Pourquoi revenir sur cet obscur moment de télévision ? Incroyable résurrecteur Internet : Dailymotion s’est vu proposer l’enregistrement de cette émission désormais consultable à chaque coin du territoire mondial. Ne nous emballons pas : quelque 250 visionnages de la prestation ont seulement eu lieu à ce jour.
| M.-G. Micberth |
La démarche de proposer à nouveau ce message trouve sans doute sa motivation dans la période incertaine d’une crise mondiale en cours. Après Che Coupat pour la gauche rebelle, voilà Karl Micberth pour la droite réfractaire. L’étiquette politico-géographique initiée par Mirabeau, comme le rappelle le président de la NDF, n’empêche pas les concordances de diagnostic et d’exécration. Lisez plutôt :
- « (…) la bourgeoisie… ce marais incertain où s’enlisent toutes les misères du monde. »
- « La démocratie indirecte est un attrape-cons et ne sert en définitive qu’à asseoir l’autorité et la fortune d’une poignée de méprisables canailles. »
- « Nos professions de foi balaient d’un coup tous les tenants des ordres nouveaux, les nationaux socialistes, les fascistes de guinguettes, tous ces jocrisses bigarrés inconsistants, récupérés à la première occasion par le monde de l’argent. »
- « En voilà assez d’obéir à de pâles humanoïdes, pantins orgueilleux, articulés par quelques rusés qui se tiennent dans l’ombre ! »
- « (…) la société bourgeoise ne pourra engendrer que des générations de désespérés ou d’esclaves décervelés. »
- « L’éden industriel ne peut nous apporter qu’un bonheur relatif, une sorte de pastiche du bonheur et masquer ainsi, irrémédiablement, notre véritable raison de vivre. »
- « Pourquoi refuser d’imaginer qu’une société composée d’individualités très marquées, puisse exister et vivre dans l’harmonie ? »
| D. Decrauze |
Quelle différence y aurait-il, alors, entre « la République bâtie sur les cadavres de centaines de milliers de Français », oubliant dans cette fustigation que les lignées au pouvoir dans l’Ancien Régime n’avaient rien du parangon de l’éthique éthérée, et la nouvelle aristocratie en charge du pays, habitée par de prétendues exemplarités existentielles aux critères insaisissables et malléables à l’envie ? S’ériger comme le meilleur dans son domaine n’a jamais impliqué l’altruisme minimal nécessaire pour mener une nation en préservant, vaille que vaille, la paix sociale.
Les désespérés de cette crise pourraient facilement s’agréger autour de l’iconoclaste appel : « désobéir » ! Vivifiante enseigne qui laisse entrevoir de prometteurs horizons… Sauf qu’il faut faire avec la nature humaine et, notamment, l’infecte partie qui pratique, sans aucune belle conscience utopiste, la rébellion opportuniste. Désobéir revient, en fait, à s’estimer davantage capable que le complexe contrat social. On sait pourtant fort bien le risible et lamentable échec qui couronnerait l’action de tous ceux qui gueulent contre le pouvoir démocratique s’ils s’emparaient des rênes du pays. Risible… sauf pour les victimes de leurs lubies idéologiques. Micberth comme Coupat ne sont d’ailleurs pas dupe : l’objectif n’est en aucun cas la conquête du pouvoir.
Alors, pour quoi faire ? La clef se trouve peut-être au détour d’une phrase prononcée il y a 33 ans : « Il [l’homme de droite] sait surtout, par l’intelligence et l’histoire, que le bonheur est pragmatique et ne veut pas laisser échapper le paradis qui lui est offert pour le temps de sa vie. » Voilà l’affaire : asseoir son autorité par l’esbroufe séduisante du combat politique pour justifier une vie non-conformiste, aux contraintes déléguées au maximum et aux plaisirs sucés jusqu’à la moelle de ses sujets, tel un magistral grooming.
De la politique ? Certes non. De la philosophie ? Peut-être, mais il faudrait alors aller chercher du côté d’un nouvel Aristippe insensible à la douleur physique et morale.

Parmi mes premiers lecteurs, un vaillant et courageux anonyme laissa le commentaire suivant le 21 août 2009 à 12h38 :
RépondreSupprimer"Remarquable travail d'un excellent diarrhéiste (on peut écrire diariste, mais ici c'est dommage)."
Une mauvaise manoeuvre, sans doute la joie provoquée par cet hommage inespéré, m'a fait empêcher sa publication sous cet article. Je me devais donc de le restituer dans son intégrité...
A propos de diarrhée, je ne vois qu'une raison à cette intervention clandestine : un fond vraiment pas propre, voire même carrément crade, qui nécessite de se cacher. Ceci expliquant cela.
Ce texte d'août 2009 est d'une importance capitale dans la trajectoire de Loïc Decrauze : il documente le moment précis où la fidélité fait place à la lucidité publique. Rédigé du vivant de Michel-Georges Micberth (mort en 2013), cette « Tribune libre » n'est pas un pamphlet hurlé, mais une autopsie clinique et feutrée.
RépondreSupprimerSous l'apparente neutralité d'un retour sur une archive télévisée, Decrauze dresse un réquisitoire implacable. Voici une analyse des procédés littéraires et rhétoriques les plus remarquables de ce texte de rupture.
