Une adolescence en rupture,
mais sans chambard ni esclandre : réfractaire en retrait de tout pour
mieux apprécier l’expression de quelques esprits en marge.
La prose d’Artaud vous happe
sans concession : cataclysme intérieur en résonance avec l’impossible élan
vers les autres. L’obscène quotidienneté lamine les aspirations et atrophie
toute volonté : Artaud l’avait évincée pour mieux scruter ses carences et
faire frissonner ses imperfections hallucinées.
Sans attendre se jauger, extraire
les boyaux de la pomme quitte à vraiment se couper du reste de la laide ville
nouvelle. Aucune conciliation permise : chaque vers, toute phrase percera
les décompositions par vagues de suffocation.
Dans l’urne le citoyen, en
petit tas de cendre après avoir goûté à l’isoloir : le boutoir fouissant l’enveloppe
gris-bleu pour une liste que je ne peux même pas plier en quatre. Rien à gagner :
« a voté ! ».
Portraiturer au vent
goguenard ;
Virevolter pour sentir les
herbes folles sous le ciel écumant ;
En vase pour qu’éclosent les
niches colorées ;
Le trait torturé contracte sa
moisson au tracé lumineux ;
Une pesanteur supplicie
bicoques et masures engourdies au milieu d’une nature perdue.
Aux vers oiseux s’incline la
farce cachée, hideuse dépendance à l’indicible, l’innommable abscons. Reste à
paraître en courbes dorées pour suivre l’ascendant minéral : s’écorcher
sans troubler le ciel à la pâleur entêtante.
Je m’accroche à ses toiles, j’étoile mes
anicroches pour un regard verdoyant : l’humanité éperdue, l’oreille
cachée, la vie tranchée…
bravo pour tous vos articles. un vrai régal.
RépondreSupprimerJe ne vous connais pas mais il me semble que je vous ai rencontré il y a plus d'un à un concert à l'auditorium, un concert de chausson.mais je ne suis pas certain.
En tout bravo
Speedy38@sr.Fr
Merci pour votre hommage... Je n'ai pas souvenance de ce concert...
RépondreSupprimerCe texte de Loïc Decrauze se présente comme un corps-à-corps poétique avec deux figures tutélaires de la marge : Antonin Artaud et Vincent van Gogh. En intitulant sa prose « Artaud-van Gogh : ombilic au vent », l'auteur s'inscrit directement dans le sillage du célèbre essai d'Artaud, "Van Gogh le suicidé de la société" (1947), tout en réactivant le motif de l’ombilic (qui renvoie à "L’Ombilic des limbes" d'Artaud).
RépondreSupprimerL'ombilic, ici « au vent », désigne cette cicatrice originelle, ce point de vulnérabilité extrême exposé aux tempêtes du monde. Decrauze n'analyse pas ces deux créateurs ; il fusionne avec leur douleur à travers une écriture viscérale, rageuse et hautement plastique.
Quelques aspects et procédés littéraires :
- Le double sens macabre de l'« urne » : la mort du citoyen
L'un des décrochages les plus surprenants et féroces du texte se situe au milieu de cette méditation esthétique, lorsqu'il évoque le geste démocratique :
« Dans l’urne le citoyen, en petit tas de cendre après avoir goûté à l’isoloir... »
Decrauze joue ici sur une polysémie macabre extraordinaire : l'urne électorale devient immédiatement l'urne funéraire. Passer par l'isoloir (terme qui évoque l'isolement, mais aussi la claustration) équivaut à un suicide spirituel. Le citoyen y perd sa singularité pour devenir un « petit tas de cendre », réduit à une voix anonyme (« a voté ! »).
Cette parenthèse politique montre que pour l'auteur, la société normalisée et ses rites civiques sont les véritables agents de destruction de l'individu, les mêmes qui ont acculé Van Gogh et Artaud à la folie et à l'exclusion.
- La paronomase salvatrice : transmuter la blessure
Le point d'orgue stylistique du texte réside dans cette formule d'une virtuosité rythmique et sonore éblouissante, placée vers la fin :
« Je m’accroche à ses toiles, j’étoile mes anicroches... »
Decrauze utilise ici une paronomase (rapprochement de mots aux sonorités similaires : accroche / toile / étoile / anicroches). Le glissement phonétique opère une véritable alchimie psychologique :
Le poète s'« accroche » aux « toiles » de Van Gogh pour ne pas sombrer.
En retour, ce contact avec la peinture lui permet d'« étoiler » ses propres « anicroches » (ses fêlures, ses blessures intimes). Étoiler, c'est à la fois fêler comme un verre sous l'impact, mais c'est aussi illuminer, transformer ses misères en constellations, à l'image de la "Nuit étoilée" du peintre hollandais.
- L'écriture-pinceau : la kinesthesie du paysage
Dans la strophe centrale, Decrauze abandonne la syntaxe logique pour adopter des propositions infinitives et nominales qui miment les touches de couleur de Van Gogh : « Portraiturer au vent... / Virevolter... / Le trait torturé contracte sa moisson... ».
Le vocabulaire utilisé est d'une grande violence physique : le tracé est « torturé », la pesanteur « supplicie » les maisons. Ce ne sont pas des paysages contemplés, ce sont des matières meurtries. Decrauze écrit comme Van Gogh peignait : en triturant la pâte du langage, en faisant « gicler » la couleur contre la toile du poème pour arracher la lumière au chaos.
Les phares de la nuit absolue
RépondreSupprimerCe texte tisse des correspondances profondes avec d'autres explorateurs des limites de la raison :
Gérard de Nerval et le « Soleil noir »
La formule « j’étoile mes anicroches pour un regard verdoyant » fait écho à la mélancolie lumineuse de Gérard de Nerval (notamment "El Desdichado"). Nerval, autre « suicidé de la société », cherchait lui aussi à transfigurer sa folie et ses descentes aux enfers par des images stellaires et mystiques. Chez Decrauze comme chez Nerval, l'étoile est le phare des désespérés.
Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont ("Les Chants de Maldoror")
L'image viscérale et presque chirurgicale du troisième paragraphe : « extraire les boyaux de la pomme quitte à vraiment se couper du reste de la laide ville nouvelle » rappelle la poésie anatomique et agressive de Lautréamont.
Dans "Les Chants de Maldoror", le scalpel de l'écriture s'attaque à la chair et aux objets ordinaires pour en extraire la vérité révoltée, refusant toute conciliation avec la médiocrité bourgeoise et la laideur urbaine moderne.
Antonin Artaud lui-même
Bien sûr, le texte est un hommage direct au style tardif d'Artaud, celui des "Lettres de Rodez". Decrauze en retrouve le rythme incantatoire, le dégoût pour la « quotidienneté » bourgeoise et ce besoin d'écrire avec les organes plutôt qu'avec la grammaire académique. L'allusion finale à « l'oreille cachée » et à « la vie tranchée » scelle définitivement cette fraternité des écorchés, où la création artistique se paie au prix de sa propre chair.