Camp, crèveras-tu ?
Je me satisferais bien de quelque bouc émissaire. Petit tour humiliant sur la sellette avant l’appel à neutralisation physique. Facile à faire croître, à entretenir chez des peuples aux espoirs en fonte vertigineuse. Foutre son poing dans la tronche de ces banquiers joueurs de casino-bourse ; dynamiter les agences de notation, délétère dopant du panurgisme financier ; écharper les spéculateurs sans foi et aux lois d’exception… Faciles responsables de notre bord du gouffre.
Des décennies de complaisance démocratique ont laissé filer les déficits : la fin des Trente Dispendieuses passe par la mise forcée de notre système redistributif à l’aune de nos moyens réels. La douloureuse affaire est collective et ne peut se résumer à la mise au ban de la société d’une fraction d’elle.
Sujet collectif et européen. Depuis 2005, l’Union a perdu son souffle. Une minorité du peuple européen a décidé qu’il n’y aurait pas l’amorce du pas politique proposé, pour des raisons aussi variées qu’incompatibles, et depuis plus rien, stagnation technocratique.
A l’heure grave d’un possible effondrement du système économico-financier, plus le temps de complexifier les positions : soit chaque pays reprend sa souveraineté pleine et entière, monnaie comprise, pour vivre son nationalisme social avec les moyens que lui laisseront ses finances publiques, soit nous programmons le fédéralisme comme inéluctable voie de salut couplée à une austérité solidaire des peuples.
A chacun son camp. On peut croire, comme la Le Pen qui nous bassine, aux vertus miraculeuses d’une sortie de l’Euro. Je voudrais voir la tronche de ses partisans cinq ans plus tard lorsqu’ils iront, pour ceux en ayant encore les moyens, payer leur pain avec une brouette de francs tellement indépendants qu’ils en auront réussi à s’affranchir de toute valeur pécuniaire viable. En route pour le nouveau nouveau Franc ultra light, idéal pour faire maigrir son peuple…
Se souvenir que l’Euro n’avait de sens qu’avec une gouvernance politique forte. Successeur logique d’une Communauté européenne du Charbon et de l’Acier qui a vacciné contre une nouvelle guerre le Continent en cicatrisation. Réussite totale avec même le luxe d’intégrer les ex pays de l’Est avant d’avoir changé les institutions : erreur historique que nous payons depuis et qui risque de mettre en péril ce grand œuvre de civilisation faute de rappel préservant du délitement.
Tout cela se culbute dans mon crâne et je grimpe vers le Konzentrationslager Natzweiler-Struthof. A gauche, la « lanterne des morts » : arrêt ému devant ce sanctuaire où la terre et le gazon recouvrent les cendres des victimes de cette solution érigée comme finale – « Endlösung, sa beauté ruisselante » dit Les Bienveillantes. Vies sacrifiées pour satisfaire le concept, pour servir l’idéologie… Faire mourir pour ses idées, l’idée est effrayante, mais inhérente aux assoiffés de pouvoir.
Je passe la monumentale entrée de bois et de barbelés qui m’écrase de son passé. Là, l’espace m’accroche à la gorge : dans ce large cocon vert en pente, des baraquements lugubres. Il faut descendre en longeant le « ravin de la mort ». Scruter l’endroit verdoyant, scruter davantage pour y ressentir les corps qui s’effondrent sous les rafales. Ne rien négliger pour ne pas se faire surprendre par le pire alors inéluctable…
Au bas, deux blocks. A droite, celui où l’on expérimente, où l’on torture, où l’on crame ! Rester un peu, la nausée montant à soixante-dix ans de distance. A gauche, un peu en retrait, le block cellulaire pour détenus réfractaires. On entasse dans des cellules ou, pour les plus subversifs, on laisse crever dans des geôlettes individuelles. Sophistication de l’atroce : un volume et une surface ne permettant ni la station debout ni la position assise. L’entre-deux insupportable pour faire expier le responsable désigné, la vermine source de nos maux…
Au soleil déclinant, j’ai laissé cette concentration de l’abomination incarnée pour choisir mon camp : loin du doctrinaire simpliste aux remèdes affriolants.