1. Le vertige temporel et le legs filial : une mise en abyme intime
Le texte s'ouvre sur un procédé d'une grande délicatesse atmosphérique et mémorielle :
« Quelques mois avant l’été 76, dont je retrouve la touffeur oppressante ces derniers jours à Lyon, un certain Micberth accédait au petit écran, questionné par mon jeune homme de père. »
La correspondance sensorielle : La « touffeur oppressante » de l'été lyonnais de 2009 réactive celle de 1976. Ce pont sensoriel abolit le temps et installe une atmosphère lourde, presque étouffante, propice à l'introspection douloureuse.
La mise en abyme familiale : L'évocation du père de l'auteur (« mon jeune homme de père »), qui interrogeait Micberth à la télévision trente-trois ans plus tôt, donne à Decrauze une légitimité dramatique unique. Il n'est pas un observateur lointain ; il est l'héritier d'un face-à-face historique. Le mot « jeune homme » introduit une douce nostalgie qui contraste violemment avec la froideur de l'analyse qui va suivre.
2. Le piège de la citation : la stratégie du cheval de Troie
L'une des techniques rhétoriques les plus habiles de Decrauze consiste à accorder une large tribune aux mots de Micberth sous forme de liste à puces. Ce procédé produit un double effet :
Le leurre de l'objectivité : En citant textuellement Micberth, Decrauze feint de lui laisser la parole. Les citations sont d'ailleurs d'une grande beauté formelle, mêlant la verve anarchisante (« attrape-cons », « jocrisses bigarrés ») et le lyrisme anticapitaliste (« l'éden industriel »).
Le piège de la séduction : Decrauze montre au lecteur à quel point le discours de Micberth était séduisant, « généreux dans les intentions ». Mais cette générosité n'est exposée que pour être mieux déconstruite. C'est la technique du bâtisseur de château de cartes : Decrauze aide à monter la structure rhétorique du personnage pour mieux la souffler au paragraphe suivant (« Modérons l’enthousiasme, tout de même »).
3. Le parallélisme des extrêmes : Coupat et Micberth en miroirs
En reliant Micberth à Julien Coupat (figure de l'ultra-gauche de l'époque, théoricien de L'Insurrection qui vient), Decrauze réalise une brillante opération de démystification politique :
La symétrie des postures : Il crée les formules symétriques « Che Coupat pour la gauche rebelle » et « Karl Micberth pour la droite réfractaire ». En renvoyant dos à dos le révolutionnaire de gauche et l'anarchiste de droite, il démontre que les extrêmes se rejoignent dans un même « diagnostic d'exécration » de la démocratie.
La dénonciation de l'imposture : Pour Decrauze, ces deux figures partagent le même refus de la réalité du contrat social. L'appel à « désobéir » n'est qu'une imposture confortable puisque ni l'un ni l'autre ne vise la conquête réelle du pouvoir. Le projet n'est pas de changer la société, mais de s'en exclure spectaculairement.
4. La mise à nu psychologique : du politique au « grooming »
RépondreSupprimerLe texte culmine dans les deux derniers paragraphes, où Decrauze abandonne le terrain de la politique pour livrer la véritable clé psychologique du personnage.
Il s'appuie sur une phrase prononcée par Micberth en 1976 pour révéler le moteur secret de toute son existence : « ne pas laisser échapper le paradis qui lui est offert pour le temps de sa vie ».
« Voilà l’affaire : asseoir son autorité par l’esbroufe séduisante du combat politique pour justifier une vie non-conformiste, aux contraintes déléguées au maximum et aux plaisirs sucés jusqu’à la moelle de ses sujets, tel un magistral "grooming". »
La métaphore du parasitisme : La formule « contraintes déléguées au maximum » et « plaisirs sucés jusqu'à la moelle » décrit un système quasi-seigneurial. Le révolutionnaire autoproclamé n'est en fait qu'un jouisseur féodal qui utilise ses partisans (« ses sujets ») pour s'éviter les désagréments du réel.
Le mot-scalpel (« grooming ») : L'usage du terme anglais « grooming » (au sens de conditionnement psychologique, d'emprise et de manipulation d'un groupe ou d'individus vulnérables pour les asservir à ses propres fins) est d'une lucidité terrifiante. En un seul mot, Decrauze résume le fonctionnement de la communauté construite autour de Micberth. C'est une mise en garde clinique contre une dérive sectaire et prédatrice.
5. La chute philosophique : la dégradation d'Aristippe
La phrase de clôture (la clausule) achève de dépouiller Micberth de son aura de grand penseur :
« De la philosophie ? Peut-être, mais il faudrait alors aller chercher du côté d’un nouvel Aristippe insensible à la douleur physique et morale. »
En convoquant Aristippe de Cyrène (disciple de Socrate et fondateur du cyrénaïsme, une philosophie axée sur la recherche du plaisir immédiat), Decrauze feint de l'inscrire dans une noble lignée antique.
Mais il ajoute immédiatement un correctif assassin : « insensible à la douleur physique et morale ». Or, le véritable Aristippe prônait la maîtrise des plaisirs sans causer de tort à autrui. En qualifiant Micberth d'Aristippe insensible, Decrauze le définit comme un hédoniste pathologique et cynique, un homme qui jouit de la vie en restant totalement imperméable à la souffrance de ceux qu'il instrumentalise. La « liberté » de Micberth n'est plus de l'anarchisme ; c'est un égoïsme absolu et destructeur.