02 mars 2024

ArchiEtecture pour chiEvilisation qui coule...


Il y a des signes qui ne trompent pas : les vomissures archiEtecturales produites depuis la Seconde Guerre mondiale renseignent sur le niveau de notre civilisation et sur l’état d’esprit des peuples du moment.

Alors qu’un immeuble haussmannien incite à lever les yeux pour s’emplir de l’esthétisme des courbes et des pierres lumineuses, les chiures de ce qui est produit aujourd’hui laissent le regard plonger vaguement vers le bas. D’un côté l’aspiration au beau, la transcendance visuelle, l’élévation de l’être ; de l’autre le médiocre repliement vers son nombril, la tête baissée vers quelque écran au minable contenu. L’avachissement de nos lieux de tristes vies sont bien à l’aune de ce qui encombre les cortex : laideur inutile, débilitantes distractions.


Le temps coulant défigure nos villes et villages : ne parlons plus de bâtisses, mais de monceaux informes, ni de fenêtres mais de trous à l’insipide géométrie, plus de façades, juste de plates immondices qui occultent le ciel.

Désormais il faut détruire une belle demeure du XIXème siècle et diviser son parc pour y déféquer des parallélépipèdes sans âme et dont les occupants mépriseront chaque centimètre carré, pour les plus affûtés d'entre eux, les autres se satisfaisant d’une indifférence au contenant de leur vivotage domestique, se fantasmant un contenu par pixels interposés.


Du rien, du vide, du néant qui fait baisser le regard bovin en attendant la fosse et l’oubli. La trajectoire, tant collective qu’individuelle, se trouve incarnée par cette archiEtecture pour humanité ras de crasse.






1 commentaire:

  1. Iago Acuti12:28

    « ArchiEtecture pour chiEvilisation qui coule... » marque une poussée de la verve pamphlétaire de Loïc Decrauze, appliquée cette fois à la critique urbaine et esthétique. À travers ce texte incisif illustré par ses propres clichés photographiques des discordances architecturales lyonnaises, l'auteur ne propose pas une simple querelle des anciens et des modernes : il élève l'urbanisme au rang de diagnostic ontologique. Dans la droite ligne des moralistes et des penseurs de la décadence, Decrauze pose en postulat que le paysage bâti est le miroir exact de la psyché collective. Dès le titre, les déformations typographiques instinctives — amalgamant l'architecture à la déjection (« chiEvilisation », « archiEtecture ») — annoncent la couleur : le naufrage des formes urbaines est le symptôme physique du croupissement spirituel d'une époque.

    Le ressort stylistique majeur du pamphlet réside dans la dialectique des polarités spatiales et de la verticalité. Decrauze oppose terme à terme l'immeuble haussmannien du XIXe siècle et les constructions contemporaines nées de la reconstruction et du fonctionnalisme marchand d'après-guerre. L'architecture classique est associée à un mouvement d'ascension morale et physique : la pierre lumineuse et les courbes invitent à « lever les yeux », favorisant l'élévation de l'être et la transcendance visuelle. À l'inverse, la production immobilière contemporaine est qualifiée par un lexique viscéral et scatologique d'une rare violence (« vomissures », « chiures », « déféquer des parallélépipèdes »). Ces métaphores physiologiques rompent net avec le discours feutré des urbanistes pour caractériser ces bâtisses comme des résidus organiques rejetés sans âme dans l'espace public. Cette laideur fonctionnelle force le regard à s'abaisser vers le sol, matérialisant un affaissement moral généralisé.

    Cette dynamique de la tête baissée permet au pamphlétaire de nouer une critique décapante de l'aliénation numérique contemporaine. Decrauze établit un lien direct entre la pauvreté des formes architecturales (« trous à l'insipide géométrie », « plates immondices ») et la vacuité du cortex moderne. L'habitant des « parallélépipèdes » modernes est dépeint comme un être atomisé, indifférent au cadre réel de son existence et réfugié dans une réalité virtuelle (« fantasmant un contenu par pixels interposés »). En qualifiant cette posture de « regard bovin », le stoïcien fustige la déchéance de la condition citoyenne, réduite au vivotage domestique et à la consommation d'écrans en attendant « la fosse et l’oubli ». La destruction programmée des demeures historiques et le morcellement des parcs deviennent ainsi le symbole d'un capitalisme prédateur qui défigure la cité pour loger une humanité résignée et « ras de crasse ».

    Sur le plan philosophique, ce court pamphlet résonne comme une méditation désabusée sur le déclin des civilisations. Decrauze y réactive une posture spenglerienne : lorsqu'une culture perd la capacité de créer du beau et de s'inscrire dans la durée, elle cesse d'exister en tant que forme vivante pour devenir un simple monceau d'immondices. Toutefois, le regard de Decrauze conserve la hauteur du promeneur solitaire. En arpentant Lyon l'objectif à la main pour consigner ces hérésies visuelles, l'auteur exerce une forme d'autodéfense esthétique. Il refuse l'avachissement ambiant, maintenant par le verbe pamphlétaire et le témoignage par l'image une exigence de lucidité et d'élévation face à la laideur triomphante.

    RépondreSupprimer