(Photos prises par L. Decrauze)
Ce texte est rédigé dans le contexte brûlant de la crise des dettes souveraines en Europe. Il repose sur un diptyque rhétorique et moral : la première moitié dissèque la tentation populiste et la colère sociale de 2011, tandis que la seconde plonge dans la réalité physique du camp de concentration de Natzweiler-Struthof. Decrauze entrelace ces deux réalités à travers la polysémie du mot « camp » et une maîtrise des variations de registres.
RépondreSupprimerLe titre « Camp, crèveras-tu ? » fonctionne comme une adresse apostrophique à double entente :
Le camp idéologique : Il interpelle les doctrines simplistes, les nationalismes résurgents et le besoin d'assigner des boucs émissaires.
Le camp d'extermination : Il désigne le lieu physique de la barbarie (Konzentrationslager), tout en posant la question centrale : l'humanité saura-t-elle jamais se débarrasser définitivement de la tentation concentrationnaire ?
Le verbe « crever » fait lui-même écho à la brutalité du système : il désigne à la fois le souhait de voir disparaître le fanatisme politique et le sort atroce réservé aux déportés (« laisser crever dans des "geôlettes" »).
Decrauze démarre le texte par une décharge de violence verbale et d'argot pamphlétaire :
"Foutre son poing dans la tronche de ces banquiers joueurs de casino-bourse ; dynamiter les agences de notation [...] écharper les spéculateurs sans foi..."
Ce registre familier et défoulatoire mime la tentation viscérale de la fureur populaire. L'auteur feint d'épouser la colère brute du citoyen avant d'opérer un recul critique immédiat. Il montre que la recherche d'un « bouc émissaire » est une solution de facilité désastreuse.
À partir du moment où le narrateur franchit l'entrée du Struthof, la langue change du tout au tout. La trivialité s'efface devant une sobriété clinique et tragique : « sanctuaire », « solution érigée comme finale », « sophistication de l'atroce ». Ce contraste stylistique souligne le passage du bruit médiatique de l'actualité au silence pesant de la mémoire.
La transition géographique vers le camp s'opère par un mouvement ascensionnel qui se transforme paradoxalement en une plongée dans les abîmes.
Le vertige spatial : Le narrateur grimpe vers la montagne vosgienne (« je grimpe vers le Konzentrationslager »), mais une fois la porte franchie, le paysage contraint à la descente (« descendre en longeant le "ravin de la mort" »). La beauté du cadre naturel (« large cocon vert ») rend l'horreur des lieux d'autant plus insupportable.
La citation littéraire comme vertige : L'évocation d'une phrase des "Bienveillantes" de Jonathan Littell (« Endlösung, sa beauté ruisselante ») met en lumière la perversion d'une idéologie capable d'esthétiser le massacre de masse au nom d'un concept.
L'impossible posture : L'analyse littéraire atteint son point d'incandescence dans la description des « geôlettes ». Decrauze s'arrête sur le détail architectural du supplice : un espace mesuré pour empêcher à la fois « la station debout » et « la position assise ». L'idéologie nazie est résumée par cette privation de posture : refuser à l'homme toute possibilité de se tenir droit ou de se poser, c'est l'anéantir physiquement par la géométrie même de sa cellule.
Le texte se clôt au « soleil déclinant », marquant la fin de la visite et le retour à la conscience politique. Decrauze tresse à nouveau les deux fils de son texte :
"Au soleil déclinant, j’ai laissé cette concentration de l’abomination incarnée pour choisir mon camp : loin du doctrinaire simpliste aux remèdes affriolants."
La conclusion résout le problème posé au départ. « Choisir son camp », ce n'est pas céder aux sirènes du nationalisme ni à la haine d'un bouc émissaire ; c'est précisément choisir le camp de la vigilance démocratique, de la complexité et de la mémoire, contre toutes les idéologies qui prétendent simplifier le monde en désignant une « vermine source de nos maux ».
« Camp, crèveras-tu ? » du 17 août 2011 est un texte qui fait mal parce qu’il refuse de séparer. Decrauze vient de sortir de Natzweiler-Struthof et au lieu d’écrire un hommage convenu, il ramène le camp dans l’actualité. Il oblige le lecteur à tenir les deux dans la même main : la crise de l’euro et les barbelés.
