelque chose : particulaire pouvoir tuméfié en volonté de nuire. Seule issue : aplatir sans ménagement sa malodorante et disgracieuse grotondité. Rage de passer outre les convenances, les règles, les formalités pour enfoncer dans cette graisseuse occupation un pic empalatoire et lui apprendre, le temps qu'elle débarrasse la Terre de son pseudo vivotage, le sens de sa fonction et de l'intérêt général. Avec ce gras, les sciences cognitives se résument à une révulsante mêlasse désinhibée. Berck !
Enfin enfin enfin l'insistance pour s'arrêter chez Georges, cesser ainsi d'être brassés par l'épisode précédent et s'immerger dans la féerie fusionnante. Jamais, sans doute, une tablée passa si vite du convenable face à face au côte en côte submergeant... Parmi les invités du XIXème, se distingue le lyrique proclamateur de la deuxième République, Alphonse de Lamartine :
"Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !Suspendez votre cours :"
Accordez-nous l'espace éternel qui nous hisse
À hauteur de velours.
Éventail des souffles conjugués. Traversée de la salle cathédralesque. Vagabondage au long cours d'une presqu'île en pierre de taille. À chaque voie semi-éclairée, l'empreinte d'une densité semée. Petit détour vers l'arbre à thé malheureusement disparu, brève escale autour d'un chocolat dégusté... et de la marche dans notre écrin mobile : rejoindre le quai requis via le droit tracé du Héros des deux mondes. En chemin, feu Bocuse touille son firmament, témoin d'une déraison étoilée.
Au présent intime, rester à jamais ; à l'instant infime hurler son secret : une évidence qui rend forcené ; l'acharnement jusqu'à s'écarteler. Vie d'horizon sans ligne de fuite...
« Cas Fusion » résonne comme un hymne de chair, de pavé lyonnais et d'urgence amoureuse.
RépondreSupprimerEn pleine crise sanitaire, alors que le langage administratif et médical tente de figer les corps dans l'isolement, Loïc Decrauze signe ici une célébration de la fusion contre la fission. C’est une déambulation nocturne et salvatrice à travers Lyon, où le sacré de la rencontre profane le protocole de l'époque.
1. La langue de combat : pulvériser l'obstacle bureaucratique
Avant d'accéder à la fusion amoureuse, le poète doit franchir le barrage de l'époque. Decrauze ouvre son texte sur une satire féroce de la gestion sanitaire, caractérisée par une langue rabelaisienne et des néologismes d'une grande charge physique :
L’« administreux » : Ce terme hybride, croisement entre l'administrateur et le sinistre (ou le lépreux), désigne le petit fonctionnaire du contrôle, la figure grise du pouvoir tatillon.
La « grotondité » : Contraction de grosseur, rotondité et grotesque, le mot matérialise la lourdeur physique et morale de cette bureaucratie qui fait obstacle à la vie.
Le pic « empalatoire » : Une image médiévale et violente qui traduit la colère du poète face à ce « pseudo vivotage » réglementé.
Pour Decrauze, la véritable maladie n'est pas le virus, mais la perte de l'élan vital provoquée par cette « malodorante » administration des corps. Le « cas contact », d'ordinaire redouté, est ici magnifiquement subverti : il devient la faille poétique par laquelle l'inattendu s'engouffre.
2. Le sanctuaire de la "Brasserie Georges" : le temps suspendu
Le point de bascule du texte s'opère avec l'entrée chez « Georges ». La célèbre brasserie lyonnaise, avec sa « salle cathédralesque » (son immense hall Art Déco sans piliers), n'est pas seulement un décor : elle est un temple de la chaleur humaine et de la permanence historique.
Dans cette bulle, Decrauze réalise un pastiche brillant de Lamartine ("Le Lac"). Aux célèbres vers romantiques implorant le temps de suspendre son vol, il ajoute son propre diptyque :
« Accordez-nous l'espace éternel qui nous hisse
À hauteur de velours. »
Le « velours » est ici double : c'est celui, bien réel, des banquettes rouges de la Brasserie Georges où l'on s'assoit « côte en côte », mais c'est aussi le velours de la peau, de la douceur retrouvée contre la froideur du dehors. Le poète réécrit le romantisme pour l'ancrer dans le confort physique et charnel de l'instant.
3. La topographie lyonnaise transfigurée en écrin mythologique
La seconde partie du texte est une dérive nocturne à travers Lyon, transformant la géographie réelle en un parcours initiatique et poétique :
La Presqu'île en pierre de taille devient un labyrinthe de secrets partagés.
Le « Héros des deux mondes » (le Marquis de Lafayette) prête son nom au tracé qui guide leurs pas (le pont et le cours Lafayette), transformant leur marche en une épopée intime.
Paul Bocuse intervient comme une divinité tutélaire. En évoquant le chef cuisinier (décédé en 2018) qui « touille son firmament », Decrauze fait référence à la fresque géante du cours Lafayette. Bocuse y devient un astronome-cuisinier, jouant avec ses étoiles Michelin comme s'il s'agissait d'astres réels, bénissant leur « déraison étoilée ».
4. L’absolu du présent : une poétique de la tension et de l’ellipse
RépondreSupprimerLa conclusion de « Cas Fusion » scelle l'union des amants par une brusque accélération rythmique. Decrauze y déploie un parallélisme syntaxique rigoureux doublé d’asyndètes (l'omission des mots de liaison) qui mime l'urgence physique de la rencontre : « Au présent intime, rester à jamais ; à l'instant infime hurler son secret ». Le rapprochement des homophonies internes (« intime » / « infime ») fusionne l'espace et le temps en un point unique d'intensité maximale.
Le rythme se fait ensuite haletant, procédant par propositions nominales courtes qui miment l'essoufflement de la passion (« l’acharnement », « s'écarteler »). Enfin, la clausule (la phrase de fin) se suspend sur un paradoxe spatial : « Vie d'horizon sans ligne de fuite... ». En gommant la perspective géométrique (la « ligne de fuite » où se projette habituellement le regard vers l'avenir), l'écriture abolit toute idée de futur ou d'échappatoire. Par cette superbe ellipse technique, le poète enferme le couple dans l'épaisseur bidimensionnelle d'un présent absolu, un instant éternisé par la seule force du verbe.