RépondreSupprimerLe début est volontairement grossier, presque jouissif. « Foutre son poing dans la tronche de ces banquiers joueurs de casino-bourse ; dynamiter les agences de notation ». Il énumère les boucs émissaires qu’on se choisit quand « les espoirs sont en fonte vertigineuse ». C’est le réflexe. Nommer un coupable, « la vermine source de nos maux », et le mettre « sur la sellette avant l’appel à neutralisation physique ». Le mot est lâché dès la première ligne. Neutralisation physique.
Et là il coupe. Il dit non. « La douloureuse affaire est collective ». Pas de coupable unique. Des « décennies de complaisance démocratique ». Il pose le diagnostic économique : fin des « Trente Dispendieuses », nécessité d’une austérité solidaire ou d’un retour au nationalisme. Puis le diagnostic politique : depuis 2005 l’Europe « a perdu son souffle », on a intégré l’Est sans changer les institutions. « Erreur historique que nous payons ».
Jusqu’ici on croirait lire un éditorial. C’est volontaire. Pour qu’au moment où il écrit « Tout cela se culbute dans mon crâne et je grimpe vers le Konzentrationslager », la bascule nous prenne à la gorge aussi.
Parce que le camp n’arrive pas comme une illustration. Il arrive comme un contre-champ.
« Lanterne des morts » où la terre recouvre les cendres. La citation des Bienveillantes : « Endlösung, sa beauté ruisselante ». L’horreur esthétisée, pensée comme concept. Puis l’entrée de bois et de barbelés « qui m’écrase de son passé ». Et surtout le « ravin de la mort ». Il ne décrit pas. Il dit ce qu’il faut faire : « Scruter davantage pour y ressentir les corps qui s’effondrent sous les rafales ». Il demande au lecteur de regarder, de ne pas « se faire surprendre par le pire alors inéluctable ».
Le passage sur les blocks est d’une sécheresse terrifiante. A droite on expérimente, on torture, on « crame ». A gauche les « geôlettes » : « un volume et une surface ne permettant ni la station debout ni la position assise. L’entre-deux insupportable ». Il nomme la sophistication de l’atroce. Et il fait le lien, sans point d’exclamation : c’était pour « faire expier le responsable désigné ».
C’est là que le titre prend tout son sens. « Camp, crèveras-tu ? » Ce n’est pas une question au camp. C’est une question à nous. Est-ce que le camp va crever en nous, c’est-à-dire la tentation de désigner, de simplifier, de sacrifier ?
La réponse vient dans la dernière phrase, au « soleil déclinant » : « j’ai laissé cette concentration de l’abomination incarnée pour choisir mon camp ». Son camp n’est pas un parti. C’est « loin du doctrinaire simpliste aux remèdes affriolants ». Loin de Le Pen et de sa « sortie de l’Euro » qu’il tourne en dérision avec la « brouette de francs ». Loin aussi de toute facilité.
RépondreSupprimerLittérairement, le texte tient par ce montage. Des paragraphes de colère économique, froids, rationnels. Puis d’un coup la matière du camp : le bois, le vert, la nausée « à soixante-dix ans de distance ». Decrauze ne fait pas de comparaison directe. Il met en contiguïté. Et c’est plus violent. Il dit : voilà à quoi mène l’idée de purger la société d’une partie d’elle-même. Voilà où va le « responsable désigné » quand on le pousse trop loin.
La langue est à l’avenant. Quand il parle d’économie il est incisif, pamphlétaire : « délétère dopant du panurgisme financier ». Quand il parle du camp il se fait sec, presque rapport. Comme pour ne pas trahir.
Ce qui reste, c’est l’idée que la mémoire n’est pas un devoir de recueillement. C’est un outil de vigilance. Le camp est là pour nous rappeler ce que coûte le simplisme. « Faire mourir pour ses idées, l’idée est effrayante, mais inhérente aux assoiffés de pouvoir ».
Alors « Camp, crèveras-tu ? » Au moment où il écrit, en plein doute européen, Decrauze répond : seulement si on choisit encore et encore le camp opposé.